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Full text of "Fiction N┬░ 143"

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13' Année 


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Chaque mois 


N° 143 



Octobre 1965 


Autres éditions : allemande, anglaise, espagnole, japonaise. 


SCIENCE-FICTION 


Chad Oliver 

L’esprit gardien 

9 

Avram Davidson 

La sixième saison 

51 

Gérard Torck 

Celui qui se souvenait 

64 

Nathalie C. Henneberg 

Le soleil de Thulé 

70 

FANTASTIQUE 

Ward Moore 

Le mystérieux laitier 

114 

Jacqueline H. Osterrath 

Pour le meilleur et pour le pire 

129 

RUBRIQUES 


Ici, on désintègre ! 

141 


En bref 

151 


L’écran à quatre dimensions 

152 


Couverture de Raoul Albert. 



MtentiesM S 


Plus ciné qyeisiues enemptaires de 






Naissance du 
Club du Livre 
d'Anticipation 

Devant le succès remporté par notre édition inté¬ 
grale de FONDATION/ nous avons le plaisir d'annon¬ 
cer la création du CLUB DU LIVRE D'ANTICIPATION. 

Ce club se propose d'éditer, à raison de quelques 
ouvrages par an, les meilleurs titres de la littérature 
de science-fiction, et ses auteurs les plus prestigieux, 
en des volumes reliés dignes d'une bibliothèque. 

Après FONDATION, premier titre du Club du 
Livre d'Anticipation (voir page ci-contre), nous pré¬ 
senterons, en novembre prochain, un volume réunis¬ 
sant deux romans d'Â. E. van Vogt qui se font suite. 
Tous détails seront donnés à ce sujet dans notre pro¬ 
chain numéro. 



Au prochain sommaire de “Gaiaxie" 

Dans le numéro de novembre de GALAXIE, figurera en 
vedette un court roman de Lun des auteurs modernes les plus 
doués : THEODORE STURGEON. intitulé Un monde trop par¬ 
fait, ce roman est une variation brillante sur le thème fameux 
du « meilleur des mondes » : la société où l'individu est devenu 
le rouage d'une mécanique, où la personnalité est coulée dans 
des moules, où l'imprévisible n'a pas sa place — et la révolte 
humaniste qui veut briser ce carcan. Traité par Sturgeon, 
vous verrez que ce thème bien connu est encore susceptible 
d'apporter du nouveau. 

Autres textes du numéro : Projet Argyronète par PHILIP 
K. DICK (une nouvelle hors-série, où ies auteurs de SF amé¬ 
ricains apparaissent en personne et dont le héros n'est autre 
que... Poul Anderson !) ; Délivrez-nous du mal, par DANIEL 
F. GALOUYE d'horrible condition de mutants de l'esprit) ; 
Une folie ancienne par DAMGN KNIGHT (comment une 
femme des temps futurs réinvente l'amour) ; et d'autres nou¬ 
velles d'anticipation passionnantes. 

Ce numéro paraîtra le 15 octobre. 



A notre prochain sommaire : 


Corsaire de l'espace 

un court roman complet de 

POUL ANDERSON 

premier d'une sensationnelle série 
qui se poursuivra dans les mois à venir. 

Eï des nouvelles de 
EDGAR RANGBORN 
RÀNDAIL GARRETT 
FRITZ LE1BER 
JEAN-MICHEL FERRER 


Et dans notre numéro de décembre : 

Un nouveau récit des « Galaxiales » 

Les grands équipages de lumière 

par MICHEL DEMUTH 


Vous lirez bientôt dans ‘‘Fiction 1 ’ : 


Robert 1 Heinlein La route de la gloire 
Dcsmon ICsîighf L'arbre du temps 
Théodore Styroeosi Le scoubidule, le chosistor ei 

Boff 

NOUVELLES 

Brian W. Âldiss L'arbre à salive 
P©y! Anderson Arsenal 

Ârcodiys La chanson perdue 
Issss Asim©r La chambre d'airain 
Fredris Brown Petite musique de nuit 
Av ram Davidson Génocide 
Miriaivi Allen IDeFord Les transfuges 
Michel Demyîli Haine-Lune 
Michel Demyfh La course de l'oiseau boum- 
boum 

Randall Gorrett Le mustang 
Nathalie Henneberg Portés disparus 
Edgar Pengborn La voglebête 
Christine Renard Le crocodile 
Christine Renard La sainte alliance 

Jérôme Sériel Le fabricant d'événements 
inéluctables 

Jcsck Sharkey Pièce de collection 
Evelyn E. Smith La femme du capitaine 
William Tenn La révolte des mâles 
Robert F» Yoyng Père Noël 









AVRAM DAVIDSON 


En collaboration avec Randall Garrett 

NATHALIE C. HENNEBERG 


WARD MOORE 


CHAD OLIVER 


En collaboration avec Charles Beaumont 

JACQUELINE OSTERRATH 


35 Le Golem 

83 Après nous le déluge 

TU Dagon 

113 Le Pays d'Été 

114 Chambre noire 

113 Une vengeance théâtrale 

119 Je ne vous entends pas... 

122 Gloire à Diane 

125 Panne sèche 

126 Le siège de Santiago 

131 Nigra sum 

133 L'évasion 

138 Aussi longtemps que le soleil 

140 L'appel des sirènes 

81 Du fond des ténèbres 

36 Ysolde 

93 Monstre à voix de sirène 

97 Les Anges de Colère 

100 L'épave 

109 Des ailes dans la nuit 
S. 4 La Terre hantée 

114 Trois devant la porte d'ivoire 

123 Le rêve minerai 

$.5 Les vacances du Cyborg 

135 La couleuvre 

9 Un homme jaugé 

23 L'aube des nouveaux jours 

24 Les nouveaux jours 

32 Cercle vicieux 

43 Le poids du mal 

49 Le vaisseau fantôme 

64 Un homme adapté 

81 L'étranger 

104 Le rebelle 

15 Le conseiller technique 

23 Les habitants de la ville-jouet 

29 L'objet 

36 Le vent du nord 

56 Départ en beauté 

61 Paternité 

65 Culbute dans le temps 

68 Le vent souffle où il veut 

94 Entre le tonnerre et le soleil 

140 La fin du voyage 

33 Claude à travers le temps 

34 Claude l'invincible 

67 L'amulette 

77 Le masque 

S.2 Des goûts et des couleurs 
90 Rencontre avec l'Ankou 

105 Le tapis rouge 

116 Le rendez-vous de Samarkand# 

S. 5 Un homme sans importance 



CHAD OLIVER 


L’esprit gardien 


Chad Oliver, qui a fait sa rentrée dans un de nos derniers numéros avec 
une de ses nouvelles les plus récentes (1), nous revient à nouveau, mais 
cette fois c'est un texte de lui plus ancien que nous vous présentons. Il 
s'agit d'un récit inspiré par des préoccupations qu'on peut qualifier de philo¬ 
sophiques, dans la même lignée qu'une autre œuvre antérieure de l'auteur : 
Entre le tonnerre et le soleil (2). Chad Oliver, anthropologue de son métier, 
aime à camper des héros qui exercent précisément cette spécialité, en leur 
faisant affronter les problèmes posés par des planètes inconnues. Ici, le pro¬ 
blème en question est de nature psychologique, sinon métaphysique. Les thè¬ 
ses que développe Chad Oliver pourront faire grincer des dents certains lec¬ 
teurs. Nul doute en tout cas que son récit ait une grande force d'évocation. 


1 

L a grise petite sphère métallique s'enfonçait dans la nuit de 
Pollux, à vingt et une années-lumière de la Terre. La lueur 
des deux lunes se reflétait doucement sur la surface polie 
de l'engin qui se profilait sur un fond d’étoiles d’argent. Déjà, le 
vaisseau-mère appartenant à la compagnie d’exploration terrienne 
s’était remis en marche, invisible au fond de l’espace. 

La sphère était seule désormais. 

Elle plongeait doucement à travers l’atmosphère, soutenue par 
ses moteurs anti-gravitationnels, vers la surface sombre de la 
planète. Elle était absolument silencieuse et glissait dans l’étrange 
clair de lune, aussi dépourvue de substance qu’un fantôme, Elle 
s’immobilisa quelques instants au-dessus des feuillages d’un bou¬ 
quet d’arbres, changea légèrement de cap et se posa dans un champ 
d’herbes et de taillis. Au premier contact, c’est à peine si les tiges 
s’inclinèrent, puis, les moteurs étant coupés, elle s'incrusta dans 
le sol de toute sa masse. 


(1) La fin du voyage, n° 140. 

(2) Voir Fiction n° 94. 


(g) 1958, Mercury Press, Inc. 


9 



Une trappe circulaire s’ouvrit dans ses flancs et deux hommes 
apparurent. Un pinceau de lumière jaillit de l’ouverture et vint 
jouer avec le rose du clair de lune. Les deux hommes étaient par¬ 
faitement visibles et ne faisaient aucun effort pour se dissimuler. 

Même du point de vue physique, ils offraient un contraste net¬ 
tement accusé et leurs premiers pas sur ce monde inconnu ne 
firent que le souligner encore davantage. Arthur Canady, grand, 
mince et sec, s’adossa au flanc de la sphère et alluma sa pipe, 
après avoir à peine jeté un regard distrait sur le nouveau monde 
qui s'étendait autour de lui. Frank Landis batifolait comme un 
chiot qu'on vient de lâcher et sa silhouette courte et trapue ne 
cessait d'aller et venir parmi les rochers aux contours imprécis, 
ses cheveux couleur de sable formant un halo au-dessus de son 
visage. 

— « Regarde, Art, » dit-il en cueillant une délicate fleur blan¬ 
che qui rappelait l'orchidée. « Qu'en dis-tu ? Remarquable, non ? » 

Arthur Canady tirait de sa pipe des bouffées solennelles. 

— « J'ai connu un homme qui se nourrissait de fleurs, » dit-il. 

— « Pour quelle raison ? » demanda Frank, en tombant, comme 
d’habitude, dans le piège. 

— « Afin de voir la question sous un autre aspect, » expliqua 
Arthur Canady patiemment. 

Frank Landis le regarda avec des yeux atones. « Il y a des 
moments où je ne te comprends pas, Art, » 

— « C'est sans doute ce qui arrive la plupart du temps aux 
esprits supérieurs. » 

— « Vraiment, tu me dépasses ! Comment, nous sommes les 
premiers hommes civilisés à poser le pied sur un monde entière¬ 
ment vierge... et en cet instant historique, tu ne manifestes pas le 
moindre intérêt. » 

— « Je n'irai pas jusque-là, » dit Canady en quittant le support 
de la sphère. « C’est simplement que la botanique est quelque 
peu en dehors de ma compétence. Par contre, si tu peux remettre 
à plus tard ton petit discours sur la grandeur de notre mission, 
je soupçonne qu’il se passe là-bas quelque chose d’important et 
qu’il serait de notre intérêt d'y assister. » Son bras montrait la 
direction de l’ouest. 

Frank regarda et ne vit rien. 

— « Qu’y a-t-il là-bas ?» 

— « Tout d’abord, si j'en crois notre carte d'approche, un cours 
d’eau de bonne taille. Sur ses rives, les autochtones ont dressé 


10 


FICTION 143 



un camp — un grand. Et ils procèdent à une sorte de cérémonie. » 

— « Qu’est-ce qui te fait croire cela ? » 

— « Vois-tu cette lueur entre les arbres ? A moins que tu ne 
préfères y voir une horde de lucioles géantes, je suppose qu’il 
s’agit d'une série de grands feux. Et si tu voulais prendre la peine 
d’orienter convenablement tes oreilles, tu entendrais quelque chose 
qui ressemble à une mélopée. Des chasseurs fatigués ne se sentent 
guère de dispositions pour répéter des chants choraux autour des 
feux de camp, c’est pourquoi j’en déduis qu’il s’agit plutôt de 
quelque genre de cérémonie. Et je pense que nous ne devrions 
pas manquer le spectacle. » 

— « Maintenant ? » demanda Frank. 

— « Pourquoi pas ? » 

Frank dévisagea son compagnon. C'était la première fois qu’il 
travaillait avec Canady et il ne le connaissait que de réputation. 
C'était peut-être un anthropologue distingué, mais ce n’était pas 
un gaillard accommodant. 

— « Tu ne vas pas me dire que tu as peur de quelques cen¬ 
taines d’indigènes ? » demanda Canady en souriant. 

— « Tu veux rire ! Tu sais ce que tu fais, j'en suis persuadé. 
Seulement... nous venons à peine d’arriver... N’est-ce pas un peu 
précipiter les choses ? » 

Canady tapota sa pipe contre sa botte et enfouit soigneusement 
les cendres chaudes sous la terre. 

Il soupçonnait depuis quelque temps que Frank, en dépit des 
sermons trop fréquents où il proclamait son amour des peuples 
primitifs, préférait entrer en contact avec les indigènes à partir 
d’une position de force. Il n’avait pas tellement tort en l'occur¬ 
rence et l’instant était mal choisi pour provoquer une discussion 
stupide. « Ne crains rien, Frank. Nous attendrons jusqu'à demain 
et nous nous conformerons aux méthodes classiques pour entrer 
en contact. Je vais simplement me faufiler le plus près possible 
et jeter un coup d’œil à travers mes jumelles. Tu peux demeurer 
ici si tu préfères.» 

Il prit ses jumelles dans la sphère et glissa un pistolet à sa 
ceinture. Puis, sans ajouter un mot, il se dirigea vers l’ouest 
d'où venaient les chants. En réalité, il préférait être seul à savou¬ 
rer ce nouveau monde, hors du bouillonnement d’enthousiasme 
quelque peu exubérant de Frank, mais il n’avait pas fait cinquante 
mètres qu'il entendit le halètement du petit bonhomme sur ses 
talons. Bientôt, ce dernier lui emboîta le pas. 


l'esprit gardien 


11 



— « C'est vraiment formidable ! » s’exclama Frank. « Pour un 
peu, je me croirais dans la peau de Robinson Crusoe ! » 

Canady garda le silence. Ses longues jambes parcouraient le 
sol sans effort, d’un pas allongé. Il sentait plutôt qu’il ne voyait 
les lunes splendides dans le ciel criblé d’étoiles, aspirait à pleins 
poumons cet air étranger, percevait les bruits insolites et les 
senteurs. 

Il pénétra sous l’ombre dense des arbres et se glissa vers la 
lueur orange des feux. La mélopée se faisait plus proche à pré¬ 
sent ; elle avait des accents mystérieux et envoûtants, un rythme 
subtil et complexe. 

Canady pressa le pas, ayant complètement oublié son compa¬ 
gnon. Il sentait en lui comme une tristesse, une faim sans nom. 

A vingt et une années-lumière de la Terre, voilà que tout re¬ 
commençait. 


Dissimulé dans un massif de broussailles, au sommet d’une 
éminence dominant la vallée où serpentait le cours d’eau, Arthur 
Canady porta la jumelle à ses yeux et découvrit un spectacle 
d’une sauvage magnificence, une scène qui lui donnait le senti¬ 
ment d’une vie au-delà de sa connaissance. 

C’était là quelque chose à quoi les photos d’observation et les 
microphones préalablement implantés sur le terrain ne l’avaient 
pas préparé. C’était un homme que l'on pouvait difficilement 
étonner, mais cette fois la surprise était de taille. Autant compa¬ 
rer une photographie à la réalité, la froide statistique au miracle 
de la vie humaine. 

Tous les éléments de la société attendue se trouvaient sous 
leurs yeux, mais leur intensité était surprenante. 

La rivière courait dans la vallée, rose et argent dans le clair 
de lune. D’énormes feux brûlaient le long de ses rives, projetant 
dans les airs de spectaculaires gerbes d’étincelles. La lueur des 
flammes baignait des rangées de tentes coniques, en peaux de 
bêtes. 

Près d’un millier d’hommes et de femmes devaient camper sur 
les bords de la rivière, ce qui constituait un chiffre extraordinaire 
pour une société basée sur la chasse. Tous les membres de la 
collectivité prenaient part à la cérémonie, dansant, préparant la 
nourriture et chantant. Ils étaient grands et robustes ; ils avaient 
le maintien altier et portaient la tête haute. Ils étaient vêtus avec 

12 fiction 143 



une splendeur barbare : robes de fourrures, plumes, et leurs corps 
harmonieux étaient peints de motifs compliqués. 

Les chants ne s’arrêtaient jamais. G’était une musique joyeuse, 
exprimant le bonheur de vivre. On devinait les chœurs derrière 
les ombres tourbillonnantes des danseurs. La plupart des musi¬ 
ques primitives possèdent en com m un une incroyable monotonie. 
Pourtant celle-ci était différente : elle offrait un composé de contre¬ 
point et de rythmes syncopés qui faisait courir le sang dans les 
veines. Et la danse ne constituait pas un simple piétinement cir¬ 
culaire ; les mouvements témoignaient d’un certain abandon et 
cependant d'une grâce rigoureuse, d’une sensualité élémentaire 
qui était étrangement innocente, étrangement pure. 

Le bonheur et la. joie étaient littéralement tangibles : l'air en 
était imprégné. C’était le temps des réjouissances, de la détente. 
Et pourtant cette joie était traversée par un sombre courant in¬ 
terne, une ombre qui serpentait parmi les danseurs... 

Au centre du camp, un feu élevait ses flammes plus haut que 
les autres. Un courant continu de pourvoyeurs l’alimentait de nou¬ 
velles branches, de troncs imposants. Ce feu était le pivot autour 
duquel tournait toute la fête. Il attirait l'œil comme un aimant. 

Les deux hommes venus de la Terre regardaient, silencieux. 
Ils savaient l’un et l’autre qu'ils assistaient à un spectacle unique. 
Demain commencerait leur travail, le travail qui mettrait fin à 
cette vie qu'ils contemplaient de leurs regards fascinés, mais pour 
l'instant, il ne s'agissait que d'un spectacle dont ils garderaient 
le souvenir jusqu'à la fin de leurs jours. 

Les danses et les chants continuaient. Ils se poursuivirent pen¬ 
dant des heures, croissant sans cesse en intensité. Les mouve¬ 
ments se firent plus sauvages, la mélopée atteignit un paroxysme 
presque insupportable. Les feux brillaient et les lunes poursui¬ 
vaient leur course dans le ciel nocturne, éclipsant la clarté loin¬ 
taine des étoiles. 

Soudain, tout s’arrêta de façon abrupte. 

Les chants s'interrompirent comme si l’on avait coupé un 
commutateur. Les danseurs s’arrêtèrent en plein élan. Ils firent 
cercle silencieusement autour du feu central. 

Un homme sortit de la foule. Sa silhouette se découpait sur les 
flammes bondissantes. Il était nu, sans aucun ornement. Il leva 
d’abord la main droite, puis la gauche. Il s’inclina en direction 
des quatres points cardinaux, leva la tête pour contempler la nuit. 
Son visage rayonnait d’une paix suprême. 


l’esprit gardien 


13 



Calmement, sans la moindre hésitation, il pénétra dans le feu 
rugissant. 

Il se hissa sur les troncs brûlants, la chevelure déjà en feu. 
Il se coucha sur le dos dans le brasier. Il ne bougea pas, ne poussa 
pas le moindre cri. Son corps disparut dans une masse de 
flammes... 

Le feu monta plus haut, sifflant et crépitant de plus belle. 

Tout était fini. 

Les indigènes firent demi-tour et rentrèrent silencieusement, 
par deux ou par trois, dans les tentes. Nul ne se retourna pour 
jeter un dernier regard sur le bûcher funèbre. En quelques minu- 
les, il n’y avait plus un seul être humain sur la scène du drame. 
La rivière serpentait dans la vallée, glissant doucement dans la 
lumière évanescente. Les feux continuèrent de brûler pendant 
quelque temps, puis il ne resta plus à leur place que des braises 
rougeoyantes. Le grand feu qui avait dévoré une vie humaine 
fut le dernier à s’éteindre. Il jetait des flammes et des gerbes 
d’étincelles, comme s’il abandonnait à regret sa splendeur passa¬ 
gère, mais il finit par s’effondrer en un tas de braises fumantes. 

La nuit s’appesantit de nouveau sur la vallée, enveloppant les 
tentes d'un épais manteau de ténèbres. 

Les deux hommes venus de la Terre sortirent du buisson qui 
les dissimulait aux regards et revinrent vers leur sphère. 

Même Frank n'avait rien à dire. 

Canady sentait autour de lui le monde étrange, comme une 
présence palpable, et il éprouvait une émotion qui n'avait pas de 
nom. Il avait l’impression de se tenir à l’entrée d’un domaine 
inconnu rempli de merveilles, un abîme de rêves. 

Une chose était claire. Il s’agissait d'autre chose que d’une 
simple population de chasseurs, et cela en dépit des indications 
fournies par les photos. 


2 


L e soleil rouge s’élevait dans le ciel et, sous sa lumière, le 
monde de Pollux perdait une grande partie de son mystère 
pour offrir aux yeux des plaines vallonnées, des montagnes 
lointaines et des rangées de grands arbres le long de la rivière. 
Après un petit déjeuner de café concentré et d’œufs en poudre, 

U FICTION 143 



Canady éprouva quelque difficulté à reconstituer l’atmosphère de 
la veille. Le spectacle auquel il avait assisté était exceptionnel, 
mais il y avait peut-être attaché mie importance excessive. 

Il n'en présentait pas moins un caractère étrange. L’homme 
qui avait pénétré dans le feu semblait avoir accompli cet acte 
volontairement ; nul ne lui avait imposé la moindre contrainte. 
Il ne s’agissait donc pas d’un sacrifice dans le sens ordinaire du 
mot ; d’autre part, les sacrifices humains constituaient normale¬ 
ment un luxe réservé à des types de sociétés plus évolués, compre¬ 
nant des populations plus nombreuses. L'homme avait désiré mon¬ 
ter dans les flammes. Pour quelle raison ? Et pourquoi sa mort 
avait-elle donné lieu à de telles réjouissances ? Les indigènes 
avaient dû accourir de plusieurs lieues à la ronde pour prendre 
part aux festivités... 

Canady secoua la tête. C’était folie que de spéculer dans le 
vide. Il fallait au moins étudier la société intéressée avant de se 
livrer à des suppositions plus ou moins hasardeuses. Il décida 
d’oublier l’incident pour se consacrer au processus d’entrée en 
contact avec les indigènes. 

Il s’agissait effectivement d’un processus. Le premier contact 
entre les représentants de la Terre et une société primitive pré¬ 
sentait toujours un caractère dramatique, mais la méthode em¬ 
ployée était sèche et sans imagination. Les savants du Service 
d’Aide Culturelle de la Terre avaient mis au point un schéma 
s’adaptant à tous les types de sociétés connus et les prospecteurs, 
parvenus à pied d’œuvre, se contentaient d’appliquer le scénario 
approprié dans un ordre rigoureusement préétabli. Tous ces plans, 
basés sur des siècles d'expérience acquise sur la Terre et les 
proches systèmes planétaires, se proposaient deux objectifs fon¬ 
damentaux : d’une part, démontrer aux autochtones que les nou¬ 
veaux venus étaient animés de dispositions amicales, et d'autre 
part, qu’ils étaient trop puissants pour qu’on pût penser à les 
attaquer avec quelque chance de succès. C’était l’application typi¬ 
que de cette formule vieille comme le monde, consistant à se 
présenter le visage fendu jusqu’aux oreilles par un large sourire, 
tout en laissant paraître le manche d’un poignard bien affilé dans 
un pli de sa toge. 

Tandis que Frank préparait les équipements dans la sphère, 
Canady se munit d’un fusil à grande puissance et partit à travers 
la plaine vers un petit troupeau de ruminants. Ceux-ci (appelés 
yedomas dans le dialecte local) étaient de grandes bêtes rappelant 


l'esprit gardien 


15 



l'élan d’Amérique, à part les cornes qui étaient courtes et trapues 
comme celles des bovidés domestiques. La vie économique des 
autochtones — pour autant qu’on pût se fier aux relevés photo¬ 
graphiques et microphoniques des services d’observation — était 
basée sur les troupeaux de yedomas qui couraient les plaines ; 
la chair du yedoma, fraîche ou séchée, constituait l’aliment prin¬ 
cipal ; leur peau servait à confectionner les tentes et les vête¬ 
ments, leurs tendons étaient utilisés sous forme de fil. En somme, 
le yedoma était pour les indigènes ce que le buffle était pour les 
anciens Indiens, le renne pour les Esquimaux ou les Lapons, et 
il constituait un élément exceptionnellement commode pour une 
étude culturelle. 

Canady prenait grand soin de marcher contre le vent et il n’eut 
aucune peine à s’approcher à portée de fusil. Les animaux ne 
possédaient aucune expérience d'une arme tuant à grande distance 
et ignoraient le danger. Canady abattit un jeune yedoma d’une 
seule balle et il aurait pu avec autant de facilité détruire la moi¬ 
tié du troupeau si un tel massacre n’eût été absurde. Il traîna 
l’animal jusqu'à la sphère et l'y hissa. 

Tout était prêt. 

Frank Landis prit les commandes et décolla dans le ciel mati¬ 
nal, avec l’aisance d'un homme pour qui la mécanique était une 
seconde nature. La sphère flottait au-dessus de la plaine en direc¬ 
tion du camp indigène, procurant à peine à ses occupants une 
sensation de mouvement. 

Canady, assis sur son siège, se contentait de fumer paisible¬ 
ment sa pipe. L’intérieur de l’engin était encombré de machines 
à vapeur portatives, de sacs de graines, d’armes à répétition et de 
caisses contenant des machines à coudre. Il pensait aux scènes 
d’une überté sauvage de la nuit précédente, aux tentes, à la danse, 
aux feux, comme à un mode de vie condamné, détruit par la 
sournoise invasion des sacs de graminées et des caisses de ma¬ 
chines à coudre. Une ancienne nostalgie montait en lui, que la 
redondance des phrases officielles enrobant l'opération du Service 
d'Aide à la Culture ne parvenait pas à calmer. 

Théoriquement, ils apportaient leur concours aux indigènes. 
Bien entendu, on omettait le fait que les indigènes en question 
n'avaient réclamé aucune aide. Les discours prononcés aux Nations- 
Unis débordaient de sentiments d’une haute élévation envers les 
régions sous-développées et la misère des primitifs, tout en pro- 

FICIION 143 


16 



clamant l’obligation morale qui faisait un devoir aux forts de 
venir en aide aux faibles. Des flots d’éloquence étaient consacrés 
aux enfants sous-alimentés et aux bienfaits glorieux de la civi¬ 
lisation. 

Il était curieux de constater que, derrière le décor, les mêmes 
fadaises humanitaires avaient cours. Tous les hommes portent 
des œillères culturelles qui les incitent à suivre de curieuses chaî¬ 
nes de raisonnement. Etant données certaines prémisses, certaines 
conclusions s'ensuivent inévitablement. Chaque société possède ses 
objectifs et ses aspirations propres et l’homme qui en a éprouvé 
les bienfaits s’imagine naturellement que ces avantages doivent 
s'étendre à toutes les autres sociétés, que c’est leur rendre service 
que de leur procurer ces joies qu’il a lui-même éprouvées. 

D'autre part, il y a le fait que des régions sous-développées 
constituent un bien médiocre marché pour une civilisation indus¬ 
trielle. Le développement de la propulsion ionique avait permis 
de développer le commerce interplanétaire et les usines terriennes 
n’étaient pas prévues pour construire en série des pointes de flè¬ 
ches. Si on veut vendre des postes de télévision, il est préférable 
de développer préalablement l'énergie électrique. Si on désire 
vendre des tracteurs, il serait souhaitable que l’agriculture ait 
déjà été inventée. Si on s’adresse aux consommateurs, une popu¬ 
lation nombreuse et prospère vaut vieux qu’une tribu squelet¬ 
tique et affamée. 

L’esprit humain est ainsi fait qu'il est capable de justifier par 
des arguments humanitaires les causes les plus détestables. Il 
vous démontrera que toutes ses entreprises, depuis les Croisades 
jusqu’à la traite des esclaves, lui ont été inspirées par les senti¬ 
ments les plus nobles et les plus désintéressés. 

Canady ne s’était jamais pris pour un romantique. Il était le 
produit de sa propre société et il devait s’en accommoder. Il 
avait trouvé un travail qui l’intéressait, lui procurait un bon sa¬ 
laire et lui valait un certain prestige. Il s'acquittait honnêtement 
de sa tâche. Mais il n’avait jamais pu se convaincre qu’il était 
un chevalier couvert d’une brillante armure, en se gargarisant d’un 
chapelet de platitudes. Il était trop averti pour s'imaginer qu’il 
pouvait transformer l'univers en livrant contre 1 injustice le com¬ 
bat de Don Quichotte contre les moulins à vent; c’est pourquoi 
il se contentait de faire ce que les hommes avaient toujours fait 
auparavant — c’est-à-dire qu’il faisait de son mieux pour soulager 
les misères qu’il rencontrait sur sa route. 


l’esprit gardien 


17 



En ce moment même où la sphère survolait la cime des arbres, 
il n'était pas spécialement fier de lui-même. Le fait qu'il contri¬ 
buait au progrès de la science dans la spécialité qui était la sienne 
ne suffisait pas à le rassurer, et il était assez honnête pour ne 
pas invoquer l’argument selon lequel, s’il refusait cette tâche, un 
autre l’accomplirait. 

Frank tourna vers lui des yeux bleus pleins de trouble. Ce 
n'était pas un homme insensible et il ruminait à peu près les 
mêmes pensées. Cependant, il trouvait toujours le moyen de jus¬ 
tifier sa conduite. Ce n'était pas un manque d’honnêteté de sa 
part ; simplement, son cerveau fonctionnait de cette façon. 

— « J’ai l'impression que ces gens se trouvent parfaitement 
heureux et j’ai quelque remords de venir les déranger, » dit-il. 

— « Pourquoi donc ? » dit Canady, venant à son secours. « En 
raisonnant de cette façon, nous en serions toujours à l’âge des 
cavernes. » 

— « C’est vrai, » dit Frank, ragaillardi. « Que resterait-il donc 
si l’on ne croyait pas au progrès ? » 

Canady se contenta de hausser les épaules, indiquant par là 
que le problème était insoluble. La foi aveugle dans le progrès 
— lequel se résume à une complexité technologique de plus en 
plus poussée — était si profondément enracinée dans la civili¬ 
sation terrienne qu’elle était devenue un réflexe automatique. Les 
enfants eux-mêmes avaient foi dans le progrès. Comment ne pas 
croire au progrès ? 

« Voici comment je vois les choses, » dit Frank lentement. 
« Nous allons certainement leur retirer quelque chose. Nous leur 
demandons de changer leur mode de vie. Mais ce sera de leur 
part un démarche purement volontaire — nous ne leur imposons 
aucune contrainte. En contrepartie, nous leur apportons des avan¬ 
tages dont ils ignorent même l’existence : le confort, la santé et 
la sécurité. Quel mal y a-t-il à cela ? » 

— « Ton explication est très réconfortante, » dit Canady sans 
sourire. « La bombe est-elle prête ? » 

Frank lui jeta un regard aigu, troublé par la juxtaposition 
des deux phrases. Mais Canady fumait innocemment sa pipe. 

— « Elle est prête. 

Canady étudia dans les viseurs le terrain situé au-dessous d’eux. 
Ils survolaient un terrain dégagé aux abords du camp. Il vérifia 
les détecteurs de sécurité. Il n’y avait personne dans la région 


18 


FICTION 143 



de la cible, mais elle était suffisamment proche pour que tout les 
indigènes fussent édifiés. 

— « Lance l’argument persuasif, » dit-il. 

Frank appuya sur la détente et la bombe tomba. Elle éclata 
avec un vacarme tout à fait satisfaisant et dégagea un nuage de 
fumée hors de toute proportion avec le dommage qu’elle aurait 
pu causer. Ce n’était pas une bombe atomique, bien sûr. Inutile 
d’avoir recours à un engin monstrueux lorsqu'un simple pétard 
faisait aussi bien l’affaire. 

— « Atterris, » dit Canady. 

Frank amena la sphère en position au-dessus des rangées de 
tentes et la posa avec précision au centre du camp. Ils attendi¬ 
rent que les autochtones aient eu le temps de former un cercle 
prudent autour de l’engin et ouvrirent le panneau. 

Les deux hommes venus de la Terre débarquèrent, le visage 
souriant et les mains levées en gage de paix. 


L’œil perplexe de Canady parcourut l’ensemble des installations 
d’un regard expérimenté. Les anthropologistes qui ont passé de 
longues années sur le terrain ont tendance à se laisser impres¬ 
sionner davantage par les similitudes entre les sociétés que par 
leurs évidentes dissemblances. Le novice seul s'attache aux bizar¬ 
reries superficielles et ne peut voir, sous l’aspect insolite, les 
racines profondément ancrées qui caractérisent universellement 
les systèmes sociaux humains. Cette constatation se vérifiait aussi 
bien à vingt et une années-lumière de la Terre qu’en Asie, en 
Afrique ou en Amérique du Nord. Une loi scientifique s’applique 
obligatoirement, quel que soit le lieu où on l’observe. 

Ce premier regard lui apprit beaucoup de choses. Il vit non 
seulement la scène qui s’offrait à ses yeux, mais sa projection 
sur un arrière-plan de faits et de symboles, une division nette en 
catégories familières. 

Même en l'absence des informations que lui avaient fournies 
les microphone implantés sur le terrain et qui lui avaient permis 
d’apprendre la langue, il aurait pu prédire avec une relative pré¬ 
cision à quoi ressemblaient ces gens. En ce moment, comme 
toujours au moment de la prise de contact initiale, il était sur 
le qui-vive, guettant l’incident imprévu, le détail qui ne cadre 
pas avec l'ensemble et d’où naissent les complications. 

Au premier abord, il ne vit rien d’inhabituel. Les indigènes 


l’esprit gardien 


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rangés en cercle attendaient. Ils étaient moins nombreux que la 
nuit précédente ; évidemment, les autres tribus s’étaient disper¬ 
sées après la cérémonie. Canady estima la foule à soixante-cinq 
hommes et femmes, environ. C’étaient des individus de grande 
taille, éclatants de santé, avec cette robustesse d’ossature et de 
muscles que procure une vie au grand air et un régime à prédo¬ 
minance carnée. Les hommes portaient des jambières de peau 
et des peignes d'os finement travaillés dans leurs longs cheveux 
noirs. Les femmes étaient vêtues d’une simple tunique de peau, 
serrée à la taille par des lanières en forme de chapelet. 

Canady remarqua une première anomalie ; aucun des indigènes 
ne portait d’armes d’aucune sorte. Il nota ce fait dans sa mémoire. 

Canady abaissa la main. « Nous venons voir le Peuple dans 
la paix, » dit-il à haute voix dans le langage du pays. « Nous 
venons parmi le Peuple en amis. Nous venons du ciel pour pré¬ 
senter nos respects aux anciens et apporter de nombreux cadeaux 
au Peuple. » 

A ce moment précis, Frank tira le yedoma de la sphère et 
le déposa sur le sol devant les indigènes. Un léger murmure par¬ 
courut les rangs. Un homme s’avança. Sa peau hâlée luisait au 
soleil. Il était vêtu exactement de la même manière que les au¬ 
tres, à un détail près : son peigne était bleu au lieu de blanc. 
Il leva la main droite : « Vous êtes les bienvenus parmi le Peu¬ 
ple, » dit-il d’une voix tranquille. « Nous vous remercions de votre 
présent. Noire nourriture est votre nourriture et notre camp est 
votre camp. » 

Ce cérémonial correspondait bien au protocole prévu, mais 
Canady ressentit de nouveau un certain malaise. Les indigènes 
étaient trop calmes, trop sûrs d’eux. Pourtant la bombe avait 
bien dû produire un effet psychologique quelconque... 

— « Nous apportons au Peuple, non seulement notre amitié, » 
dit-il, « mais aussi des cadeaux utiles qui lui rendront la vie plus 
facile. Nous apportons un bâton de chasse qui tue en produisant 
le bruit du tonnerre. » 

Frank fit de nouveau un pas en avant, tenant à la main un 
fusil à répétition. Il épaula, visa un petit arbre et tira six balles 
coup sur coup. Le tronc de l’arbre accusa nettement les impacts 
et un fragment d’écorce chut sur le sol. Un grand silence suivit. 

Les indigènes observaient la scène, impassibles et courtois. Pas 
la moindre trace de frayeur ou d’étonnement sur leurs visages. 

Canady termina son discours assez piteusement : « Nous espé- 


20 


FICTION 143 



rons que ce jour marquera le début d'une longue amitié entre 
le Peuple et notre peuple. Nous espérons que les Anciens verront 
notre visite d’un œil favorable et que nous pourrons apprendre 
beaucoup de choses les uns des autres. » 

L’homme au peigne bleu s’inclina. Il attendit un instant pour 
afin d’être bien sûr que Canady avait fini de parler, puis il s’avança 
et lui prit le bras. Il sourit en découvrant de belles dents parfai¬ 
tement rangées. « Viens, » dit-il, « tu dois être las et affamé après 
ton voyage à travers le ciel. Mangeons et parlons entre hommes. » 

Canady hésitait, de moins en moins sûr de lui. Les événements 
prenaient une tournure totalement déroutante. Ce n'est pas que 
les indigènes se montraient inamicaux, mais ils ne les traitaient 
pas comme des dieux tombés du ciel, comme cela se passait 
habituellement. On aurait pu croire que le Peuple recevait des 
visiteurs venus de l’espace tous les jours de la semaine. Il re¬ 
garda Frank du coin de l'œil. Celui-ci, le visage épanoui, peisistait 
à jouer le rôle du Grand Père Blanc. 

— « Apporte le fusil, » dit-il en anglais. 

L’indigène se retourna et les conduisit vers sa tente décorée 
de peintures splendides. Canady et Frank marchaient sur ses ta¬ 
lons. Les autres membres de la tribu regardèrent la scène avec 
intérêt puis retournèrent à leurs occupations. 

— « Ce n’est pas banal, » murmura Frank. 

— « Tu as raison, » dit Canady. « Mais qu’y a-t-il précisément 
d’anormal ? » 

Il suivit l’indigène dans sa tente et, une fois de plus, il eut 
l’impression de côtoyer un abîme de rêves peuplé de merveilles 
inconcevables... 


Les jours qui suivirent furent de loin les plus étranges que 
Canady eût jamais vécus. Psychologiquement, ce n’est jamais une 
petite affaire pour un homme que d’être déraciné de tout ce qui 
constitue son décor familier et transplanté dans un mode de vie 
qui n’est pas le sien. Cependant, dans le passé, au cours de son 
séjour dans le système d’Alpha du Centaure, Canady avait du 
moins été soutenu par le sentiment que sa tâche était en. bonne 
voie, qu’il tenait la situation bien en main. Et Dave qui avait 
partagé son labeur au cours de ces années avait été pour lui un 
ami que Frank ne pourrait jamais remplacer. 


l'esprit gardien 


21 



Jamais l’anthropologiste ne s'était senti aussi désespérément 
seul. Même dans les années de sa turbulente adolescence, à New 
Chicago, il avait bénéficié de la présence de parents compréhen¬ 
sifs qui lui avaient tenu lieu d'ancre dans un monde agité. Plus 
tard, il avait connu une série de femmes — bien qu’il ne se fût 
jamais marié — et le tranquille délassement estival dans les 
forêts vierges du Colorado. L’intérêt qu’il portait à son travail 
l’avait soutenu lorsque le sol se dérobait sous ses pieds, mais 
aujourd’hui il se prenait à douter de sa science. 

La situation était d'autant plus déconcertante qu'il ne parve¬ 
nait pas à découvrir en quoi résidait l’anomalie dont il sentait 
obscurément l'existence. Le village ne comportait apparemment 
aucun mystère. Les habitants faisaient montre, à leur manière, 
de dispositions amicales et paraissaient des plus empressés lors¬ 
qu’il s'agissait de rendre service. Leur vie s'écoulait de façon 
normale. Les hommes partaient à la chasse, chevauchant leurs 
mharus comparables aux chameaux, cherchant à découvrir les 
troupeaux de yedomas dont ils abattaient quelques pièces avec 
leurs arcs et leurs flèches. Les femmes préparaient les repas, 
consacraient de longues heures au travail des peaux et cueillaient 
des plantes sauvages dans la vallée. Le soir venu, tandis que 
les deux lunes montaient dans le ciel étoilé, la tribu se rassem¬ 
blait autour des feux de camp pour écouter les conteurs qui 
retraçaient l’histoire des Anciens, les récits épiques de la Longue 
Marche et les exploits héroïques des guerriers du Peuple. 

Tout était parfaitement normal à la surface. Mais les nuances 
avaient un caractère parfaitement insolite et dépassaient l'enten¬ 
dement de Canady. Il émanait de cette société une grâce subti¬ 
lement étrangère que l’anthropologiste ne pouvait définir. L’ac¬ 
cueil réservé à ses colifichets avait laissé Frank déconcerté et 
déçu, mais Canady était profondément troublé. 

Il fit appel à la technique la plus sûre pour essayer d'élucider 
les choses. En manière d'introduction, il utilisa la généalogie, 
méthode qui avait subi la consécration des siècles. Il tint confé¬ 
rence avec Plavgar, l'homme au peigne bleu, qui semblait jouir 
des prérogatives de chef. Il lui posa les questions innocentes qui 
constituaient le préambule éprouvé de son enquête. Quel était 
le nom de sa femme ? Quel était celui de ses parents ? Celui des 
parents de sa femme ? Quel était le nom de ses enfants, s’il en 
possédait ? Un tel procédé offrait la garantie de- mettre l'indigène 
sur la voie d’une longue chaîne de réminiscences et lui faisait 


22 


FICTION 143 



remonter le cours des générations, ce qui permettait à l'anthro¬ 
pologiste de découvrir la clé des différents liens de parenté qui 
sont d’une telle importance dans les sociétés primitives. 

Plavgar, cependant, ne réagit pas de la même manière. Il 
déclina bien le nom de sa femme et expliqua qu’il l’avait obtenue 
à la suite d’une expédition menée contre une tribu voisine. Il 
donna de même le nom de son père et de sa mère 
puis il continua en énumérant les noms de presque tous les 
membres de la tribu, auxquels il décernait également le nom 
de père et de mère, et s’offrit à les présenter à Canady. La notion 
de frère et de sœur sembla le jeter dans un profond embarras. 
Quant aux générations passées, il n’en conservait pas le moindre 
souvenir : une page blanche. Les peuples qui ne connaissent pas 
l'écriture se transmettent toujours leur histoire par tradition orale 
et conservent ainsi le souvenir d'événements qui se sont dérou¬ 
lés dans la nuit des temps. Il y avait donc rupture flagrante 
avec les règles établies. 

Plavgar lui fit un récit typique du genre héroïque, où il était 
question d’un homme qui avait organisé une expédition quasi 
légendaire contre les Telliomatas et avait subtilisé leur troupeau 
entier de mharus, à leur nez et à leur barbe. Mais ensuite, Plavgar 
offrit à brûle-pourpoint de présenter à son interlocuteur le héros 
en question, lequel, assis devant sa tente, mastiquait placidement 
nn morceau de viande. 

Frank monta sa machine à vapeur modèle réduit et fit devant 
le Peuple la démonstration du travail qu’elle pouvait accomplir. 
Ils assistèrent à l’exhibition avec un intérêt poli, comme on 
observe un enfant qui s’amuse avec un jouet, puis ne s’en occu¬ 
pèrent plus. Frank déballa alors ses machines à coudre électri¬ 
ques branchées sur piles et sortit son grand jeu. Il emmena les 
femmes à l’écart et leur démontra qu'elles pouvaient réduire de 
moitié leur journée de travail. Les femmes se prêtèrent de bonne 
grâce à l'expérience, puis retournèrent à leurs aiguilles d’os.^ 

Les fusils eux-mêmes, dont la supériorité étaient tellement écra¬ 
sante par rapport aux arcs et aux flèches, ne produisirent pas 
l’effet attendu. Les indigènes admirèrent l’adresse de Frank, et ce 
fut tout. La situation était sérieuse, car le fusil était un argument 
de choix sur lequel les hommes de la Terre avaient fondé les 
plus grands espoirs. Une fois qu’on avait réussi à remplacer les 
arcs et les flèches par des fusils dans une société fondée sur la 
chasse, un nouveau marché s’ouvrait. Bientôt, les indigènes deve- 


L'esprit gardien 


23 



naient à ce point dépendants du fusil qu'au bout d’un certain 
temps ils oubliaient l’art de fabriquer les arcs et les flèches. 
D'autre part, l’introduction du fusil déclenchait une réaction en 
chaîne qui bouleversait complètement l’équilibre des forces entre 
les différentes tribus. Un groupe armé de fusils devenait invin¬ 
cible. Il suffisait ensuite d’une simple menace : retrait des fusils, 
suppression des munitions... 

En dépit de tous ses efforts, Canady n’obtenait aucun rensei¬ 
gnement sur les sorciers. Au début, il attribua ces réticences à 
l’existence d’un tabou interdisant toute allusion au surnaturel. 
Mais les indigènes ne manifestaient aucune répugnance à aborder 
le sujet : ils l’assurèrent simplement qu’ils ne possédaient ni gué¬ 
risseurs ni sorciers. Tout ce qu’il put obtenir, ce fut un patient 
discours sur les Anciens et ce fut tout. Jamais il n’avait entendu 
parler d’une société primitive qui n’eût pas recours aux offices des 
sorciers — la chose était aussi impensable que les évolutions 
d’un hélicoptère dans le vide. Que faisaient-ils lorsqu’ils tombaient 
malades ? 

Ce n’est qu’au bout de deux mois de séjour dans la planète 
que la vérité vint le frapper en pleine figure, une vérité qui aurait 
dû lui apparaître évidente dès le premier jour. Elle était à ce 
point simple, aveuglante, que sa signification lui avait complète¬ 
ment échappé. Mais elle était tellement fantastique que l’esprit 
la rejetait automatiquement. 

Tout commença lorsque Lerrie, la femme de Rownar, annonça 
qu'elle était enceinte. 


3 


U ne véritable fièvre s’empara du camp et Canady s’y trouva 
plongé en dépit de lui-même. Il avait vécu assez longtemps 
pour savoir que le bonheur véritable est le plus rare de 
tous les dons, et autour de lui les indigènes déliraient presque de 
joie. Même la certitude absolue qu'il éprouvait de se trouver à 
la veille d’une extraordinaire découverte scientifique devenait insi¬ 
gnifiante en comparaison. Tous les visages rayonnaient et le tra¬ 
vail était impossible. Une sensation de bien-être miraculeux flot¬ 
tait dans l’air lui-même. Un esprit de vacances régnait sur le 
camp et Canady se laissa entraîner dans le tourbillon. 


24 


FICTION 143 



Le Peuple était demeuré longtemps à la même place et le temps 
était venu de chercher un autre territoire de chasse. Les chauds 
mois de l’été faisaient place aux frimas de l’automne et les trou¬ 
peaux de yedomas émigi'aient vers le sud, à travers les plaines 
herbeuses. Le Peuple les aurait suivis dans tous les cas, mais la 
grossesse de Lerrie hâta le départ. 

Les grandes tentes furent abattues et les peaux chargées sur 
les mharus de bât. Les poteaux qui soutenaient les tentes furent 
ajustés aux flancs des bêtes à la manière de brancards dont 
l’extrémité opposée s’appuyait sur le sol. Sur ces brancards, on 
disposa des structures en forme de V, destinées à recevoir les 
bagages du Peuple. Les hommes et les femmes montèrent sur leurs 
mharus et ce fut le départ. 

On se mit en route à l’aube d’un matin gns et froid. Une pluie 
légère tombait et les robes de yedoma protégeaient efficacement 
les épaules. Mû par une impulsion dont il comprenait à peine 
la nature, Canady chevauchait en compagnie des indigènes. Son 
mharu était une bête nerveuse et il éprouvait un curieux sentiment 
de paix sur le lambeau de peau qui lui servait de selle. Son corps 
mince et robuste s’était endurci au cours des mois passés dans 
la compagnie du Peuple. Des rafales de vent mêlées de pluie 
venaient lui fouetter le visage, comme le souffle même de la vie. 

Frank, installé dans la sphère, suivait en queue de la caravane. 
Il maintenait l’engin juste au-dessus des herbes, et sa présence 
silencieuse avait un caractère irréel. Le Peuple n'y prêtait aucune 
attention, et chaque fois que Canady se retournait pour le regar¬ 
der, il sentait une envie de rire le gagner. L'appareil avait quelque 
chose de comique, en dépit de toute la science technique qu il 
avait fallu pour le construire. Comparée à la vitalité magnifique 
du monde qui l’entourait, la sphère devenait incolore et d’une 
vulgarité agressive. Elle paraissait naviguer dans le vide, en s’ef¬ 
forçant, sans aucun succès, d’attirer l'attention sur elle. C’était 
un touriste en chemise extravagante dans une fraîche forêt de pins. 

Le voyage se poursuivit un jour, une nuit et un second jour. 
Us ne semblaient pas pressés d’arriver et sommeillaient sur leurs 
selles en mastiquant de la viande séchée et des baies, mais leur 
cortège se dirigeait dans une direction bien définie. Us franchi¬ 
rent les plaines balayées par les vents et abordèrent une piste 
qui louvoyait au pied d’une chaîne de montagnes pourpres, aux 
sommets couronnés de neige. Us descendirent dans un petit défilé 

25 


l'esprit gardien 



où un ruisselet prenait naissance dans une source glacée, un défilé 
où les arbres étaient élevés, sombres et verts. Ils avançaient dans 
l'ombre du soir, dressant leurs tentes et allumant de grands feux 
qui réchauffaient l’air glacé. 

Canadv était moulu et le manque de sommeil lui rougissait 
les yeux. Les indigènes ne semblaient pas éprouver la moindre 
difficulté à dormir en selle, mais il avait découvert que l'allure 
cahotante des mharus n’avait rien d’un bercement. Il décida que 
la rude vie des camps ne comportait pas que des joies sans mé¬ 
lange et qu’après tout le voyage en sphère avait ses avantages. 
La tiède et sèche couchette l'attira comme un aimant, et il s’y 
laissa tomber sans même prendre la peine de retirer ses vêtements 
humides et souillés de boue. 

Frank, rasé de frais, net et propre comme un sou neuf, pinça 
le nez. 

— « Tu sens le fauve, mon vieux, » dit-il. « Je te rappelle que 
tu n’es pas seul ici. » 

— « Fais comme chez toi, » répondit Canady. Il bâilla, trop 
las pour discuter. « Réveille-moi de bonne heure, veux-tu ? J'ai 
l'impression qu’il va se passer quelque chose et je ne veux pas 
manquer le spectacle. » 

Au dehors, dans la nuit, une voix solitaire entonna une mélopée 
plaintive. C’était ime voix de femme douce et harmonieuse, qui 
s’éleva dans le silence. Frank, demeura longtemps à l'écouter, 
avant de se coucher. 

La femme poursuivait sa mélopée de sa voix limpide et sans 
artifices, et l’on ne pouvait dire s’il s’agissait d’un chant ou d'une 
prière. 


Le lendemain se leva sur une aube claire et froide avec un 
vent aigre descendu des hauteurs neigeuses. La vallée encaissée, 
assombrie par les grands pins, était lente à se réchauffer et les 
tentes du Peuple se dressaient comme des sentinelles gelées sur 
le fond du défilé. 

Arthur observait le spectacle, ses longues jambes écartées, ses 
mains que le travail avaient rendues calleuses posées sur ses 
hanches. Une respectable barbe noire avait envahi ses joues et il 
avait laissé pousser ses cheveux. Il frissonna légèrement dans 
le froid et tenta de déterminer la conduite à prendre. Jusqu'à 
ce jour, ils avaient totalement échoué dans leur mission ; les indi- 


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FICTION 143 



gènes n'avaient manifesté aucun intérêt pour les joujoux qu’ils 
avaient apporté de la Terre. Mais ce n était pas ce qui inquiètent 
Canady; ce qui le troublait profondément, c’est qu'après tous ces 
mois passés en compagnie du Peuple, il demeurait toujours un 
étranger. Il avait la sensation aiguë d’être une sorte d'intrus. Il 
n'avait pas fait d’amis, et cela ne lui était jamais arrivé. Les indi¬ 
gènes ne se montraient pas hostiles à son égard, et ils avaient 
pour lui des attentions qui témoignaient de la plus grande cour¬ 
toisie, mais ils ne l’acceptaient pas. 

Il parcourut la rangée de tentes, humant au passage 1 odeur 
appétissante des quartiers de yedoma cuisant sur la braise. Il 
aperçut Lerrie, la femme de Rownar, qui se lavait le visage dans 
l’eau glacée du ruisseau de montagne. Elle leva les yeux vers lui 
et sourit. Elle lui apparut d’une beauté radieuse, comme pleine 
d’une joie intérieure qui transparaissait dans chacun de ses traits. 
Ses yeux scintillaient dans le soleil du matin. Elle secoua l’eau 
qui ruisselait sur son visage et se mit à peigner ses longs che¬ 
veux noirs. 

— « Bonjour ! » dit-il. 

— « C'est une belle matinée, Arthur. » Il éprouvait une curieuse 
impression à l’entendre prononcer son nom, qui prenait sur ses 
lèvres la saveur d'une musique exotique. 

— « Les Anciens se sont montrés cléments, » dit-il selon la 
formule rituelle. « Je m’en réjouis pour vous. » 

Elle sourit de nouveau. « Je vais être mère, » dit-elle, comme 
s’il s’agissait de la chose la plus merveilleuse du monde. «Moi, 
Lerrie, je vais avoir un enfant ! » 

_ « C'est magnifique. » Canady hésita, cherchant le mot juste. 

« Est-ce votre premier enfant ? » demanda-t-il. 

Elle le fixa, les yeux écarquillés. « Mon premier ? Naturelle¬ 
ment ! Comment pourrait-il en être autrement ? » 

_ « Pardonnez-moi. Nombre de vos coutumes me sont encore 

étrangères. Lerrie, dans le monde d’où je viens, il est parfois 
dangereux de demander son âge à une femme. Me permettez-vous 
de vous poser la question ? Quel âge avez-vous, Lerrie ? » 

Elle fronça les sourcils, visiblement embarrassée. 

— « Quel... âge ? » 

— « Combien de saisons avez-vous vécu ? » 

Elle secoua la tête. « Je ne sais pas, » dit-elle simplement. 
« Nous ne comptons pas ces choses. Je suis en vie, c’est tout. » 

— « Beaucoup de saisons ? » insista Canady. 


l’esprit gardien 


27 



— « Oui, Arthur, beaucoup de saisons. » 

— « Vous souvenez-vous de l'époque où vous étiez enfant, 
Lerrie ? » 

Elle fit la moue. «Il y a longtemps de cela. Je me souviens 
de peu de chose. » Son visage s’éclaira. « Je me souviens de l'Ini¬ 
tiation, lorsque je suis devenue membre du Peuple. Jamais je 
ne l'oublierai. J’avais tellement peur. J'avais entendu les récits de 
la Longue Marche. » Elle s’interrompit. « Mon enfant sera un bon 
enfant, Arthur. Il aura un bon cœur. » 

— « J’en suis certain, Lerrie. » Il regarda la femme qui se 
tenait devant lui. Elle avait l'aspect d’une jeune fille. Sur Terre, 
on ne lui aurait pas donné plus de vingt-cinq ans. Et cependant, 
elle ne se souvenait pas de son enfance. 

Elle avait vécu... combien de temps ? 

Bien des saisons. 

— « Je m'en réjouis pour vous, » répéta-t-il, et il poursuivit sa 
route à la recherche de Plavgar, le chef du Peuple. Il le trouva 
assis les jambes croisées dans sa tente, tandis que sa femme 
s’affairait à raccommoder des vêtements. Canady fut invité à en¬ 
trer et s’assit à la droite de Plavgar. Il ne prononça pas une 
parole avant que la femme de Plavgar lui eût servi une part de 
ragoût dans un bol de bois. 

— « Fumez, je vous en prie, si vous le désirez, » dit Plavgar. 
« J’ai remarqué que cela vous mettait plus à l’aise. » 

Canady tira sa pipe, la bourra et l’alluma au moyen d'un bran¬ 
don prélevé dans le foyer. L’intérieur de la tente était d’une am¬ 
pleur surprenante et d'une propreté immaculée. Le sol était re¬ 
couvert de peaux de yedomas et l'on y respirait un air doux et 
frais. Canady fumait sans se presser. Plavgar l’observait tranquil¬ 
lement. C’était un homme dont le maintien témoignait d’une 
grande dignité, mais à part le peigne bleu qui ornait sa chevelure, 
rien ne le distinguait des autres membres de la tribu. Il était 
jeune, dans la fleur de l'âge, et pourtant son comportement était 
celui d’un homme qui avait vécu longtemps et beaucoup réfléchi. 

— « Puis-je vous poser quelques questions ? » demanda Canady. 

Plavgar sourit. « C'est là votre coutume. » 

Canady rougit légèrement. « Je suis sincère lorsque je désire 
en connaître davantage sur le Peuple. Il y a bien des choses que 
je ne saisis pas. Plus mon séjour parmi vous se prolonge et 
moins je comprends. » 

— « C'est là le commencement de la sagesse, mon fils. » C'était 

28 fiction 143 



la première fois que Plavgar l'appelait ainsi. Il avait lui-même 
trente-cinq ans et paraissait plus âgé que Plavgar, et pourtant 
cette appellation ne semblait pas déplacée. 

— « Me permettez-vous de vous poser toutes les questions qui 
me passeront par la tête ? » 

Plavgar acquiesça, une petite lueur dans les yeux. « Nous n’avons 
pas de secrets, je ferai de mon mieux pour vous aider.» 

Canady se pencha en avant. « Qu’advient-il des enfants du 
Peuple ? » demanda-t-il. 

Plavgar fronça les sourcils. « Ce qui leur advient ? Eh bien, 
ils grandissent et deviennent mi jour membres de la tribu.» 

— « Deviennent-ils toujours des membres adultes de la tribu ? » 

— « Presque toujours. Lorsque naît un enfant, il doit appren¬ 
dre beaucoup de choses. Il doit vivre longtemps parmi le Peuple 
et apprendre ses us et coutumes. S’il possède un cœur bon, on 
l’envoie seul à la Roche du Tonnerre, sur les cimes de la mon¬ 
tagne. Là, il jeûne pendant quatre jours, et alors les Anciens lui 
envoient un esprit gardien. Ensuite il subit l’Initiation et devient 
pour toujours un membre du Peuple. » 

— « Et s’il n’a pas un cœur bon ? » 

— « Cela n’arrive pas souvent, mon fils. S’il n’a pas un cœur 
bon, s'il n’a pas foi dans les coutumes du Peuple, alors les Anciens 
éprouvent de la tristesse et ne peuvent l'accueillir. L’esprit gar¬ 
dien ne vient pas à la Roche du Tonnerre et il demeure seul. 
S’il n’a pas d'esprit gardien, il serait inconcevable qu’il subisse les 
épreuves de l’Initiation. » 

— « Que lui arrive-t-il dans ce cas ? » 

— « Il entreprend la Longue Marche. » 

— « Vous voulez dire qu'il est expulsé de la tribu ? » 

— « Il n’a jamais fait partie du Peuple. Il entreprend, seul, 
la Longue Marche. Il demeure seul pour toujours, à moins que 
son cœur ne devienne bon. Un homme ne peut devenir un homme 
que lorsque son cœur est bon. » 

Canady demeurait impassible. Toujours des réponses qui n’ex¬ 
pliquaient rien. La notion d’esprit gardien était familière, bien 
entendu. C’était la croyance à une vision se présentant au sujet 
à la suite d’un jeûne, un contact avec le surnaturel procurant 
à l’individu une sorte de fantôme personnel qui l’accompagnait 
tout au long de sa vie. Si l'on vous répétait durant toute votre 
enfance qu’un esprit vous apparaîtrait sur la Roche du Tonnerre, 
et si vous passiez quatre jours solitaires dans la montagne sans 


l’esprit gardien 


29 



absorber la moindre nourriture, il n’était pas étonnant qu'un 
esprit vous apparût. D’autant plus que, faute de voir un esprit, 
vous n’aviez aucune chance de vous voir accorder le statut 
d’adulte dans la tribu. Pourtant... 

— « J’ai beaucoup entendu parler des Anciens. Pouvez-vous 
m’en dire quelques mots ? » 

— « Les Anciens vivaient dans le monde avant l'arrivée des 
hommes, » dit Plavgar, du ton qu’il aurait pris pour s'adresser 
à un enfant. « C’étaient des êtres puissants qui vivent toujours 
dans les lieux élevés. Nous ne pouvons les voir au cours de notre 
vie de tous les jours, mais ils sont toujours présents. Ils se mon¬ 
trent à nous sur la Roche du Tonnerre si nous avons un cœur 
bon. Les Anciens veillent sur notre peuple et le protègent de tout 
mal. La vie des Anciens et celle du Peuple ne font qu’un. Nous 
vivons en harmonie, et chacun fait partie de l'autre. » 

Ce qui ne m’explique absolument rien, pensa Canady. 

Il tenta de ramener la conversation à un niveau plus concret. 
« Comment se fait-il que je n'ai pas encore vu un seul enfant 
dans la tribu ? » demanda-t-il. 

Plavgar sourit. « Il ont tous grandi. Les enfants sont aujour¬ 
d’hui le Peuple. » 

— « Et Lerrie ? » 

— « Les Anciens se sont montrés favorables. Nous nous ré¬ 
jouissons pour elle, et nous rendons grâce à Mewenta. » Plavgar 
le fixa d'un œil inquisiteur. « Demeurerez-vous longtemps avec 
nous, mon fils ? » 

— « Peut-être. » 

Le vaisseau-mère devait les reprendre dans vingt-deux mois 
terrestres, comptés à partir de l'instant présent. 

— « Alors vous verrez par vous-même ce qu'il advient aux 
enfants du Peuple. » Le visage de Plavgar s'épanouit. Les indi¬ 
gènes ne pouvaient apparemment faire allusion au bébé qui allait 
naître sans être envahis par une sorte d'extase intérieure. « Les 
Anciens nous ont été favorables ! » 

— « Je m’en réjouis avec vous, » répondit Canady poliment. 
Une question lui brûlait les lèvres, qui se rapportait aux décla¬ 
rations de Plavgar. Il essaya de la formuler et n’y parvint pas. 
Il y avait tant de choses étranges... 

Il se leva : « Je vous remercie du temps que vous avez bien 
voulu me consacrer, Plavgar. » 

30 


FICTION 143 



— «J’espère que j'ai pu vous aider,» dit le chef. 

Moi aussi, pensa Canady, mais rien n’était moins sûr. 

Il prit congé et rentra à la sphère pour y dicter le texte de 
ses conversations avec Plavgar et Lerrie. 


Pendant tout le cours de l’après-midi, tandis que Frank faisait 
encore de vains efforts pour intéresser quelqu’un à ses machines 
à coudre, Canady rumina les renseignements qu'il avait obtenus 
dans l’espoir d’en faire jaillir quelque clarté. Il avait l’impression 
d’avoir légèrement progressé : il pouvait maintenant cerner les 
points qui demeuraient obscurs. Il suffisait de poser les questions 
appropriées ; les réponses apparaîtraient avec le temps. 

Il fumait pensivement sa pipe, tout en travaillant, et sentait 
une ardeur nouvelle monter en lui. Considéré sous son aspect 
énigmatique, le Peuple était plus déroutant qu’aucune des sociétés 
qu’il eût jamais étudiées. Et si son intuition se vérifiait... 

Pour un observateur superficiel, la tribu ne présentait rien 
d’extraordinaire. C’était une petite collectivité dont 1 existence re¬ 
posait sur le yedoma. Ces gens vivaient dans des tentes, ils con¬ 
taient de vieux récits sur les Anciens et avaient foi en l'existence 
d’esprits gardiens personnels. Au premier abord, rien d’anormal. 
Mais... 

Première remarque: Aucune des techniques importées de la 
Terre dans le but d’influencer cette société n’avait obtenu le 
moindre résultat. Elle faisait montre d'une incroyable stabilité. 
Les membres de la tribu ne manifestaient aucun interet pour la 
technologie en tant que telle — bien mieux, ils opposaient une 
résistance farouche à toute innovation technique dans leur mode 
de vie, qu’ils entendaient maintenir dans une pureté rigoureuse. 
Le cas' se présentait fréquemment dans les régions pourvues d’une 
organisation sociale ou religieuse, mais Canady n’avait jamais 
entendu parler d’une collectivite qui serait demeuree retive au char¬ 
me des fusils et des machines a coudre — autant parler d un canard 
qui aurait horreur de l’eau. Tout se passait comme si le Peuple 
savait d’avance que l’adoption de nouveaux éléments techniques 
modifierait inévitablement son mode de vie. 

Seconde remarque : Lerrie avait l’aspect d’une jeune fille. Et 
cependant elle ne gardait pratiquement aucun souvenir de son 
enfance. Elle n'avait pas la moindre idée de son âge. L’idée de 
mettre au monde plus d'un seul enfant lui avait paru ridicule. 


l’esprit gardien 


31 



Troisième remarque : Il n’existait aucun vieillard parmi le Peu¬ 
ple. Canady n’avait pas vu une seule personne paraissant avoir 
dépassé la trentaine. Même les chefs, comme Plavgar, étaient 
jeunes. 

Quatrième remarque : Il n’y avait pas d’enfants dans la tribu. 
Au début, Canady avait eu de la peine à le croire, mais à présent, 
il n'y avait plus de doute. Il n’y avait pas de bébés, pas d’ado¬ 
lescents, ni filles ni garçons. La grossesse de Lerrie était un grand 
événement. Son enfant serait le seul dans toute la tribu... 

Cinquième remarque : Il n'y avait pas de sorciers. Il n’existait 
aucune technique pour combattre la maladie. 

A quoi tout cela menait-il ? 

Soudain, Canady se souvint d’une phrase de Plavgar qui l’avait 
troublé la première fois qu'il l'avait entendue. Qu’avait-il dit ? 

« Nous nous réjouissons pour elle et nous rendons grâce à 
Mewenta. » 

Mewenta ? Mais le mari de Lerrie s'appelait Rownar. Qui était 
Mewenta, et quel était son rôle dans la prochaine naissance de 
l’enfant de Lerrie ? 

Canady claqua des doigts ! Bien sûr. Il savait maintenant qui 
devait être Mewenta, ce qui voulait dire... 

Il se leva, le cœur battant. Il se précipita au dehors dans les 
ombres du crépuscule. Il savait à présent quelle question il fallait 
poser. Le moment était venu d’obtenir la réponse. 


Canady s'aperçut bientôt qu’il était plus aisé de déterminer 
une ligne de conduite que de la mener à bonne fin. Il avait tra¬ 
vaillé sur ses notes bien plus longtemps qu’il ne pensait et le 
crépuscule faisait place à la nuit lorsqu’il se mit à la recherche 
de Plavgar afin d’obtenir de lui une nouvelle audience. 

Il trouva bien le chef, mais celui-ci était occupé. 

Les chasseurs étaient tous rentrés, chargés de viande de yedoma 
et de poissons à la chair ferme qu’ils avaient pêchés dans les 
ruisseaux de montagne. Les femmes avaient préparé le repas du 
soir et allumé les feux de nuit. Le Peuple s’était rassemblé par 
petits groupes autour des feux, et Canady s’aperçut immédiate¬ 
ment qu’une sorte de cérémonie rituelle était en cours. 

Il n’eût pas été séant de l'interrompre et l’anthropologiste de¬ 
meura dans l’ombre en observant la scène. 

C’était un curieux rituel, un mélange de sauvage abandon et 

32 fiction 143 



de mouvements solennels hautement stylisés, aussi vieux que le 
temps et exécutés avec un sens artistique séculaire. Les gestes 
se suivaient selon un rythme bien défini qui puisait sa cadence 
dans le mouvement plutôt que dans la musique ; les assistants ne 
faisaient usage d’aucun instrument et seules des voix humaines 
ponctuaient la cadence. 

Les femmes étaient assises par groupes de quatre autour des 
feux. Au centre du camp, vêtue d’une longue tunique bleue, Lerrie 
se tenait sur une plate-forme basse faite de rondins. Sa peau 
brillait comme de l’or à la lueur des flammes, et ses longs che¬ 
veux noirs et lustrés ruisselaient sur ses épaules. Elle tournait 
lentement sur la plate-forme, faisant face alternativement à cha¬ 
que groupe de femmes. Dans ses yeux brillait un bonheur qui 
faisait plaisir à voir. 

Les hommes décrivaient un grand cercle en dansant autour 
de Lerrie, chantant de leurs voix profondes une complainte. De 
temps en temps, un homme se détachait du cercle et s’approchait 
tour à tour de chacun des feux réservés aux femmes. Il levait 
alors ses bras nus et leur adressait un discours rituel. Il leur nar¬ 
rait les événements de sa vie, en prenant soin de mentionner les 
incidents auxquels il avait participé avec chacune des femmes, 
puis il faisait le récit de ses exploits personnels : les hauts faits 
qu'il avait accomplis au cours des expéditions, ses entrevues avec 
son esprit gardien, l’histoire des Longues Marches et des Anciens. 
Lorsqu’il avait fait le tour des feux, il choisissait une femme 
dont il faisait sa compagne rituelle et l’emmenait sous les arbres, 
près du ruisseau de montagne. Au bout de quelque temps, le cou¬ 
ple revenait vers les feux, la femme reprenant sa place dans son 
groupe, et l'homme dans le cercle. 

Canady observait la scène en silence avec un intérêt plus que 
scientifique. Il se sentait désespérément seul, désespérément ex¬ 
clus, tel un enfant pauvre qui presse son visage contre la vitrine 
d’une boutique de jouets. Il se tenait dans les ombres dansantes 
des feux, et il mâchonnait le tuyau de sa pipe, plein d’un désir 
amer qui lui mettait l’âme à vif. Les étoiles étaient gelées au- 
dessus de sa tête, la nuit était froide, et il y avait bien longtemps 
qu’il n’avait connu de femme... 

L'intarissable mélopée poursuivait son cours et le Peuple em¬ 
plissait les ténèbres de sa joie. Seule Lerrie était isolée et nul 
homme ne la touchait. Elle se tenait souriante sur la plate forme 
de rondins, rayonnante de beauté. Canady se sentait en étrange 

33 


l'esprit gardien 



communion avec elle et en même temps éprouvait une certaine 
jalousie à son endroit. Elle était le centre de toute la fête, et lui- 
même ne comptait absolument pas. 

Il secoua la tête. Le moment était bien choisi pour s’apitoyer 
sur lui-même ! 

Il attendit que l'aube eût balayé le ciel, que le grand soleil 
rouge fût apparu derrière l'horizon montagneux. Puis la cérémonie 
terminée, tandis que les indigènes riaient et conversaient entre 
eux, il se mit à la recherche de Plavgar. 

Le chef sourit et lui mit la main sur l'épaule avec un geste 
qui ressemblait à de la pitié. 

— « Soyez le bienvenu, mon fils. Je vous remercie de la cour¬ 
toisie dont vous avez fait preuve en attendant. La nuit fut longue 
pour vous. » 

Canady acquiesça. « La plus longue de ma vie, je pense. Puis- 
je encore vous poser une question, Plavgar ? * 

— « Nous n’avons pas de secrets, mon fils. » 

— « Vous m'avez dit que vous vous réjouissiez pour Lerrie, 
et que vous rendiez grâce à Mewenta. Qui est Mewenta ? » 

Canady connaissait la réponse à sa question, mais il se devait 
de la poser afin d’acquérir une certitude. Il entendit la confir¬ 
mation de la bouche de Plavgar. 

— Mewenta était grand parmi le Peuple. La nuit qui précéda 
votre arrivée, Arthur, il accomplit une chose merveilleuse pour le 
Peuple. Il marcha dans le feu, et son esprit habite maintenant 
les montagnes. A cause de ce haut fait, les Anciens ont souri. C’est 
pourquoi Leerie va bientôt enfanter. » 

Canady se souvenait bien de cette nuit. Ils s’étaient dissimulés 
dans un taillis, pour assister à un spectacle d'une sauvage magni¬ 
ficence. Un millier d’indigènes s’étaient rassemblés autour d’un 
feu rugissant et les tentes resplendissaient dans la nuit. Un homme 
nu s’était incliné vers les quatre points cardinaux, avait jeté un 
dernier regard d’adieu aux lunes et aux étoiles. Son visage portait 
une expression de paix suprême, c’était le visage d’un homme 
qui avait atteint le but d’un très long voyage. 

Et il avait gravi le bûcher... 

Mewenta. 

Canady fit demi-tour et revint à la sphère. Il aurait dû être 
las, mais rien n’était plus loin de sa pensée que le sommeil. Un 
courant électrique parcourait ses muscles et son cerveau fonc¬ 
tionnait avec une précision quasi surnaturelle. 


34 


FICTION 143 



Il secoua son compagnon. 

— « Réveille-toi, Frank. » 

L’autre se dressa sur son séant en se frottant les yeux. 

— « Qu’est-ce qui se passe ? Quelle heure est-il ? » 

— « j’ai trouvé, Frank. J'ai élucidé le mystère du Peuple. » 
Frank tâtonnait à la recherche d’une cigarette, en lorgnant 

son camarade d’un œil embrumé par le sommeil. 

— « Quoi ? De quel mystère parles-tu ? » 

Canady se mit à rire. « Quand je pense que nous avons voulu 
les impressionner avec nos machines à coudre ! » 

Frank attendait la suite en tirant des bouffées de sa cigarette. 
« Et alors ? » 

— « Tu ne comprends donc pas, Frank ? Nous venons de met¬ 
tre le doigt sur la plus grande découverte jamais faite par 
l’homme. Frank, les gens de ce Peuple ne meurent pas. » 

— « Comment ? » 

— « Ils ne meurent pas, tout au moins de mort naturelle. Us 
sont immortels, Frank. Ils vivent à jamais. » 

Frank le contemplait avec des yeux écarquiilés par la stupeur, 
oubliant sa cigarette qui se consumait entre ses doigts. 

— « Immortels, » répéta Canady. 

Il marcha vers le hublot et admira la rouge splendeur du 
soleil matinal. 


4 


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D eux heures plus tard, tandis que le camp dormait encore 
autour d'eux et que la chaleur du soleil montait à l’assaut 
des cimes enneigées, les deux hommes venus de la Terre 
discutaient encore. L’atmosphère de la cabine était empestée par 
la fumée de tabac et les restes de café s'étaient figés au fond 


des tasses. 

— « Je n’ai pas dit que tu étais fou, Arthur, » dit Frank. 

Canady ne put s'empêcher de sourire en le regardant., En 
dépit des mots qui se bousculaient sur ses lèvres, Frank était 
visiblement persuadé qu'il avait affaire à un dément — ou du 
moins à un individu dont l’équilibre mental était sérieusement 
compromis. Il s’apercevait qu’il était difficile de parler à Frank. 
Sa personnalité affable, ses yeux bleus candides, s’accommodaient 


35 


l'esprit gardien 




mal d’un débat sur l’immortalité. Autant expliquer à un enfant 
de trois ans que la Terre était ronde comme une boule en dépit 
de son apparence. 

— « C’est la vérité, Frank, nos opinions n’y changeront rien. » 

— « Ecoute-moi, » dit Frank en agitant solennellement la tête. 
« Cela défie le bon sens. Tu prétends que ces indigènes vivent 
pratiquement pour l’éternité ? Soit. Cela signifie qu'ils ont peut- 
être des milliers d’années. Pense aux connaissances qu’un homme 
pourrait accumuler s’il vivait seulement mille ans ! T’imagines-tu 
qu’il vivrait comme un sauvage ? Jamais de la vie ! Il serait au 
contraire parvenu à une culture extrêmement évoluée. N’est-ce 
pas vrai ? » 

Canady secoua sa pipe. Le manque de sommeil lui donnait 
l'impression d’avoir la tête vide. Si seulement il parvenait à faire 
comprendre à son camarade... 

— « D’accord. Il ne vivrait pas comme un sauvage, mais il 
posséderait une culture évoluée. » 

Frank leva les mains. « Eh bien ? » 

— « Eh bien quoi ? » Canady se pencha en avant. « Est-ce que 
les gens du Peuple vivent réellement comme des sauvages, et 
d'ailleurs, qu’entend-on par là ? Prétends-tu qu’ils sont des sau¬ 
vages parce qu’ils vivent du produit de leur chasse ? Ou qu’ils 
ont des tentes pour demeures au lieu de gratte-ciels ? Est-ce parce 
qu’ils utilisent des arcs et des flèches à la place de fusils et de 
bombes atomiques ? » 

— « Ils ne possèdent qu’une technologie rudimentaire, tu ne 
peux pas le nier. » 

— « Je n’ai pas à le nier. Quoi qu’il en soit, rudimentaire ne 
signifie pas sauvage. Après tout, que nous apporte la technolo¬ 
gie ? Sur quoi te bases-tu pour en juger ? Je pense personnelle¬ 
ment qu’il faut l’évaluer sur les avantages qu’elle procure dans 
son propre contexte. La seule justification d’une technologie avan¬ 
cée réside en son efficacité relative. A quoi sert de posséder un 
fusil si l’on n’en a pas l’usage ? Quel besoin a-t-on d’un docteur 
lorsqu’on n'est jamais malade ? » 

— « Ils ne possèdent pas une technologie efficace. Tu ne pré¬ 
tends tout de même pas qu'un arc soit plus efficace qu’un fusil 
pour la chasse. C’est l’évidence même ! » 

— « Cela dépend des situations et le cas qui nous occupe 
constitue un exemple typique. Il est évident que leurs collectivités 
doivent se limiter à un petit nombre d'individus. De plus, elles 


36 


FICTION 143 



doivent être pacifiques. S’ils ont réalisé un parfait équilibre bio¬ 
logique en utilisant l’arc et les flèches, l'introduction d'un fusil 
suffirait à tout remettre en question. Le fait primordial pour 
une société immortelle est la nécessité de survivre. Si elle échoue, 
c’est qu’elle n’est pas immortelle. Et c’est pourquoi tout ce qui 
ne contribue pas à la survivance dans le cours des siècles ne 
peut être toléré. Le fait n’est d’ailleurs pas contestable, puisqu’une 
telle société existe sous nos yeux . » 

— « Très bien, très bien. Mais tout cela, ce sont des hypo¬ 
thèses, des spéculations gratuites. Rien ne prouve que ces indi¬ 
gènes soient immortels. » 

— « Je te l’accorde. Mais, dans ce cas, je te demande de 
m’expliquer les faits suivants : il n’y a pas un seul enfant dans 
tout le village. Pas une seule personne d’âge mûr, pas un vieillard. 
C’est à peine si les gens se souviennent de leur enfance, car elle 
se perd dans la nuit des temps. Et Lerrie ne pouvait pas enfanter 
avant que Mewenta ait choisi de s'immoler sur le bûcher. Et 
lorsque Mewenta est mort, l’événement était tellement exception¬ 
nel que les indigènes ont accouru depuis des lieues à la ronde 
pour assister au spectacle. Lorsque Lerrie annonça sa grossesse, 
ce fut dans le camp une explosion de joie délirante. Tout cela 
ne peut amener qu’une conclusion : nous nous trouvons en pré¬ 
sence d’une population dont le développement ethnique est rigou¬ 
reusement contrôlé : nul enfant n’est autorisé à naître avant que 
la mort d’un adulte lui ait ménagé une place dans la société. 
Une collectivité immortelle ne peut fonctionner autrement. Dans 
une société où personne ne meurt, un développement ethnique 
inconsidéré amènerait rapidement l’extinction totale.» 

— « Admettons que nous soyons en présence d’une population 
dont le développement ethnique est absolument contrôlé. Cela 
ne suffit pas à prouver cette histoire d’immortalité. » 

Canady soupira. Il avait l’impression de discuter avec un mur. 
« Ecoute-moi, Frank, pourquoi le Peuple n’a-t-il pas accepté nos 
machines à coudre et nos fusils ? Pourquoi la bombe que nous 
avons laissé tomber à l’entrée du village ne les a-t-elle pas impres¬ 
sionnés ? Comment se fait-il que notre arrivée tonitruante les ait 
laissés de glace ? » 

— « Tu l’as dit toi-même. Si l’on détruit un équilibre biolo¬ 
gique parfait... » 

— « Exactement. Mais comment sont-ils avertis de ces choses ? 
Qui leur a parlé d’équilibre biologique ? Comment pouvaient-ils 


L ESPRIT GARDIEN 


37 



deviner l'effet que les fusils auraient sur leur culture ? Tu les 
traitais de sauvages il y a quelques minutes et maintenant tu 
en fais des experts ès sciences sociales. Il faut choisir. » 

Frank demeura silencieux. 

« Il s’agit de bien autre chose que d’un simple équilibre bio¬ 
logique, Frank. Je suis convaincu que cette notion d’immortalité 
fait partie de leur culture, en est en réalité le produit. Ce n’est 
pas le fait d'une mutation survenue dans leurs glandes, ni d’une 
injection d'un sérum de vie dans le bras.' C’est la résultante de 
leur mode de vie. Ils le savent. Aussi n’ont-ils aucune envie de 
compromettre leur existence en transformant leur culture. Que 
représente un fusil ou un astronef en regard de la perspective 
d’une vie immortelle ? Penses-y Frank ! Pas de nuits passées dans 
l’angoisse, à se demander si cette douleur dans le ventre n’est 
pas un cancer. Pas de veilles anxieuses dans une chambre d’hôpi¬ 
tal, à se demander si votre femme vivra jusqu'au matin. Posséder 
la certitude de ne pas voir un jour son père et sa mère ensevelis 
dans la terre. Ne pas attendre que vos muscles deviennent flas¬ 
ques, que la bave suinte de chaque côté de votre bouche lorsque 
vous mangez. Ne pas assister jour après jour à la déchéance d’un 
ami que ronge un mal implacable ! Echangerais-tu tout cela contre 
une machine à coudre ? » 

Frank secoua la tête. « J’ai toujours entendu dire que si l'on 
vivait éternellement, on deviendrait la proie d'un ennui mortel. 
Qu’as-tu à répondre à cela ? » 

Canady se mit à rire. « Mon vieux, cela, c’est la philosophie de 
la résignation. Comme tu ne peux pas vivre pour toujours, par 
conséquent tu ne le désires pas. Rappelle-toi les raisins de la 
faible... Les gens du Peuple sont-ils malheureux ? J'ai l’impression 
qu’ils sont un million de fois plus heureux que la plupart des 
hommes et des femmes de la Terre. Ferais-tu tellement de ma¬ 
nières si tu étais certain de vivre réellement pour toujours ? Pas 
moi. Mon existence n'a pas été un chemin tapissé de roses, mais 
je m'y cramponnerai tant que je pourrai. Et si je pouvais vivre 
pour toujours, et si je pouvais me consacrer aux occupations 
qui me plaisent... » 

Comment parler de ces choses à un autre ? Comment décrire 
le bleu du ciel, les rayons du soleil et le rire de l'amour ? Com¬ 
ment exprimer la joie de vivre, de savoir que le monde des vents, 
des montagnes et des ruisseaux sera tien et que tu pourras le 

33 fiction 143 



chérir à jamais ? Comment parler d’un amour qui durera pendant 
toutes les années, tous les printemps à venir ? 

— « Mewenta a mis volontairement fin à ses jours, » dit Frank, 
obstiné. 

— « Bien sûr. Tous les gens ne sont pas heureux et ces indi¬ 
gènes, pour être immortels, n’en sont pas moins hommes. Il n est 
pas impossible qu’un homme soit capable de renoncer à la vie 
éternelle pour apporter de la joie à son semblable, la joie d élever 
des enfants. J’ai entendu dire que lorsqu’un membre de la tribu 
se sentait inquiet ou malheureux, il entreprenait une Longue Mar¬ 
che solitaire. Il se rapproche de la terre pour soulager son cœur. 
Le traitement est généralement efficace. Sinon, il reste le feu. » 

— « Tu parlais de paix. Comment expliques-tu toutes ces his¬ 
toires d'expéditions ? » 

Canady haussa les épaules. « Evidemment, je sais fort bien 
qu’ils se dérobent mutuellement des troupeaux de mharus. Ils se 
livrent également de bonnes bagarres. Mais qui a prétendu qu’une 
société de ce genre devait s’abstenir de tout divertissement viril ? 
Ils ne s'entretuent pas au cours de ces combats. As-tu remarqué 
les peignes qui ornent leur chevelure ? C'est ce qui leur tient lieu 
de scalp. Le résultat est le même. On ne massacre pas son adver¬ 
saire au cours d’une partie de football, ce qui n empêche pas de 
s’y livrer avec passion. Tout est calculé dans cette collectivité pour 
bannir l’ennui ; et d’abord, ils changent régulièrement de fonctions. 
Tous les cinq ans environ, chacun échange sa situation avec un 
autre. Plavgar est le chef de tribu en ce moment, mais ce n est. 
là que l’on des nombreux rôles qu’il a joués au cours de sa vie. 
Et toutes les cérémonies, les per. odes où sont levés les tabous 
sexuels, se proposent le même oojectif. D’où qu'ils viennent, les 
gens aiment s’amuser ! » 

Frank alluma une nouvelle cigarette. « Si tout cela est vrai, 
Arthur, il faut que nous découvrions comment le système fonc¬ 
tionne. C’est indispensable. » 

Canady sourit. « Est-ce que les gens du Peuple nous ont jamais 
menti ? » 

— « Non, je ne pense pas. » 

— « Comment expliquent-ils le fonctionnement de leur sys¬ 
tème ? » 

— « Je ne te suis pas !» 

Canady se leva, s’étira et bâilla. « Je crois que tu ferais bien 

39 


L'ESPRIT GARDIEN 



de t'adresser à ton esprit gardien, Frank. Il est grand temps que 
tu penses aux Anciens. » 

Frank ouvrit des yeux en boules de loto. « Mais tout cela n’est 
que superstition. » 

— « Vraiment ? Comment le sais-tu ? As-tu jamais jeûné sur 
la Roche du Tonnerre ? » 

Canady se retourna avant que son camarade ait pu lui répon¬ 
dre. Il se déshabilla et se laissa tomber sur sa couchette. Il ferma 
ses paupières lasses. 

Et il pensa... 

Le monde des vents, des arbres et des ruisseaux sera tien pour 
que tu puisses le chérir à jamais... 


5 


L es jours se transformaient en semaines et les semaines en 
mois. Le Peuple s’enfonça vers le sud, à l’abri des pentes 
d’une chaîne de montagnes bleues, et les neiges de l’hiver 
couvrirent les pâturages d’un manteau immaculé. Seules les extré¬ 
mités brunes et noires des herbes pointaient à travers les vastes 
houles de la neige et les troupeaux de yedomas, tournant le dos 
à la bise, labouraient le sol durci de leurs sabots ensanglantés. 

Canady vivait comme dans un rêve. Il sentait les fondations 
du monde qu'il avait toujours connu s’effriter sous lui. D’une 
manière subtile, sans solution de continuité perceptible, il se trouva 
suspendu entre deux modes de vie différents. Il vivait dans ce 
crépuscule culturel, comme une sorte de hors-la-loi, qui n’appar¬ 
tenait plus au monde où il avait vécu, ni à celui qui s’ouvrait 
soudainement devant lui. 

Il passait une partie de son temps dans la sphère en compa¬ 
gnie de Frank, attiré et repoussé à la fois par la personnalité de 
son compagnon. Comme la plupart des gens naïfs, Frank se flat¬ 
tait de posséder un tempérament essentiellement pratique. Il fai¬ 
sait montre de tolérance et~ de respect à l’égard des idées nou¬ 
velles, mais il était inutile de tenter de le convaincre, passé un 
certain point. Canady l’enviait d’une certaine manière mais ne 
pouvait communiquer avec lui que d’une façon superficielle. 

Le reste du temps, il se tenait au milieu du Peuple, chevau¬ 
chant les mharus amaigris par l'hiver, affrontant les rafales de 

40 FICTION 143 



neige en compagnie de Plavgar, de Lerrie et de Rownar. Il apprit 
à abattre les grands yedomas d’une flèche au défaut de l’épaule, 
à dépecer les chairs encore chaudes avec un couteau de pierre, 
à boire le sang tiède pour lutter contre le froid de l’hiver. Il 
s’asseyait, la nuit venue, dans les tentes enfumées, transpirant en 
compagnie des indigènes, autour des minuscules feux de bouse, 
en écoutant les histoires du Peuple. 

Et pourtant il se sentait toujours un étranger. 

Les gens du Peuple lui adressaient des sourires et semblaient 
contents de le voir, mais il y avait entre eux une barrière qu’il 
ne pouvait franchir. Les hommes se montraient amicaux sans 
devenir des amis, les femmes faisaient preuve de la plus grande 
cordialité tout en gardant leurs distances. Canady laissa pousser 
ses cheveux et sa barbe et adopta les vêtements de peau des indi¬ 
gènes. Maintes fois, il s'avança seul dans la plaine, les paupières 
rapprochées pour défendre ses yeux contre le froid, et souvent 
il tournait les yeux vers les étoiles gelées, en se demandant la¬ 
quelle d'entre elles était le soleil qu’il avait connu sur la Terre. 

Abandonnant toute velléité d’analyse scientifique, il s’en fut un 
jour trouver Plavgar. Il s’assit dans la tente, à la droite du chef, 
absorba la nourriture rituelle et commença, en cherchant ses mots : 

— « Les Anciens étaient ici avant l’arrivée du Peuple, » dit-il 
en s’efforçant de penser à la manière des indigènes. Mais son 
esprit se refusait à conserver cette attitude. 

Tout ce qu’ils m’ont dit est vrai, à la lettre, pensait-il. Les An¬ 
ciens existent. Que sont-ils ? Dans l'immense étendue de l’univers, 
la vie doit prendre bien des formes. Coexistent-ils avec l'homme 
en se manifestant uniquement par des visions ? Est-il possible 
qu’ils aient habité sur la Terre, justifiant ainsi les légendes pri¬ 
mitives ? Qui sait ce que nous avons détruit lorsque nous avons 
pénétré dans des ports inconnus, avec nos navires et nos mala¬ 
dies ? Lorsque nous apercevions nos propres indigènes, notre seule 
présence les avait déjà corrompus. 

— « L’esprit de conquête n’est qu’un mirage pour les jeunes, 
mon fils, » dit Plavgar lentement. « Il y a de la place pour tous. 
La vie des Anciens et celle du Peuple n’entrent en contact qu’en 
de rares points. Nous sommes égaux mais dissemblables. Pour 
eux comme pour nous, l'harmonie est la plus haute loi de l’uni¬ 
vers. Nous devons tous vivre de façon à nous confondre, à nous 
compléter les uns les autres. Les hommes, les Anciens, les ani¬ 
maux qui peuplent le ciel et l’eau — tous doivent travailler de 

41 


l’esprit gardien 



concert pour faire un monde juste et bon. Les Anciens nous ont 
donné la vie. En retour nous leur donnons le bonheur. Ils sont 
à même de sentir la chaleur de notre existence. Ils ont besoin 
de notre présence comme nous de la leur. Nous vivons ensemble 
et ne nous en trouvons que mieux. » 

Canady se pencha en avant. « Alors vous seriez venus sur cette 
planète à bord de vaisseaux de l'espace ? » 

Plavgar sourit. « Il y a bien longtemps de cela. Oui, comme 
vous, nous étions civilisés et nous possédions une technique 
évoluée. » 

L’ironie contenue dans les paroles du chef n’était pas lettre 
morte pour Canady. « Plavgar, quel est le secret ? De quel prix 
faut-il payer la vie éternelle ? » 

Plavgar le regarda droit dans les yeux. « Nous ne vivons pas 
toujours, mon fils. Très longtemps sans doute, mais nous ne som¬ 
mes pas immortels. » 

— « Il doit bien y avoir un secret ! En quoi consiste-t-il ? » 

— « Il n’existe qu'une seule règle. Vous devez apprendre à 
posséder un cœur bon. » 

Canady avala péniblement sa salive. « Un cœur bon ? » 

— « C’est tout. Je ne vous ai rien caché. Nous n’avons pas de 
secret. Aucune pilule magique, aucune machinerie ne vous appor¬ 
tera ce que vous cherchez. Vous devez avoir la foi, c est tout. » 

— « Mais... » Les paroles de Plavgar avait jeté la confusion 
dans son esprit. Un cœur bon ? On lui avait enseigné bien des 
choses dans les nombreuses écoles qu’il avait fréquentées, mais 
nulle part on ne lui avait parlé de cette manière. 

— « Le cœur, c’est l'être dans ce qu'il a de plus intime, » dit 
Plavgar simplement. « Il faut que vous regardiez autour de vous, 
les montagnes, le ciel, les plantes et les bêtes. Vous devez plonger 
au-dedans de vous-même, sentir que vous faites partie intégrante 
de la vie et la respecter. Il faut que vous trouviez la paix. Ensuite 
vous monterez à la Roche du Tonnerre et vous jeûnerez pendant 
quatre jours. Et si vous avez la foi, si votre cœur est bon, vous 
verrez les Anciens. L’esprit gardien viendra vers vous. Alors, mon 
fils, vous serez admis dans le Peuple... pour toujours. » 

Le feu de bouse lançait de vifs éclats dans la tente. Les ombres 
se refermaient autour de Canady. 

— « Merci, Plavgar, » r dit-il. 

Il se leva et sortit dans l’air frais de la nuit. Ses bottes fai¬ 
saient craquer la neige sous ses pas. 

42 


FICTION 143 



Il ne lui restait donc qu’une chose à faire : croire. Rejeter 
tout ce qu’il avait connu jusqu’ici. 

Comme c'était simple ! 

Mais il y avait d'autres problèmes à résoudre, que la loyauté 
lui dictait. 

Il revint à la sphère. 


Lorsqu’il fit part à Frank de la résolution qu’il venait de pren¬ 
dre, le petit homme sauta littéralement au plafond. 

— « Tu ne vas pas faire une chose pareille, » dit-il, tout pâle. 
Il battit en retraite devant son compagnon barbu et hirsute 
comme si Canady avait porté les germes de la peste. « C’est 
contraire à la loi. » 

— « Quelle loi ? Nous sommes bien loin de la Terre, mon vieux. 
Je ne suis pas un militaire, mais un homme de science. » 

— « Tu es un idiot ! Tu ne vois donc pas dans quel guêpier 
tu vas te jeter ? Tu veux redevenir un sauvage ! Toi, Arthur 
Canady, l’anthropologiste distingué ! » 

— « Soit, je vais redevenir un sauvage, comme tu dis ! » 

— « C’est de la déloyauté. Crois-tu que tu puisses tourner le 
dos de but en blanc aux gens de ta race pour adopter l'existence 
de chasseurs de l’âge des cavernes ? » 

— « Je peux du moins essayer. » 

La colère de Frank prit le pas sur sa prudence naturelle. 

— « Alors, si je comprends bien, tu as décidé de te laisser 
mourir de faim dans la montagne dans l’espoir que les dieux du 
cru viendront t’apporter l’immortalité sur un plateau ? Tu es 
fou à lier, Art ! Je ne te permettrai pas de faire une chose 
pareille. » 

Canady sourit. « N'essaie pas de m’arrêter, Frank, tu n’y arri¬ 
verais pas. » 

— « Ne parlons pas de moi. Mais tes parents, tes amis ? Tu 
poses au grand philosophe et tu te conduis en traître ! » 

— « Tu te trompes. A propos de philosophie, ou plutôt de 
morale, n’as-tu jamais entendu dire qu'il ne fallait pas faire aux 
autres ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît ? » 

— « De quoi parles-tu ? » 

— « Ecoute-moi, Frank. Nous sommes venus de la Terre en 
claironnant à tous les échos que nous tendions une main frater- 


LESPRIT GARDIEN 


43 



nelle aux indigènes. Et que leur avons-nous offert en substance ? 
Ce que nous considérons comme le progrès, mais à quel prix ! 
Nous étions disposés à leur accorder une technique évoluée s'ils 
consentaient à renoncer à leur culture, à leur mode de vie actuel. 
Il leur suffisait d’apprendre à vivre à notre manière et nous les 
ferions bénéficier des avantages de notre civilisation. Bien entendu, 
cette proposition n’a pas été faite honnêtement. Nous avons tenté 
de les convaincre par la ruse — et cela en invoquant les senti¬ 
ments les plus nobles. Sont-ce là des principes de morale ? » 

Frank haussa les épaules. « C'est toi qui dis le contraire. » 

— « Si ce procédé était conforme à la morale, tu ne pourrais 
en vouloir aux indigènes de nous appliquer nos propres principes. 
Dans le cas contraire, je ne vois pas l’intérêt de nos dissertations 
sur le juste et l’injuste. Ne comprends-tu pas, Frank ? Les posi¬ 
tions sont renversées. Aujourd’hui, ils nous offrent exactement ce 
que nous leur proposions au début. Le plus drôle de l’histoire, 
c’est que ce sont eux qui semblent posséder la culture la plus 
évoluée, si cette expression possède encore un sens. Ils nous 
donneront ce qu’ils possèdent, c'est-à-dire la vie éternelle. Et le 
prix qu’il nous faudra payer est précisément celui que nous nous 
préparions à leur imposer : tout ce qu’il nous reste à faire, c’est 
d’abandonner notre culture et d’adopter leur mode de vie. C’est 
peut-être un peu effrayant. Mais du moins, ils se sont montrés 
honnêtes : pas de ruse commerciale, pas de méthode publicitaire 
à haut rendement. A nous de choisir. Notre décision ne dépend 
que de nous. » 

— « C’est fantastique ! Tu ne peux pas croire... » 

— « Il faut que je croie. C’est tout le nœud du problème. Et 
ne fais pas l’erreur de sous-estimer ces indigènes. Ils sont loin 
d’être inoffensifs. Ils possèdent la meilleure de toutes les défen¬ 
ses : une arme offensive. Ils se protègent en donnant. Nous pour¬ 
rions détruire leur culture, bien entendu. Mais ce faisant, nous 
renoncerions à notre unique chance d’acquérir l’immortalité. Oh ! 
ils sont parfaitement gardés. » 

— « En supposant que tu croies à toutes ces stupidités, tu n’en 
as pas moins des devoirs envers les gens de ta race. Tu t’es 
engagé à remplir une mission. Tu ne peux pas l’abandonner en 
cours de route. » 

— « Telle n’a jamais été mon intention. C’est d'ailleurs pour¬ 
quoi je suis ici. Je vais relater avec précision ce que j'ai décou¬ 
vert, sans rien omettre. Il n'y aura pas de secret. Je vais révéler 


44 


fiction 143 



aux gens de la Terre exactement ce que j’ai trouvé. Je leur livre 
pratiquement le secret de la vie étemelle ! Cite-moi l’homme qui 
a jamais fait davantage pour son peuple ? S’ils ne me croient 
pas, c’est leur affaire. Je leur offre une chance. Je leur offre éga¬ 
lement ce qui pourrait un jour leur ouvrir cette culture, s’ils 
consentent seulement à s'en servir. Vois-tu, nous avons commis 
une lourde erreur en essayant d’impressionner le Peuple avec nos 
jouets techniques. Le technologie ne les intéresse pas. Peut-être 
que si nous avions essayé autre chose — Shakespeare, de la poésie, 
de l’art, de la musique — ils nous auraient écoutés. Je ne sais 
pas. » 

Frank secoua la tête. « Ce dont tu as besoin, c’est d’aller con¬ 
sulter un docteur. » 

Canady sourit. « Plus jamais, mon vieux. Je vais te dire autre 
chose. J’espère que tout le monde croira que je suis devenu fou. 
J’espère qu’on jettera mon rapport à la corbeille à papier. J’ai 
la conscience nette. J’ai trouvé ce que je cherchais. Maintenant, 
tout ce que je demande, c’est qu'on me laisse tranquille. » 

— « Alors, c’est décidé, tu t’en vas ? » 

Canady fit quelques pas et s’assit à son bureau. « Je vais rédi¬ 
ger ce rapport. Cela me prendra deux jours. Après quoi, je par¬ 
tirai seul. » 


6 


IP es lacs et les mares étaient toujours recouverts d’une couche 
de glace solide et les ruisseaux de montagne étaient gelés. 

Les broussailles de la plaine avaient toujours leur aspect 
squelettique, et le vent d’hiver qui gémissait encore dans les défi¬ 
lés et les crevasses faisait geler les gouttes de sueur sur le visage, 
les transformant en larmes et en ruisselets de glace. 

Pourtant le plus dur de la saison était passé lorsque Arthur 
Canady quitta la sphère, s’éloigna du camp du Peuple et s’engagea 
seul dans les plaines désertiques. Les rafales de neige, la bise 
coupante comme un couteau ne soufflaient plus sur les terres. 
L'hiver se reposait, livré à lui-même, attendant les dégels du prin¬ 
temps et le retour de la verdure. Le ciel gris était devenu d’un 
bleu immaculé et le grand soleil rouge pénétrait son dos de sa 
chaleur. 


l’esprit gardien 


45 



Il accomplissait une étrange Odyssée et il avait un sentiment 
très aigu de son caractère insolite. Il était parti à la recherche 
de l’intangible, de l’inconnu. 

Il traversait les vastes plaines couvertes de neige, suivant les 
troupeaux de yedomas qui lui fournissaient leur chair et leurs 
chaudes fourrures. Il contemplait les fissures minuscules qui mar¬ 
braient la surface de la glace. Il observait les grands oiseaux qui 
planaient dans le ciel sur leurs ailes immobiles. La nuit venue, 
il plantait sa tente dans le premier abri venu. Il s’asseyait devant 
son minuscule feu de camp et regardait les deux lunes jumelles 
cheminer dans la voûte glacée des étoiles. 

Il parvint au pied des montagnes, se hissa sur les pentes et 
les rochers sans âge et contempla l’immensité des plaines qui 
s’étendaient à ses pieds. Il écouta la plainte du vent et chevau¬ 
cha sous les arbres murmurants. 

Vous devez avoir la foi, c'est tout. 

Peut-être recevait-il de l’aide à son insu. Les Anciens vivaient 
toujours sur les cimes et le regardaient peut-être avec compassion. 
Canady sentait une grande paix monter en lui, une paix qu’il 
n’avait jamais éprouvée dans les cités de la Terre. 

Etait-il possible que la voie du véritable progrès pût être dé¬ 
couverte au long d’un sentier déroulant ses méandres entre les 
arbres et non sur la plus moderne des autoroutes ? Fallait-il pen¬ 
ser que l’on accédait à la vie éternelle grâce à une certaine foi, 
par une communion avec la terre et le monde des êtres vivants ? 

Si vous avez la foi, si votre cœur est bon, vous verrez les An¬ 
ciens. L’esprit gardien viendra vers vous. Alors, mon fils, vous 
serez admis au sein du Peuple... pour toujours. 

Canady poursuivit sa route solitaire à travers plaines et sen¬ 
tiers de montagne. L’hiver desserra son étreinte sur la terre et 
les cours d’eau bondirent hors de leur lit, grossis par la fonte 
des neiges. Des taches vertes firent de nouveau leur apparition 
dans les régions basses des vallées, et les premières fleurs sau¬ 
vages tournèrent leurs corolles vers le soleil. 

Quand il se sentit tout à fait prêt, Canady prit le chemin de 
la haute montagne. La tiède brise de printemps lui caressait le 
visage et il s’en emplissait les poumons avec une sorte d’extase. 
Il se sentait en paix avec lui-même et avec le monde qui l’entou¬ 
rait. A défaut d’autre chose, il avait au moins découvert cela. 


46 


FICTION 143 



Il se dirigea vers la Roche du Tonnerre pour commencer son 
jeûne. 


La Roche du Tonnerre dressait sa sombre masse érodée par le 
vent au-dessus de la limite extrême des bois, où les derniers ar¬ 
bres rabougris accrochaient leurs racines aux flancs de la mon¬ 
tagne. Une petite grotte s'ouvrait dans la face latérale de la 
Roche du Tonnerre, grotte débouchant sur un plateau rocheux 
qui s'étendait jusqu’à l’aplomb d’une falaise verticale aux mu¬ 
railles noires et polies comme le verre. 

De cette plate-forme de pierre, l'œil dominait les torrents de 
nuages qui serpentaient entre les pics situés en contrebas. 

Canady avait laissé son mahru dans une vallée de montagne 
où ne manquaient ni l’herbe ni l’eau. Du haut de la Roche du 
Tonnerre, il apercevait la vallée et de temps à autre il distinguait 
fugitivement sa monture, petit point noir sur le fond vert du 
pâturage. 

Il se permettait quelques gorgées d’eau glacée recueillie dans 
un névé voisin et c’était tout. Aucun aliment solide. Pendant les 
heures du jour, il se tenait sur le plateau rocheux et contemplait 
le monde qui s'étendait à ses pieds. La nuit, il grelottait dans 
sa grotte. Il y avait bien ses vêtements de fourrure, mais il ne 
disposait d’aucun matériau pour faire du feu. L’air raréfié lui 
brûlait la poitrine. Ses articulations étaient douloureuses et raides. 
Ces journées passées sans consommer aucune nourriture le lais¬ 
saient faible et en proie aux vertiges, et il contemplait le point 
noir qui était son mahru, se demandant s’il aurait un jour la 
force de regagner la vallée. 

Il découvrit avec surprise que son cerveau n’avait rien perdu 
de sa lucidité. Il fonctionnait même avec une clarté quasi sur¬ 
naturelle, comme si tous les problèmes étaient devenus faciles à 
résoudre et que chaque question trouvait naturellement sa ré¬ 
ponse. Il avait l’impression d’être sous l’empire de la fièvre et 
il reconnut cette sensation de conscience exacerbée qui accompa¬ 
gne parfois les rêves engendrés par l’état de fébrilité. Et puis il 
se souvint qu’une fois la fièvre partie, tout ce qui avait paru si 
clair et si limpide s'évanouissait et se dispersait comme des bul¬ 
les de savon dans le vent... 

Il ne distinguait plus les jours des nuits. Il demeurait étendu 
dans sa grotte et jamais il ne s'était senti moins seul. Il pensait 


l'esprit gardien 


47 



que chaque homme, chaque femme de la tribu avait un jour 
dormi à l’endroit où il dormait, marché où il marchait, médité 
où il méditait, et cela lui donnait une impression étrange. Aucun 
signe visible n’avait marqué leur passage et pourtant il était ins¬ 
crit à ses yeux dans chaque pierre, dans chaque tache d’humidité, 
dans chaque langue de lumière qui léchait la surface froide de 
la roche. Il avait l’impression d’une continuité dans la vie dont 
il n’avait jamais encore éprouvé le sentiment, une sorte d’enchaî¬ 
nement des êtres vivants dont la procession sans fin se déroulait 
par les plaines et les montagnes sauvages. 

A la quatrième nuit vinrent les pluies. 

Une mer de nuages gonflés comme des outres étendit son voile 
sur les étoiles. Pendant de longues minutes, le soleil fit flamber 
les premiers contreforts des nuages d’un feu d’artifice rose et 
argent, puis ce fut l’obscurité complète. Une sorte de silence élec¬ 
trique s’établit ; on eût dit que le monde retenait sa respiration. 

Puis les éclairs jaillirent, longues fourches de feu dentelées 
qui, s’élançant des flancs noirs des nuages, se jetaient avec fureur 
à l’assaut de la masse inerte de la montagne. Le tonnerre explo¬ 
sait dans le sillage de l’éclair, déchirant le ciel de ses crépite¬ 
ments gigantesques. 

Blotti dans sa grotte, Canady clignait des yeux sous les coups 
redoublés de l’orage. Les éclairs qui se succédaient sans interrup¬ 
tion tapissaient la caverne d’une blancheur éblouissante et le 
fracas des explosions se répercutait douloureusement dans son 
crâne. 

La Roche du Tonnerre ! 

La pluie tombait en rideaux liquides, frappant la plate-forme 
avec le bruit d’un jet de vapeur fusant d’une chaudière, se déver¬ 
sant en torrents par toutes les fissures et les crevasses de la 
montagne. Le plateau extérieur devint bientôt une mare, un lac, 
et l'eau reflua dans la grotte, lui trempant les pieds. 

Canady se leva. Sa tête effleurait le plafond de la caverne. 
Il n’avait aucune crainte de l’orage. Il ne sentait pas la présence 
de l’eau sous ses pieds. Ses yeux cherchaient à percer l’obscurité 
infernale. 

L'esprit gardien viendra à toi. 

Sa peau se hérissa. Un frisson lui parcourut l’épine dorsale. 
Il crispa les paupières, s'efforçant de percer les ténèbres. Les 

FICTION 143 


48 



livides arborescences des éclairs étaient partout. Le déchaînement 
sonore battait sans trêve à ses oreilles. 

Il les sentait. Il les sentait tout autour de lui. Il ferma les 
yeux. Là ! Il pouvait presque les voir... 

Les Anciens. 

Altiers, puissants, vieux, alors que les montagnes étaient encore 
jeunes. Et cependant, amicaux, respectueux... des égaux... 

Canady serra les poings. 

Il murmurait une prière, la plus ardente de toutes : « Faites 
que je croie ! Oh ! faites que je croie ! » 

Un long moment s’écoula ; rien ne semblait se passer. Puis, 
brusquement, les éclairs et le tonnerre moururent. L’orage s’éloi¬ 
gna, grommelant une dernière menace. On n’entendait plus que 
le crépitement feutré des gouttes de pluie à l’extérieur de la grotte. 

Canady ouvrit les yeux. Il eut soudain la sensation que sa poi¬ 
trine se vidait. Avait-il échoué ? Tous ses efforts auraient-ils été 
déployés en pure perte ? 

Alors il vit. 

Un grand oiseau émergea de l’obscurité et vint se percher sur 
le plateau mouillé. Il ressemblait à un faucon ou à un aigle. 
C’était un animal puissant, au plumage d’un noir de corbeau, 
aux yeux étincelants, dont les vastes ailes repliées saillaient de 
chaque côté de la tête. Son apparence n’avait rien de surnaturel. 
Canady distinguait les gouttes de pluie qui perlaient sur ses plu¬ 
mes, percevait le sifflement léger de sa respiration. 

Et cependant... 

L'esprit gardien viendra vers toi. 

L’aigle s’avança vers la grotte. 

Canady se porta à sa rencontre. 

Soudain la grotte fut pleine de mouvement et de vie. Il les 
voyait maintenant, tout autour de lui, resplendissants comme des 
créatures de lumière et d’énergie. Ils venaient le toucher et leur 
contact lui donnait une impression de chaleur. Il croyait distin¬ 
guer leurs visages et ils souriaient, souriaient... 

Canady sentit ses yeux s’emplir de larmes, non pas des larmes 
de joie ou de douleur, mais de celles que fait naître une émotion 
trop forte pour être supportable, trop bouleversante pour pou¬ 
voir s’exprimer par des mots. Il se redressa comme le fait un 
ami parmi ses amis. 

La nuit avait perdu son opacité et les étoiles le regardaient 
du haut d’un ciel brillant et paisible. 


l'esprit gardien 


49 



7 


L a petite sphère métallique grise s'éleva au-dessus du camp 
du Peuple, mais cette fois elle ne transportait qu’un passa¬ 
ger au lieu de deux. Elle luisait d’un éclat mat dans les 
rayons du soleil rouge. Elle plana bientôt à grande hauteur au- 
dessus de la surface de Pollux V, laissant derrière elle un monde 
recouvert de verdure. La rotation de la planète l’entraîna rapide¬ 
ment au-delà de l'horizon. 

Elle semblait un objet dérisoire, perdue entre l’immense calotte 
céleste et la vaste étendue de territoire qu’elle venait de quitter, 
attendant le passage du vaisseau-mère qui allait la remporter 
vers sa planète d’attache. Un jour, peut-être, elle reviendrait, mais 
il existait bien d'autres mondes d’un accès plus facile. Elle em¬ 
portait, perdu dans ses rubans magnétiques, ses notes et ses 
documents, un secret que nul homme ne voudrait croire, la clé 
de l’un des mystères les plus profonds de l’univers. 

Frank Landis était assis sur sa couchette, entouré de ses ma¬ 
chines à coudre, de ses fusils et de ses modèles réduits de ma¬ 
chines à vapeur. Il les palpait tour à tour, les yeux atones, pen¬ 
sant au fou qu’il avait laissé derrière lui... 

Et l’homme qui avait été Arthur Canady quitta la Roche du 
Tonnerre et descendit dans la plaine balayée par le vent. La terre 
était verte de toutes les promesses du printemps, les promesses 
des arbres bourgeonnants, de l’herbe fraîche et d’un air si pur 
que l’on croyait boire du cristal. 

Traduit par Pierre Billon. 

Titre original : Guardian spirit. 


50 


FICTION 143 



A VRAM DAVIDSON 


La sixième saison 


La planète Bifish 2 était un cauchemar météorologique. Les cinq premiè¬ 
res saisons étaient, chacune dans son genre, particulièrement inclémentes. 
Quant à la sixième... 


L a flotte de Carville avait dû passer au large du dernier système 
avant le Sac à Charbon ; c’était évident, sinon la petite nef à 
dix réacteurs n’aurait jamais pu s'aventurer aussi loin. 

Les gens se demandèrent ce qu’était devenu le gros de la flotte, 
mais il n’y avait rien à bord de la nef — ni survivant ni cadavre 
susceptible de fournir une indication quelconque sur le sort des 
vaisseaux principaux. A part l'approvisionnement réglementaire et 
trois petits objets, cette nef était vide. 

Ces trois articles (ou plutôt leur copie conforme, car les originaux 
étaient restés sur Terre, dans une caisse verrouillée) étaient posés 
sur une table, dans la cabane du quartier général. Hyatt les contem¬ 
pla sans indulgence. « Pourquoi, » demanda-t-il, « si Carville était 
appelé à disparaître, ne i'a-t-il pas fait au moins d'une façon 
correcte ? » 

La pendule-calendrier eut un léger déclic, le 1 dans l’espace de 
droite de l’encoche frémit, s'éclipsa et fut remplacé par un 2. 

— « Jour 12, » amionça Leiser, d’une voix claironnante. Les com¬ 
mentaires du biochimiste étaient toujours des lapalissades. Quand 
les cellules photo-électriques déclenchaient l'éclairage, Leiser ne man¬ 
quait pas de s’écrier : « Que la lumière soit !» Et de même en cha¬ 
que occasion. Comme si aucun des trois autres membres de 1 expé¬ 
dition — Hyatt, Koley et Macklin — n’était capable de remarquer 
les choses sans lui. 

Le biochimiste reporta son attention sur un fluide rouge cerise 
qui s’égouttait lentement à travers un filtre. Marmonnant quelque 
chose concernant la viscosité, il fit une mise au point rapide de 
son installation. Pendant ce temps, Hyatt continuait de regarder les 

© 1960, Mercury Press, Inc. 51 


trois objets posés sur la table, presque identiques à ceux découverts 
à bord de la nef en perdition dans le Sac à Charbon : la racine 
fourchue, le morceau gluant d’aubier brun, le flacon rempli de ce 
que l’on avait appelé fluide Carvilie. Le liquide d’origine était plus 
foncé, la Deuxième Expédition n'ayant emporté qu’un appareil de 
distillation réglementaire. Le spécimen sur lequel Leiser était main¬ 
tenant en train de méditer avait été spécialement composé pour 
produire un fluide contenant moins d’impuretés. (Ce que pouvaient 
être ces impuretés — et à quoi elles pouvaient servir — tel était le 
problème qui prenait la majeure partie de son temps). 

Il y avait peu de doute sur la provenance de ces trois objets : une 
chose était certaine, c’est que Carvilie n'avait pas reçu la mission 
de faire escale dans une région nouvelle. D’ailleurs, la racine avait 
le duvet blond caractéristique de tous les spécimens végétaux que 
la Première Expédition avait rapportés de sa brève visite deux ans 
auparavant. 

— « Il aurait dû soit disparaître complètement — avec la nef et 
le reste — ou bien ramener la flotte intacte, » poursuivit Hyatt. 
« Dans l'un ou l’autre cas, nous ne serions pas ici. » 

Il passa dans la chambre voisine, au centre de la hutte du quar¬ 
tier général. Koley était en train de couper des racines en trois par¬ 
ties, qu'il entassait séparément. Les souches à grosses ramifications 
allaient sur une pile, les radicelles sur une autre et les petits rejets 
sur une troisième. Plus tard, il passerait chaque tas dans une broyeu- 
se et ensuite dans un malaxeur. L'opération suivante était la distilla¬ 
tion, précédant une gamme de tests destinés à faire ressortir les 
différences. Les différences, s’il y en avait, étaient infimes — mais 
Koley disposait de beaucoup de tests, et aussi de beaucoup de temps. 

Ils avaient tous beaucoup de temps. Deux cents fois vingt-quatre 
heures, moins douze fois vingt-quatre heures. 

— « Salut, les aventuriers, » dit Hyatt. Le botaniste leva les yeux, 
lui sourit et se pencha à nouveau sur son travail. Macklin, couché, 
agita une main paresseuse. Posé sur son estomac, son livre se 
soulevait et retombait au rythme lent de sa respiration. 

— « Vous étudiez les verbes irréguliers indigènes, Mack ? » s’in¬ 
forma Hyatt. 

Mack grogna. « En existe-t-il qui ne soient pas irréguliers ? » 
demanda-t-il. « Ou même, à ce propos... existe-t-il même des verbes 
chez les indigènes ? Ça ne me surprendrait pas s’ils communiquaient 
entre eux en remuant les oreilles, car ces bruits qu’ils émettent n’ont 
pas plus de sens que ceux des sourds-muets... Mais vous-même 


52 


FICTION 143 



George ? Vous êtes doué pour les langues. Pourquoi ne pas faire un 
essai de parler avec eux ? Il y aurait là un défi à relever ? » 

Hyatt se cogna contre une caisse qui traînait sur le plancher par¬ 
mi tout un fouillis et proféra quelques mots dont deux seulement 

— « un défi » — étaient en anglais. 

Koley, occupé à ramasser un petit tas de sciure qu’il allait glisser 
dans un sachet muni d'une étiquette d’identification, s’interrompit 
pour demander : « N’est-ce pas la version véganienne d’enfant de 

p... ? » 

Macklin se hissa dans une position semi-assise. « Pour être précis 

— du moins, autant qu’on puisse l’être — cela veut dire en véganien 
hermaphrodite illégitimement engendré durant la période de muta¬ 
tion de sa mère par un esclave souffrant d’encéphalite vénérienne. » 

Le botaniste émit un sifflement. « Ça paraît assez clair, » dit-il. 
« Plus une civilisation a de termes à l’index, plus leur obscénité en 
est riche. » 

Le linguiste approuva. « Oh ! la langue véganienne est suffisam¬ 
ment imagée, bien que concise... Non, George, ça c’est un de mes 
livres personnels. Ecoutez. » Il se carra sur son lit de camp, com¬ 
mença à lire. « La prétendue « magie » peut demander à la préten¬ 
due « science » : « Où étais-tu quand j’ai jeté les fondations de la 
Terre ? Annonce-le, si tu y comprends quelque chose ! » Et qui es-tu 
pour commander à la Nature : « Tu iras jusque-là, mais pas plus 
loin, et c'est ici que tes flots orgueilleux seront arrêtés. » 

Des coups ébranlèrent la porte à l’autre extrémité de la baraque. 
Hyatt réitéra son juron véganien et rugit : « Ça va, j’arrive T lah 

_ Ic’ch — oh'hrr-um — laisse tomber, sacrebleu — t’iah... » Il baissa 

la voix en bondissant vers la porte, mais le martèlement ne cessa 
que lorsqu'il l’eut ouverte. 

Les coups dans la porte furent suivis, comme d’habitude, d’un 
lourd piétinement sur le plancher. C’était peut-être une marque de 
politesse, mais c’était aussi une façon commode de se débarrasser 
de la neige qui recouvrait votre tunique, en la secouant entre a 
porte et la pièce du milieu. Un dernier toc-toc et le visiteur entra, 
jeta sa tunique sur le plancher et s’assit dessus. Il était grand, de 
peau foncée et couvert de verrues. L’odeur qu’il dégageait rappelait 
celle d'une cage aux fauves, mais il tenait dans la main une botte de 

racines de Carville, alors... . 

_ « il ne sent pas la rose, alors bouchez-vous le nez et faites clu 

commerce avec lui, » dit Macklin, en voyant Hyatt prendre un air 
dégoûté. Car les bons usages de l’endroit semblaient exiger que 1 ache- 


LA SIXIÈME SAISON 


53 



teur empoignât une extrémité de la botte, pendant que le vendeur 
tenait l’autre. 

— « Maudit soit Carville, en tout cas, » fit Hyatt, en ouvrant la 
caisse aux couteaux avec sa main libre. 

— « Ne maudis pas les trépassés, » murmura Koley, qui se met¬ 
tait à peser les dernières racines entières qui restaient sur la table. 
« De toute façon le gars arrive juste à temps, nous sommes pres¬ 
que au bout du rouleau. » 

Hyatt commença à répandre des couteaux sur la tunique. 

Macklin dit à son tour : « Et qui plus est — comme vous sem- 
blez l’oublier trop souvent — en aidant à prolonger des vies humai¬ 
nes, c’est aussi pour la vôtre que vous travaillez. » Il constata, en 
voyant Hyatt changer de figure, qu’il l’avait, en effet, oublié. 

Car voici ce dont il s’agissait : de tous les produits que l’on pou¬ 
vait tirer de la deuxième planète du système binaire de Fisher (sur¬ 
nommée par les initiés Bifish 2), seul le fluide Carville intéressait 
la Terre et ses colonies. Et cela uniquement parce qu’il semblait 
constituer un parfait agent de fixation pour l’emploi et l’assimilation 
du gérontium. Les rats, les cobayes, les tarsiers véganiens, tous, 
sans exception, grâce au gérontium, avaient eu leurs vies prolongées, 
dans la force de l’âge, d’une durée allant jusqu’à 35 % au-delà de 
la norme. Ce n’était pas exactement une nouvelle découverte. Mais 
le gérontium n'avait jamais produit aucun effet sur des êtres vivants 
de plus grande taille, des êtres aux métabolismes plus lents — tels 
que les hommes. Le corps humain ne pouvait le conserver assez long¬ 
temps pour qu’il lui soit profitable. 

Jusqu'à l’entrée en scène du fluide Carville. 

Il avait suffi d’une petite nef de secours, gisant au centre du 
Sac à Charbon, ses feux de position allumés, son signal d'alarme 
émettant toujours, avec rien à son bord, absolument rien, sauf 
l’approvisionnement réglementaire — et trois petits objets : une ra¬ 
cine fourchue à l’étrange duvet blond, un morceau gommeux d’une 
substance inconnue et une petite fiole de liquide brun. 

— « Vous avez raison, Mack, bien sûr, » dit Hyatt. Il commença 
à compter les racines. « Hé là ! celles-ci sont petites, » dit-il à l'indi¬ 
gène. De sa main libre, ce dernier désigna à grands gestes les cou¬ 
teaux, en baragouinant quelque chose. « Petites... » Hyatt montra 
avec ses doigts comme elles étaient petites, mesura la bonne gran¬ 
deur, fronça les sourcils, hocha la tête. « Hep, Koley, passez-moi 
une des vôtres. Merci. » 

L’indigène, après qu'on lui eut montré à plusieurs reprises que 


54 


FICTION 143 



son dernier lot était visiblement de taille inférieure aux précédents, 
gonfla ses lèvres et se mit à parler. Il ramassa un couteau, gesticu¬ 
la, gargouilla. 

— « Je crois comprendre, » fit Macklin. « Il veut dire sans dou¬ 
te : Petites racines ? Alors petits couteaux. » 

— « Mais nous n’avons pas de petits couteaux ! » s’exclama Hyatt. 

« Les rapports de l’Expédition Fisher indiquaient seulement qu’ils 
aimaient les couteaux. Comment veut-on, nom d'un chien... » 

D’une voix douce, très douce, Macklin l’interrompit : « Calmez- 
vous, George. Si je peux placer quelques mots, vous vivrez plus 
longtemps. » 

En fin de compte, le tarif de l’échange fut établi à raison de deux 
petites racines pour un couteau. Ayant attaché ses couteaux avec la 
tresse végétale qui avait lié les racines, l’indigène jeta sans hâte un 
regard circulaire sur la chambre, alla vers le lit de Macklin et mor¬ 
dit un gros morceau de sa couverture. Il le mastiqua pensivement 
et longuement, au milieu du silence général, puis le recracha. Le 
linguiste poussa un soupir de soulagement. 

— « Il n'aime pas ça, tant mieux. Qu’il y ait de la climatisation, 
du chauffage ou non, avec ces blizzards qui font rage dehors, je ne 
tiens pas à me séparer de plus d’une bouchée de ma couverture. » 

L’indigène exhiba un bout de tissu mouillé, en émettant une 
syllabe saliveuse. 

— « Je présume que ça signifie : Qu’est-ce que c’est ? » fit Mack¬ 
lin. « Je l’aurais noté par écrit — s’il existait un système phonétique 
idoine... Ma foi, puisque cela a l’air d’être l’heure de la leçon de 
langues... » Il s’extirpa de son lit en grommelant, prit le magnéto¬ 
phone, inséra une bobine. Alors il répéta une approximation du mot 
indigène. « Couverture, » dit-il. « Couverture. » 

— « Krrwouhg-airw-thwouhg... » 

Koley commençait à peser le nouveau lot de racines. « A bon 
chat, bon rat, » murmura-t-il. Puis il reprit : « Je me demande si 
cette neige va tenir. Elle ne faisait que poudrer le sol quand nous 
avons atterri... Les rapports de Fisher ne disent rien sur la neige. Il 
ne parle que de « petites pluies ». Bien sûr, il n'a pas séjourné ici 
très longtemps. » 


Il s’écoula un peu plus de deux semaines et les blizzards s’arrê¬ 
tèrent, cédant la place à de légères chutes de neige, semblables à 
celles qu’ils avaient observées en débarquant, avec des vivres et un 


LA SIXIÈME SAISON 


55 



équipement pour deux cents jours, la durée d’une année sur Bifish 2. 

On leur avait clairement indiqué dès le début qu’ils étaient char¬ 
gés de « se procurer le maximum de racines Carville et de gommes 
ou aubiers de la plante, suivant disponibilités, et tous spécimens 
de la plante entière trouvés sur pied, après recherches, en s’assurant 
que cela puisse se faire sans contrarier les mœurs locales ». 

On avait également répété, tant dans les instructions générales 
que dans les dernières directives, que l’expédition « devrait tenter 
d’obtenir des spécimens de la plante à chaque saison, de manière 
à observer les stades de son développement ». Ceci afin de déceler 
à quel stade dudit développement la plante serait la mieux appro¬ 
priée à son utilisation médicale. Tout en procédant à la cueillette de 
ces plantes sur les lieux, ils devaient les soumettre à de nombreux 
tests, « afin de déterminer les possibilités de cultiver la plante pré¬ 
citée dans quelque région plus proche des systèmes habités ». En 
outre, durant leurs loisirs, ils devaient se livrer aux recherches et 
observations habituelles de météorologie, de socio-anthropologie, de 
géologie, d’écologie et d'etcétéralogie. 

Comme de juste, les blizzards les avaient dispensés de la plupart 
de ces corvées. A présent, les légères chutes de neige poudreuse 
ayant même cessé, ils s’apprêtaient à explorer le pays, par équipes 
de deux hommes, à bord d’un hélicoptère. 

Les rapports de Fisher avaient établi que le plus vaste continent, 
(qui semblait être le seul habité) se situait dans l’hémisphère sud 
de la planète. La neige fondait légèrement, les deux soleils étaient 
encore pâles dans le ciel brumeux. Ce fut le jour 37 — ainsi que 
Leiser l’annonça, bien entendu, au moment même où la pendule- 
calendrier marqua par un déclic la fin du jour 36 — que Hvatt et 
lui mirent en marche l’hélicoptère pour prendre des vues panorami¬ 
ques de l’extrémité ouest du continent. 

— « Toujours aucune trace d’agglomération quelconque dans tout 
le pays, » fit Hyatt. « J’imagine qu’ils ne peuvent supporter de con¬ 
verser entre eux. Ce n’est pas que je les désapprouve... » 

— « N’est-ce pas un incendie de forêt devant nous ? » signala 
Leiser. « Regardez... et là-bas aussi ! » 

Des colonnes d’un rose sale, qui s’élevaient dans l'air sur plusieurs 
points, tremblotèrent devant eux — puis se résorbèrent en une mas¬ 
se diffuse d’un gris foncé. 

— « Ça n'a pas l’air d’un incendie de forêt, pas même d’un feu 
de brousse. » Ils descendirent l’hélicoptère juste au-dessus du niveau 


56 


FICTION 143 



de sécurité puis, avec des virages à angle droit, commencèrent à faire 
du rase-mottes parallèlement aux nappes de fumée — si tant est 
que ce fût de la fumée. 

Et soudain : 

— « George ? George, qu’est-ce qui se passe ? » demanda Leiser 
d’une voix alarmée. 

Plus tard, George Hyatt devait se comparer en plaisantant à un 
mineur de fond qui avait eu la veine d’échapper au grisou. Mais 
pour le moment il n’avait pas envie de plaisanter. Sa figure était 
bleue et congestionnée, ses poumons haletaient en vain. Il voulut 
saisir le masque à oxygène, mais ses doigts sans force le laissèrent 
échapper. Ce fut Leiser qui, avant même d’ajuster le sien, fixa le 
masque de Hyatt sur son visage et lui insuffla l’oxygène. Et ce fut 
Leiser qui pilota l’hélicoptère pour revenir au camp, où il annonça : 
« Il nous en est arrivé une bien bonne : on a eu là-bas des ennuis 
respiratoires ! » 

Dûment avertis et dûment masqués à l’avance, Macklin et Koley 
prirent à leur tour l’hélicoptère pour aller se rendre compte. « On 
dirait que ça vient directement du sol, » déclara Mack à son retour. 
« Tout droit depuis les crevasses dans les congères. J’ai d’abord cru 
que ce pouvait être un feu souterrain — vous l’aviez comparé au 
grisou d’une mine de charbon, George — mais j incline maintenant 
à croire que ce serait plutôt une sorte de gaz naturel. » 

Koley, qui regardait par la fenêtre, annonça : « Un gaz fuligineux 
dérivant du nord-ouest — la brume ou le brouillard dérivant du 
sud-est — qu’arrivera-t-il s’ils se rencontrent ? Jetons un coup d’œil 
sur le baromètre. » 

Il était bas, très bas, et ce qui résulta quand « ils » se rencon¬ 
trèrent fut le smog le plus épais, le plus crasseux et les plus fétide 
que les quatre hommes aient jamais vu. La hutte du quartier géné¬ 
ral était climatisée, mais non pressurisée (les rapports de Fisher 
n’ayant soufflé mot du smog), et les pernicieuses vapeurs s’infiltrè¬ 
rent plus vite qu’il ne fut possible de les expulser. Une perpétuelle 
brume roussâtre flottait dans l’air, les hommes se regardaient avec 
des yeux enflammés et larmoyants. 

— « Primo, » énonça Macklin, « mes yeux sont dans un état anor¬ 
mal. Secundo, ma tête enfle comme si elle allait éclater. Et tertio, 
j’ai dans la bouche un goût de vieille godasse... » 

On entendit le martèlement familier sur la porte. « Je crains les 
macaques, même quand ils font des offrandes, » dit Hyatt d’une voix 
lugubre. « Oh ! assez, oui ça va ! T'iah-k’ch ! Oh’hrr-um ! Et, par- 


LÂ SÏXTÈMB SAISON 


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dessus le marché, il n’en finit pas d'entrer, chaque fois ! » Le bruit 
habituel d’un piétinement annonça la venue de l’indigène. Koley mur¬ 
mura que, du moins, ils avaient maintenant la certitude que c’était 
bien une marque de politesse, puisqu’il n'y avait plus de neige à 
secouer. 

Des volutes de smog semblaient envelopper le visiteur. Il ne por¬ 
tait d’ailleurs rien d’autre sur lui, assurément, sauf ses verrues, dont 
il était couvert de la tête aux pieds. 

— « Hherrhwo, » gargouilla-t-il à leur intention. 

— « A tes souhaits, reste couvert, » gouailla Macklin. Ils igno¬ 
raient toujours son nom, si toutefois il en avait un. Les uns et les au¬ 
tres avaient perdu l'habitude d’affubler les indigènes de patronymes 
bizarres, archaïques, fantaisistes ou ridicules. Aussi, renouant avec 
l’usage ancien quoique éphémère d’attribuer des prénoms courants 
à des animaux familiers, avaient-ils décidé de l'appeler Joseph. 

— « Hherrhwo. Dz-hosegh, » disait maintenant l'étranger. On 
n'était pas du tout certain qu'il eût compris. Il avait apporté un 
paquet de racines, comme d'habitude, cette fois-ci des très grandes, 
et il exigeait deux couteaux par unité. On se perdait en conjectures 
sur l’usage qu'il faisait de tous ces couteaux. Hyatt supposait qu’il 
devait les échanger contre des épouses à la saison de l'accouple¬ 
ment. 

— « Ohé, Joseph, » l'interpella Macklin, en mettant en marche le 
magnétophone. « Dis donc, combien de temps va durer ce smog ? » 
Avec des arrêts et des retours en arrière, il s'efforça de répéter la 
question dans la langue de Joseph. Celui-ci réfléchit à la question, 
gonflant les lèvres et se frottant les verrues. Puis il répondit quel¬ 
que chose qui pouvait signifier « bientôt, » « demain, » « plus tard, » 
ou « incessamment. » 

Le smog dura, très exactement, trente-trois jours pleins. Quand ils 
se réveillèrent, alertes et dispos, le trente-quatrième jour, leurs yeux 
étaient clairs, leur tête ne leur faisait plus mal et ils avaient tous 
un excellent appétit... Mais ils avaient également de l'eau jusqu’aux 
genoux. 


Elle monta assez lentement après cette première journée d’inon¬ 
dation, de sorte qu’ils purent transporter une grande partie de leurs 
vivres et de leur équipement sur la colline la plus proche. Et les 
eaux continuèrent à monter. 


58 


FICTION 143 



— « Je suppose que Fisher a dû arriver ici au début ou à la fin 
de la saison des pluies, » dit Macklin, après qu’ils eurent — non sans 
peine et en surchargeant dangereusement leur hélicoptère — réussi 
à sauver des flots la moitié de leur matériel sur le terrain le plus 
élevé du voisinage. « Petites pluies — tu parles i » 

Hyatt dédia à Fisher les malédictions les plus truculentes dont 
disposent les vocabulaires anglais, hindi, néo-xosa, intergal et véga- 
nien. Puis il les réitéra à l'intention de Carville. 

Koley avait assumé la tâche d’établir un cercle protecteur autour 
de leur campement, en répandant de l'insecticide. On découragerait 
de la sorte les petits spécimens de la fatme locale qui seraient tentés 
de partager leur refuge sur la colline. Quant aux spécimens de plus 
grand format, ils semblaient, fort heureusement, briller par leur 
absence. 

— « Eh bien, de toute façon, nous savons combien de temps les 
pluies vont durer, n’est-ce pas ? » questionna-t-il à son retour. 

— « Quarante jours et quarante nuits, » répondit Hyatt, blotti 
contre l’élément de chauffage de cet abri de fortune. Il regardait la 
pluie qui tombait, non pas à seaux, mais en trombes. 

Le botaniste hocha la tête. « Il neigeait légèrement lorsque nous 
sommes arrivés, » dit-il. « Après environ vingt-six jours de blizzard, 
il y a eu une accalmie. Le smog a duré exactement trente-trois jours. 
Nous pouvons calculer que nous avons manqué environ trois jours 
de neige avant d'atterrir. Et il s'est passe trois jours entre la fin de 
cette période et le début du smog. Les pluies devraient donc durer 
un mois. » 

Et il en fut ainsi, effectivement, bien que les eaux eussent cessé 
de monter au bout d’une semaine environ. Joseph venait moins sou¬ 
vent, mais il venait quand même, pataugeant et tapant des pieds 
avec vigueur. 

— « N’est-ce pas drôle, » constatait rêveusement Leiser, « que 
nous n’apercevions jamais les autres indigènes, sauf du haut de 
l’hélicoptère ? Joseph serait-il leur chef, par hasard ? » , 

_ « Peut-être a-t-il accaparé la fourniture des racines, » suggéra 

Hyatt. « Il doit trafiquer ferme avec les couteaux. » 

Mais Macklin inclinait plutôt à croire que Joseph agissait en 
qualité d'agent ou d’acheteur pour le compte de ses frères de race. 

« Qu’est-ce qui vient après les pluies, Joseph? » demanda-t-il. 

« Après les grandes eaux — quoi ? Hein ? » 

— « Khey ?... Après grandes eaux — plus d’eau. » 

— « Comment, plus d'eau du tout ? » 


LA SIXIÈME SAISON 


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Mais l'homme s'occupa à nouer son faisceau de lames nouvelle¬ 
ment acquises et s’abstint de répondre. Le trentième jour, les eaux 
baissèrent rapidement et il n’y eut plus que quelques averses éparses. 
Le trente-troisième jour, elles s’arrêtèrent. 

Alors commença la sécheresse. 

Toutes les sources tarirent, les étangs disparurent, les ruisseaux 
rentrèrent sous terre et, dans le ciel subitement libéré de toute bru¬ 
me, les deux soleils se mirent à flamboyer. Pendant quelques jours, 
Hyatt et ses compagnons purent recueillir de faibles quantités d’eau 
en draguant le lit des rivières. Après quoi, la pénurie les contraignit 
à cesser les expériences sur le fluide Carville pour commencer à 
raffiner de l'eau de mer qui fut ramenée avec l’hélicoptère. Cela ne 
produisit, évidemment, qu'une quantité à peine suffisante pour la 
boisson, la cuisson des aliments et une toilette succincte au moyen 
d’un linge mouillé. 

— « Cela ne peut durer ainsi, » proféra Hyatt d'une voix affai¬ 
blie, le vingtième jour. 

— « Plus que quatre-vingt-cinq jours avant l'arrivée de la relève, » 
précisa Koley de sa voix douce. « Pensez à ce qui vous attend plus 
tard. Quand vous aurez cent cinquante ans, vous serez dans la pre¬ 
mière force de l’âge, et vous aurez le sourire en vous souvenant de 
ces épreuves. » 

Ce fut juste douze jours plus tard que Hyatt retrouva le sourire, 
quand l’eau reparut dans les sources, les ruisseaux et les étangs. 
« Venez vite prendre un bain ! » cria-t-il à Macklin. « L’eau est 
bonne... Qu’avez-vous à rester planté là, en train de rêvasser ? » 

Macklin haussa les épaules, commença à se déshabiller. « J’étais 
en train de me demander ce qui allait maintenant nous arriver. » 

Il l’apprit dès le lendemain. 

Leiser fut le premier levé. « Sapristi ! » s’écria-t-il. « Regardez 
toutes ces fleurs ! » Là-dessus, il éternua. 

Hyatt bâilla, s’étira, clopina vers la fenêtre. « Quelles fleurs ? » 
demanda-t-il. Leiser les lui désigna. A perte de vue, le sol était tapis¬ 
sé d'un kaléidoscope de couleurs. « Vous voulez dire que, pour une 
fois, il y aurait une belle saison sur cette maudite planète ? Je ne 
peux y croire. Ces fleurs sont probablement empoisonnées. » 

En un sens, il avait raison. 

Evidemment, ils n’étaient pas tous allergiques aux mêmes plan¬ 
tes. Leiser éternuait continuellement jusqu'à ce qu'il se mît à saigner 
du nez. Puis il recommença à éternuer — par crises douloureuses, 


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FICTION 143 



profondes et convulsives. Les yeux de Hyatt devinrent jaunes et se 
mirent à suppurer. La moindre lumière le mettait au supplice. Koley 
eut une éruption de pustules qui le brûlèrent au dedans comme au 
dehors. Macklin ne pouvait garder aucun aliment solide et souffrait 
constamment de coliques sèches. 

Et pourtant, ce fut Macklin qui alla ouvrir la porte pour faire 
entrer Joseph, Hyatt étant allongé sur son lit, les yeux étroitement 
bandés, gardant pour une fois le silence. 

— « Elles sont plus petites que d’habitude, » fit Mack, s’étouf¬ 
fant et grimaçant. « Mais je ne peux pas marchander... Un couteau 
la pièce : prends-les et... » 

Il y eut un long silence. « Que se passe-t-il ? » s’inquiéta Koley. 
Macklin lui tendit la botte de racines. « Elles sont gluantes, n’est-ce 
pas ? » dit Koley, puis il s’écria : « La sève ! C’est la première fois 
qu'on les voit résineuses. » 

Il leva les yeux. Mack fit des gestes vers Joseph. Leiser se remit 
à éternuer. Quant à Joseph, il était en train de lécher ses doigts 
englués de sève avec une langue noire et longue. « Il ne souffre de 
rien, lui, » constata le linguiste. Il racla un grumeau sombre sur une 
racine, le goûta, leva les sourcils et commença à grignoter. 

Huit heures plus tard, il se déclarait complètement guéri et faisait 
un plantureux repas. Ses compagnons, à qui il avait conseillé d’atten¬ 
dre le résultat de sa tentative, se jetèrent sur la botte de racines 
fraîches, les grattant, les léchant, les mastiquant. Ce fut une cure 
totale et générale ou, plus exactement, un soulagement qui ne com¬ 
mença à s’atténuer que lorsque Joseph revint avec un nouveau lot. 

— « Les autorités seront mécontentes que nous ayons absorbé 
toute la sève que nous étions chargés de recueillir, » fit remarquer 
Leiser. Hyatt suggéra que les autorités feraient bien de venir tâter 
de la météorologie locale. Ni Koley ni Macklin ne parurent disposés 
à se faire du souci. 

— « Voyez à quelles extrémités en étaient parfois réduits les 
explorateurs d’autrefois, » déclara Hyatt. « Il leur arrivait même, à 
l'occasion, de se manger entre eux. » 

Koley releva la tête de sa table de travail. « Croyez-vous que c’est 
ce qui a pu arriver à Carville et à ses hommes ? » s'enquit-il. 

— « Je préfère ne pas penser à Carville et à ses hommes, » répon¬ 
dit Hyatt, en se dandinant. « A mesure qu’approche l’époque de 
notre relève, je me sens devenir nerveux... Pensez-vous qu’ils arrivent 
avant la saison des neiges ?» 


LA SIXIÈME SAISON 


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— « Avant les neiges ? » 

Hyatt le fusilla du regard. « Je prétends avoir parlé clairement. 
Et je prétends en outre que les saisons de cette planète suivent un 
cycle défini. D'où il résulte que, étant donné qu’il neigeait quand 
nous sommes arrivés, il devrait neiger à nouveau lorsque nous par¬ 
tirons — à la condition toutefois que nous partions exactement à la 
date prévue. J’aime à croire, Koley, que mon raisonnement est 
clair. » 

Faisant volte-face, Koley, à son tour, lui jeta un regard furibond. 
« C'est clair comme du jus de chique, » répondit-il d’une voix toni¬ 
truante. « Vos présomptions sont basées sur l'hypothèse que vous 
savez résoudre un simple problème d'arithmétique. Ce dont, de toute 
évidence, vous êtes parfaitement incapable. L’année sur cette planète 
a une durée de deux cents jours. Nous devons passer deux cents 
jours ici. Sur ce total, cent soixante-dix jours se sont écoulés. Du 
moment que chaque saison dure un peu plus de trente jours et du 
moment que trente jours ont passé depuis que la saison des fleurs 
a commencé, il y a toute raison de croire que nous devrons nous 
farcir une saison de plus avant celle des neiges. Est-ce trop compli¬ 
qué pour vous ? » 

Leiser dit qu’il souhaitait que Koley ferme sa grande g... « Brailler, 
brailler, brailler, c'est tout ce que tu sais faire, » lui jeta-t-il. En un 
rien de temps, tous quatre furent brouillés à mort. 


Ce fut cinq jours plus tard que Hyatt, rêvassant dans le coin 
où il avait pris l’habitude de passer la plupart de son temps (il était 
ainsi plus en sécurité : personne ne pouvait se glisser pour l’attaquer 
par derrière), vit Koley traverser la chambre sur la pointe des pieds 
et défoncer le crâne de Leiser d'un coup de marteau. Macklin se mit 
à rire de bon cœur. 

— « Ne devrait-on pas le manger ? » demanda-t-il, tandis que des 
larmes coulaient sur ses joues. 

Hyatt expliqua laborieusement : « Ce doit être la gomme des 
racines. Nous eiï avons trop pris. Nous en avons trop pris. Nous en 
avons trop pris. Nous... » 

Koley assena un deuxième coup fracassant à Leiser pour faire 
bon poids. Puis il leva les yeux. « L’ennui avec vous. George, » dit-il, 
« c'est que vous avez perdu la tête. Leiser aussi avait perdu la tête. 
Macklin aussi est en train de la perdre. Savez-vous quels sont les 


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FICTION 143 



seuls gens sains d’esprit dans les parages ? Eh bien, c’est Joseph et 
moi. Et aussi les amis de Joseph, je pense. » 

Mais Koley se trompait au sujet de Joseph, comme ils ne tardè¬ 
rent pas à l’apprendre... Et ils apprirent encore autre chose au sujet 
de Joseph — et de ses amis — quand ceux-ci enfoncèrent la porte et 
firent irruption dans la chambre, en poussant des cris incohérents. 
Ils apprirent exactement pour quel usage les indigènes avaient eu 
besoin des couteaux. 


Traduit par Paul Alpérine. 
Titre original : The sixth season. 


TARIF DES ABONNEMENTS NORMAUX A « FICTION » 



Pays destinataire 


6 mois 

1 an 

FRANCE 

Ordinaire ... 

. F 

16,70 

32,40 

Recommandé . 

. F 

22,70 

44,40 

BELGIQUE 

Ordinaire . 

F.B 

185 

360 

Recommandé . 

F.B 

245 

48© 

SUISSE 

Ordinaire . 

F.S 

18,50 

36 

Recommandé . 

F.S 

24,50 

48 

Tous Pays 

Etrangers 

Ordinaire . 

. F 

18,50 

36 


Recommandé . 

. F 

24,50 

! 48 

Nous avons un correspondant qui 

vous 

facilitera les 

opérations de 


règlement dans les pays étrangers suivants : 

SUISSE : M. VUILLEUMIER, 56, Bd Saint-Georges, GENEVE - 
C.C.P. 12.6112. 

BELGIQUE : M. DUCHATEAU, 196, Av. Messidor, BRUXELLES, 18 - 
C.C.P. 3.500.41. 


Adressez vos règlements aux Editions OPTA, 

24, rue de Mogador, PARIS-9 0 (CCP Paris 1848-38). 


Voir en page 160 le tarif abonnements couplés. 


I.A SIXIÈME SAISON 


63 















GERARD TORCK 


Celui qui se souvenait 


Gérard Torck est âgé de 24 ans et prépare une licence de psychologie. 
Celui qui se souvenait est sa première nouvelle publiée, et c'est avec plaisir 
que nous accueillons ce débutant dans nos colonnes. On trouve dans son 
texte, nous semble-t-il, un sens certain de la science-fiction. 


C omme d’habitude, il sonna trois fois ; le silence revint. Polsy 
laissa retomber son bras. Il faisait vraiment trop chaud, 
même pour une journée d’août. Les marches de l’escalier 
étaient blanches et, dans la brûlure de l’air, il se prit à penser à 
une plage, à une fluidité sablonneuse où il pourrait courir avec sa 
femme. 

Il sonna à nouveau avec plus d’insistance. 

« Elle doit être là, il n'y a pas de problème. » 

Polsy était très fatigué, toute une lassitude rayonnait en lui 
comme une gerbe d'eau. 

Il sonna encore. 

« Elle aurait pu m’attendre pour ma sortie... depuis dix ans... » 
Il hocha la tête. « Je suis stupide : comment pouvait-elle savoir ? 
Il n’y a qu’eux... Il faut que je fasse attention : la chasse va com¬ 
mencer... » 

La porte ne s’ouvrait toujours pas. Maintenant, pressées par le 
temps, ses pensées cherchaient à se glisser le long de ce silence, le 
long de cette porte indifférente comme pour en fouiller le secret. 
« Ce serait trop bête. Tout cela pour rien... » 

Le mur... La porte... L’escalier... D’un seul coup Polsy flotta, 
tourna en même temps que le cadre de ce jour, de cet immeuble... 
Il s’appuya contre la rampe et le décor se calma. 

« Il n’y a personne dans cette baraque ! » 

Et la rage froide croula en lui ; son poing s’écrasa contre le pan¬ 
neau qui se fendit. Etonné, Polsy regarda sa main : les jointures 
grinçaient. 


64 


© 1965 , Fiction et Gérard Torck. 



« Pourquoi ce geste ? J’ai vraiment l’impression d’être en colère. » 

Par les fentes du bois, il jeta un coup d’œil dans l’appartement : 
pas un meuble, plus rien qu’une fumée blanche très dense. 

Polsy jura entre ses dents : il fallait faire vite. La sueur sillon¬ 
nait ses rides. Depuis cet acte de colère, il vieillissait. Il aurait voulu 
arrêter ce flot d'années vétustes qui commençaient à emplir chaque 
cellule de sa carcasse, mais cette nouvelle forme d'existence lui 
était presque agréable. Assis sur les marches, il se sentait comme 
un vieux mécanisme se remettant en marche. 

Il n’avait- plus l'habitude de penser et la forme de ses idées 
l’épuisait. Un brouillard de fatigue vibrait déjà devant ses yeux, 
lorsqu’une forme croisa son regard. Etait-ce un rêve ou un visage 
trop fluide dans l’ascension de ses souvenirs ? Pourtant, il savait 
qu’il n’y avait plus personne dans la maison... 

Mais cette ombre était passée là devant lui comme un chemin 
ouvert sur un temps très ancien... Semblable au Temps des Livres... 

Il secoua la tête. « Cette sacrée chaleur me rend dingue. » Il 
décida de redescendre. 

Dans sa chemise trempée de sueur, il frissonna. Le sentiment 
d'un vide immense le creusait littéralement. Il voulait lutter contre 
cette lassitude. Alors, comme une goutte, une impression résonna 
en lui à travers d’obscures connexions : 

« Cette ville est morte. » 

Sous le soleil démentiel, ses premières idées commencèrent à 
danser, puis, au-delà de ce bal silencieux, Polsy sentit que tout 
fondait dans une brume de fatigue presque lumineuse. 

Il essaya d’imaginer la pluie ; en vain. Il avait oublié ces légen¬ 
des depuis si longtemps ! D’ailleurs, hormis les Livres, qui se rap¬ 
pelait, ce qu'était la pluie? 

La pluie ou la colère ? 

Ces Livres tolérés parce qu’ils étaient muets pour tout le mon¬ 
de... Au procès, il leur avait pourtant dit : « Morts ? Quelle stupi¬ 
dité ! Apprenez donc à les lire... » Mais ils l’avaient empêché de 
terminer. Depuis dix ans, ils l'empêchaient de terminer. 

Dix ans. Une rue à droite. 

Dix ans. Une rue à gauche. 

Pour éviter la solitude, sa femme avait dû se réfugier chez une 
amie dans un faubourg de la ville, là-bas, près de cette campagne 
que personne ne visitait. Au bout de cette avenue droite comme 
une hémorragie, elle l’attendrait en robe d’été pour courir vers 
lui... 


CELUI QUI SE SOUVENAIT 


65 



Polsy devait aller plus vite qu’eux : 

« La voir avant qu’ils me retrouvent. » 

Il sentait que sa peur, sa vieillesse étaient des signes premiers 
d’un commencement : 

« Il faut que je lui dise ce que je sais, tout peut changer pour 
nous, tout. » 

Pour entretenir cette connaissance, pendant dix ans il avait tenté 
de parler avec les quelques souvenirs qui jaillissaient parfois au 
cœur de sa nuit. Mais ils passaient devant lui pareils à du sable, 
pareils à des fous. Les « autres » tentaient alors patiemment d'effa¬ 
cer les marques de ses mémoires, de ses souvenirs personnels. 

Un pan de mur croula dans une lenteur extraordinaire ; Polsy 
crut les voir au cœur de la poussière qui montait de ces ruines 
nouvelles : il se mit à courir pour leur échapper. Tout grinçait en 
lui. 

Chaleur. Soleil blanc. 

L’acier de la lumière lui brisait les yeux. Il s'arrêta pour s'ap¬ 
puyer contre un mur délabré. Les fenêtres aveugles tranchaient sur 
les façades blanches comme autant de gifles de lumières. Pas de 
voitures dans la rue. Il écouta plus attentivement : le silence était 
mou, épais de la poussière impalpable qui ondulait au cœur de cet 
été étonnant. Rassuré par le calme, il s'assit majestueusement au 
milieu de la chaussée. Le soleil maintenant vibrait à la verticale, 
pareil à une cloche dans sa tête. Machinalement, il tenta de des¬ 
siner dans la poussière, mais la blancheur crayeuse de la chaussée 
n’était pas due aux gravats des murs morts ; c'était l'os même de 
la route. 

Polsy se demanda si aujourd'hui était dimanche. 

« Le dimanche, ils balayent la ville avec soin... Amusant, c’est 
un dimanche qu'ils m'ont attrapé... » 

Us ne l'auraient pas une autre fois. Polsy se leva, la fatigue le 
noyait mais il sentait que sa mémoire était souple et fluide. 

Le soleil continuait à l’écraser avec patience ; pourtant il se 
tenait droit, en fait il était dressé seul contre ce qui était interdit. 
Il avait réalisé l’impossible : sa révolte. 

« Quand je pense à tous ces livres que j’ai lus grâce au hasard... 
Et je suis maintenant le seul à les comprendre. » 

La ville devenait de plus en plus stérile : des pans blancs jail¬ 
lissaient de la terre trop sèche. Le temps était au-delà du silence 
et pourtant quelqu’un allait leur dire, leur crier, qu'il y avait eu 
autre chose avant. 


66 


FICTION 143 



Il allait leur dire le Mal qu'ils avaient fait en tuant tous les 
hommes, et en exilant les rares survivants... 

C’est pour cela aussi qu’il avait dû s’échapper... 

Il se calma. 

Il se sentait pris dans une opacité feutrée, immobile. Le temps 
et l’espace s’étaient mêlés en un même alliage pour lier le cadavre 
de la cité à la chaleur de l'été. 

Polsy s’arrêta, heureux de son intelligence : il s’était évadé. Il 
se retourna brusquement : on aurait pu l’entendre ; dans ce foutu 
silence la moindre pensée craquait comme un vieux meuble. 

« Eux, ils ne doivent pas être loin. » 

Il s’était donc évadé d’un cachot où on l’avait envoyé se « re¬ 
mettre ». Cet antique abri datait d’Avant et représentait soixante 
mètres de béton. C’est du moins ce que lui avait dit son gardien 
car Polsy n’avait pas vu l’entrée : on l’avait gentiment endormi 
dès la fin du procès. 

L'avenue semblait interminable. Polsy s’arrêta d’un seul coup : 

« Mon ombre ! » 

Il chercha longtemps autour de lui sans bouger. Pour se calmer, 
il essaya de compter « mentalement » comme dans un vieux livre 
d’images, cet étrange jeu de cache-cache dont il avait découvert les 
règles. 

Il arriva péniblement à « 7 ». 

Il ouvrit les yeux : son ombre bordait la semelle de ses chaus¬ 
sures. En été, au seuil du midi, elles sont réduites à leur plus 
simple expression ; il suffisait d’y penser. 

Polsy était très intelligent mais, par malchance, il avait été le 
seul mythomane de l’histoire, de toute la Nouvelle Histoire : alors 
on l'avait exclu du Groupe. 

En s’évadant, il avait été obligé d’étrangler le dernier gardien 
prévu par le Gouvernement Central. 

Polsy, malgré la poussière qui recouvrait ses lèvres, imita la 
voix de cet horrible juge : 

« ...beaucoup de fautes contre la Société. En conséquence, nous 
avons décidé que... » 

Bien sûr, la vieillesse du gardien avait simplifié les choses, mais 
il lui avait fallu être patient : les autorités tuent très vite ceux qui 
échouent dans leur révolte. 

Lorsque la cellule s’était ouverte pour laisser passer le gardien 
avec la soupe et qu’il s’était avancé sans refermer le passage der¬ 
rière lui, Polsy avait compris. Il avait lancé de toutes ses forces 


CELUI QUI SE SOUVENAIT 


67 



son tabouret contre le triode de son geôlier, puis tout avait été 
facile. 

Les couloirs pour remonter vers le jour... La flaque de soleil 
dans les yeux après tant d'années d’obscurité... 

« En se débattant, il m’a filé un sacré coup sur la tête. J’ai mal. » 

Coups. Soleil. 

« Il faut que je la retrouve. Ne pas être repris... » 

Il venait de crier. Il se mit à courir : il ne voulait plus retourner 
là-bas, plus jamais. 

Il fit quand même halte : personne ne le poursuivait, et puis il 
faisait tellement chaud. 

La ville était toujours immobile, le silence cassant. 

« Cet air est irrespirable, on se demande ce que font les 
employés du Conditionnement. » 

Puis, d’un seul coup, l’avenue s’arrêta. Coupée par une hache 
de chaleur. Plus un mur. Plus rien. 

Une couche grise recouvrait ce qui jadis avait été un faubourg 
de la ville. 

Une laque d’une densité de plomb. 

L’air liquide et chaud coulait dans sa bouche. C'était fini : sa 
femme ne serait pas au rendez-vous. Le ressort se cassa, il eut 
envie de rire mais il ne savait plus comment faire. 

Sa pensée se mêla en des eaux contraires et folles. Il resta 
debout, figé dans la lumière. Des souvenirs oubliés crevaient à la 
surface de ses mémoires. 

« Pourquoi des types ont-ils emmené ma femme la veille de mon 
procès ? Vous la reverrez après le jugement, ils disaient... Sales 
menteurs... Pas de contaminations. Us avaient peur que je lui dise... » 


« Je ne devais pas la contaminer... » 

Polsy se mit à hurler. 

Il n’y avait plus d'écho. Plus de chasse. Plus rien : ils étaient 
tous morts ! 

Le silence était dès cet instant comme fou, il s’enroulait autour 
de ses mémoires et les étouffait une par une... 

Au milieu de ce désert griffé par un horizon de lumière, il y 
avait un lampadaire debout. 

Polsy voulut s’y appuyer ; il s’effrita doucement : nouvelles cen¬ 
dres sur l’os de la cité. 

« Il est cuit ; avec un soleil pareil, rien d’étonnant ! » 


68 


FICTION 143. 



II marchait sur une plage de poussière où il s’enfonçait jusqu’aux 
chevilles. 

Par miracle, quelques pans de murs apparurent ; cuits comme 
des pains : haies de nègres peuplant le silence de leur longue 
immobilité. 

Le temps était sans avenir : achevé. 

Polsy se savait usé mais il irait jusqu’au bout. 

« Ils m’ont emmené ma femme parce qu’elle parlait le soir de 
ces Livres que j'avais ramenés de la campagne. » 

Les Livres... La campagne... Les Autorités veillaient ! 

« Vous êtes un cancer pour une société organisée) en consé¬ 
quence le jury a décidé que... » 

Le soleil lui sabrait les yeux ; il savait qu’il arrivait au bout de 
ces éternelles questions, en fait il sentait qu'il n'y aurait plus de 
questions. 

L’horizon laissa échapper une forme verticale. 

Polsy vit son premier être vivant. 

Un monstre mathématique comme dans les Livres. Une entité 
symétrique. 

Polsy resta figé un instant : ce fut son éternité silencieuse. 

Un soleil plus rouge, plus chaud encore... 

Polsy s’écroula foudroyé. 


L’homme rangea son arme. 

— « Smith ? » 

— « Oui, mon lieutenant. » 

— « Qu’est-ce que ça veut dire ? » 

— « Je suppose, mon lieutenant, que c’est le dernier des Polsy. 
C’est vraiment terminé. Il devait être abrité sous une sacrée cou¬ 
che de béton, pendant l’attaque, pour ne pas être réduit en pous¬ 
sière comme ses petits copains. Ils avaient une drôle d’allure, ces 
gars-là. Ça me rappelle... » 

— « Smith, on s’en fout royalement. Ce Polsy aurait pu nous 
coûter très cher s'il était tombé sous les yeux du général Redsillon. 
Son inspection a lieu dans trois heures. Faites-moi balayer la ville 
et enlevez-moi ce robot... on dirait qu’il va à un rendez-vous. » 


CELUI QUI SE SOUVENAIT 


69 




NATHALIE 


Le soleil de Thulé 


Nous serions bien en peine de définir ce nouveau récit de l'auteur de 
La plaie, le plus particulier, le plus déconcertant peut-être qu'elle ait jamais 
écrit. Les premières pages baignent dans un climat de science-fiction assez 
traditionnel. Puis, très vite, le ton dévie ; on pénètre, avec la peinture des 
dégénérés de la Terre morte, dans un cauchemar à la Goya. Sans transition, 
on est ensuite plongé (l'épisode de la ville de Magia) dans une évocation 
d'un baroque échevelé, où le décor même devient personnifié. Enfin, dans 
la partie finale du récit, on accède à une sorte de délire de visionnaire, qui 
part de la légende pour aboutir à une perspective démesurée. De plus en 
plus, chez Nathalie Henneberg, l'image l'emporte sur l'anecdote, la vision sur 
l'action. Au point qu’on ne peut plus dire qu'une nouvelle comme celle-ci 
« raconte » à proprement parler une histoire. Peut-être faut-il le déplorer. 
En tout cas, il y a là un souffle à la puissance duquel on ne peut rester 
insensible. 


1 


T out avait commencé à cette fête sur Daimona, la planète 
Delta de l’Epi, dans la constellation de la Vierge... Non, tout 
avait commencé avant. Nous ne pouvons remonter à la date 
où un astre s'est éteint ni fixer les moments d'une vie d'astro¬ 
naute, de constructeur ou de savant cosmique inséré dans l’espace- 
temps continu. Arrachés à leur humus natal, détachés des normes 
humaines, ces hommes voyaient changer le dessin stellaire. Une 
fille ravissante les accompagnait au cosmodrome, une jeune mère 
apportait leur enfant dans les langes, et, à l’escale suivante, s’ils 
avaient eu de la chance, ils les revoyaient courbés, édentés, hor¬ 
ribles. Parfois, l’enfant était seul, méconnaissable sous ses che¬ 
veux blancs, efFrayant pour son jeune athlète de père. Les villes 
étaient devenues des termitières, un brillant rival tombait dans 
le gâtisme, l'herbe poussait sur la tombe du meilleur ami. Vite 
(pour eux), les voyageurs perdaient leur maison, souvent leur 


70 


© 1965 , Fiction et Nathalie C. Henneberg. 



pays; les liens qui les rattachaient à la Terre se relâchaient... 
La petite planète prenait ses proportions dans le grand concert 
des astres, puis elle aussi, après avoir acclamé ses astronautes 
et gravé leurs noms au fronton de ses Panthéons, s’en désinté¬ 
ressait. Parfois, aux escales sur Bêta de Foramen ou Unukalhai 
du Serpent, on buvait encore à la prospérité de la Terre. 

Existait-elle toujours ? 

L’Empire Sidéral était une entité réelle. 

Les « longs courriers » vivaient en caste fermée depuis quelques 
siècles, quand se révéla l'« autre danger». On voulait en douter. 
On en parlait bas, comme d'un mal secret. Enfin, il y eut cette 
fête sur Daimona, à moins que ce ne fût sur Euterpe — dans 
la constellation de la Vierge, ou au large de la Fosse du Cygne. 
Une festivité à l’occasion du mariage du diadoque, une nuit vio¬ 
lette de planète préservée, le parfum des magnoliers, les épées 
de feu — flashes et lames de désintégrateurs se croisant... Il y 
eut le banquet où le vin de Sgari, velours noir, coulait à flots, 
et la fiancée du diadoque, une adorable humanoïde, était assez 
belle, assez enivrée dans sa robe couleur de lune, pour qu'un des 
vainqueurs terriens, sorti du néant, tout ruisselant d'étoiles, l’en¬ 
levât à la barbe et au treizième œil de son époux. L'homme 
s’appelait Frank Sollers, la légende en faisait l'auteur de la théorie 
combinatoire des leptons ; en tout cas, il avait construit le pre¬ 
mier propulseur galactique et, plus tard, expérimentant lui-même 
ses engins, il avait réglé le conflit des Mondes Noirs, par leur 
destruction. Personne ne connaissait son âge. La princesse ne le 
regarda qu'une seule fois, suffisamment pour noter la stature de 
dieu, les muscles inattaquables, les boucles drues sur un front 
têtu... (Il avait pourtant, dans un visage allongé, des yeux pro¬ 
fonds et verts, qui trahissaient l’expérience et la tristesse.) La 
tendre humanoïde n’en demandait pas tant : elle baissa les pau¬ 
pières et s’abandonna entre les bras de son ravisseur. Le consen¬ 
tement était si bien exprimé qu'on n’en reparla pas au Conseil 
des Astres. La nuit ne fut que musique, cascades d'étoiles, parfum 
d’iris — les cosmonautes vidèrent leurs coupes de Sgari et chan¬ 
tèrent des hymnes, à l'espace et à eux-mêmes. Personne ne se 
soucia de l’opinion du diadoque, d'ailleurs tripode. 

Cependant, le lendemain, une rumeur courut Euterpe (ou Dai¬ 
mona), en tout cas sa mégalopole, où les aspirateurs géants ba¬ 
layaient les guirlandes de la folle nuit. L'escadre s’était envolée, 
mais on avait ramassé sur les pistes de l'astrodrome une ruine 


LE SOLEIL DE THULÉ 


71 



humaine, un vieillard grelottant qui avait oublié jusqu’à son nom. 
On le reconnut au scaphandre trop vaste, on examina ses docu¬ 
ments, et ses camarades frémirent : c’était Sollers — et il avait 
son âge réel. 500... 600 ans... qui sait ? Un navire hospitalier 
recueillit cette sorte de dépouille. L’état-major des savants, réuni 
en hâte, dut se pencher sur les rapports qui, depuis des années, 
arrivaient de toutes les parties du Cosmos. 

Presque tous traitaient des disparitions de cosmonautes. 

Pendant très longtemps, les spécialistes planétaires avaient 
soupçonné des guet-apens, des attentats, quelque complot secret 
détruisant les vétérans. Un seul savant, un bactériologiste, avait 
suspecté la vérité : on l’avait fait taire. Maintenant, il fallait s'y 
résigner : c’était cela le danger. On ne devient pas dieu impuné¬ 
ment : indéfiniment retardée par le paradoxe temporel, la décré¬ 
pitude fondait un jour sur les « corps glorieux ». C'était la rançon 
d’une jeunesse trop longue, d’une vie sans limite : ils se désagré¬ 
geaient à vue d’œil, leurs artères durcissaient, leurs os devenaient 
friables, des crevasses couturaient leur peau racornie. Cependant 
Frank Sollers fut le premier sur lequel les spécialistes purent 
suivre cet effroyable travail de décomposition in vivo. 

Il fut embarqué en hâte, sous une tente à oxygène, et le vais¬ 
seau-hôpital fonça vers quelque planète réputée pour un climat 
qui ranimait les anémiés et revigorait les malades. Mais Frank 
Sollers n'était pas malade — il allait mourir et le savait. Couché 
dans un hamac de décélération, il était déjà une momie : ses 
muscles étaient morts, un poids énorme broyait sa poitrine, à 
ses yeux d’épervier le monde s’obscurcissait. Il voulut crier ; sa 
voix s’étrangla dans sa gorge. Il chercha à se débattre ; son bras 
n’esquissa qu’un mouvement spasmodique, sorte de palpitation 
d’insecte écrasé. Une geôle semblable à l’estomac des carnivores 
l'enserrait, le digérait vif. 

Il était seul à savoir que cela n’était pas venu aussi subitement 
qu’on le croyait. La nuit sur Daimona avait été la chute à pic, 
dans le trou noir. Mais il y avait eu, auparavant, des paliers dans 
la déchéance. Le jour où il avait rejeté cette feuille couverte 
d’équations où, subitement, il ne lui semblait rien comprendre. Le 
jour — ou la nuit — où il avait cessé de s'intéresser à cette loin¬ 
taine étoile, à ce schéma de nébuleuse radio... 

Et pourtant, il avait survécu. Les équations avaient disparu, 
puis les théories souples ou rigides qui jetaient des ponts sur 
l’infini, puis les galaxies et les astres, puis les nombres et les 


72 


FICTION 143 



atomes. La vieillesse des astronautes s’emparait de lui par une 
étrange rétrogradation. Il avait cessé d’abord d'être le savant 
avide de toutes les découvertes, à l’affût d’une constellation ou 
d’un nucléon. Il avait abandonné les calculs et les expériences 
de laboratoire. Mais il avait aimé longtemps encore leurs appli¬ 
cations : le long astronef qui se cabre et s’élance, l’abîme cosmi¬ 
que et les mondes nouveaux dans ce qu’ils avaient de plus réel, 
de plus pulpeux. 

Il avait été alors — pendant combien de siècles ? — l’aventu¬ 
rier de l’espace intrépide, le meneur d’escadres, puis le destruc¬ 
teur qui sortait victorieux de tous les combats. On disait qu’il 
avait sauvé plusieurs fois la Terre, mais il ne s’en souciait pas. 
En somme, la part qui avait survécu le plus longtemps en lui 
était ce héros spatial, cette brute splendide que les étoiles admi¬ 
raient. 

A la fin, le héros s'effaça. Il resta surtout la brute. (Sollers se 
demandait avec une sorte d’angoisse si c était la première mort, 
si d’autres entités n’avaient pas vécu dans ce corps usé.) Dans 
un éclair de lucidité qui l’épouvantait plus que tout le reste, il 
se demanda si, simplement, son organisme n’avait pas oublié 
comment Von meurt ? 

Si cela était, il lui faudrait donc attendre dans ce cadavre 
ambulant la désagrégation complète des cellules, sentir ses viscè¬ 
res se putréfier, ses poumons couler dans la cage thoracique, son 
cerveau... Il frémit comme un insecte englué. Les camarades qu’il 
connaissait avaient été plus heureux, la vieillesse les avait saisis 
en plein vol, ils avaient lâché le gouvernail pour se transformer 
en étoiles — d’autres s’étaient effondrés brusquement dans une 
jungle fauve — d’autres encore avaient plongé dans des marais 
sans fond... Les rapaces, les sangsues d’Alphard, les pierres vivan¬ 
tes de Proesoepe avaient fait le reste. Lui était tombé aux mains 
de ses congénères — on le laisserait vivre jusqu'au bout. On étu¬ 
dierait sur lui la dégradation humaine. 

Une immense détresse le saisit. 

Et c’est alors... 

Une aiguille s’enfonça dans son avant-bras et une voix parla 
dans la brume cotonneuse. S'il avait pu former des mots, il eût 
dit que l’inconnu s’était matérialisé devant son hamac, avec son 


LE SOLEIL DE THULÉ 


73 



profil aigu, surmonté de l'antenne double en forme de plumes de 
martinet, et sa combinaison de travail rouge-feu. Lèvres minces, 
œil légèrement globuleux... 

— « Je me présente, » dit-il. « Docteur Myst, bactériologiste. 
Celui qui... » 

L’inconnu lui étant souverainement désagréable, Frank voulut 
l’écarter et — surprise ! — se mit à vagir. Le nommé Myst le 
regardait avec un intérêt strictement biologique. Finalement, il 
sembla que le patient parvint à prononcer un mot. Un seul — 
tenant le milieu entre le « Vade rétro Satanas ! » terrien et une 
injure planétaire particulièrement obscène. 

— « Courage ! » dit le docteur qui paraissait ravi. « Vous ne 
pouvez pas encore articuler, mais c'est déjà un progrès. Nous 
allons pouvoir nous entendre. » 

Il prit place dans un fauteuil en polymères aseptisés. 

« Je vous ai injecté une dose minimum de mon sérum, » expli¬ 
qua-t-il. « Non, il n’a pas de nom encore. Il renouvelle votre acide 
désoxyribonucléique. L’ADN, veux-je dire. Le vôtre avait brusque¬ 
ment tourné, comme du lait. La vieillesse, c'est cela, voyez-vous. 
Notre corps n’est qu’une usine chimique instable et compliquée. 
L’ADN établit les contacts. Notre hérédité, nos chances de survie 
— tout est là. Que la liaison se rompe entre les différents systè¬ 
mes, et c’est la fin. Mon sérum neutralise les toxines, les élimine 
progressivement, puis remplace l’ADN déficient. Oh ! ce n'est pas 
encore l’éternelle jeunesse, mais le rajeunissement certain. Com¬ 
ment vous sentez-vous ? » 

D'une gorge envahie par les mucosités, un seul mot jaillit : 

— « Mal ! » 

— « Excellent ! » approuva le docteur. « Vous prononcez déjà. 
Il est vrai que vous avez été pris à temps. Je vous avouerai que 
j'ai déjà eu quelques expériences avec les cosmonautes. Des 
échecs ! Vos collègues, par une sorte de pudeur mal comprise, 
allaient se cacher dans la boue gluante de Procyon qui les enlisait 
ou se faisaient dévorer, parmi les montagnes d’engrais fermentant 
sur Hermès, par ces gigantesques et rosâtres parasites du corps... 
oui, des sortes d’helminthes. Ainsi sont morts nos héros les plus 
éblouissants — Erio-l’Astronef, Morgan-le-Galactique... Folie ! » Le 
docteur frotta ses longues mains, les noua à son genou aigu. 
« Nous avons eu plus de chance avec vous. Bien sûr, le procédé 


74 


FICTION 143 



est nouveau, il est énergique, mais il vous remontera du fond des 
âges. C’est bien vous qui avez lancé la première fusée vers Jupiter, 
non ? » 

Pas de réponse. 

« C’est la réaction, » fit le docteur. « Vous êtes furieux contre 
vous-même et contre moi, évidemment. Mais c’est bien, c’est très 
bien, c’est même splendide : à 500 ans — votre âge réel, n'est-ce 
p as ? — vous ne devriez plus avoir ce réflexe. Par conséquent, 
mon sérum commence à agir. Et maintenant, je vais vous dire 
un secret : nous — c’est-à-dire le Comité de protection de la santé 
des Astres Libres — ne l’utilisons qu'à bon escient. Convenez 
qu’il est inutile de prolonger des vieillards gâteux dès leur pre¬ 
mier vagissement. Ce serait d’une mauvaise politique pour la Terre 
et la Galaxie. Mon sérum a été réservé à la fleur de l’humanité 
planétaire — aux savants, aux artistes et aux héros. N’êtes-vous 
pas les trois — à juste titre ? N’avez-vous pas inventé un certain 
propulseur? Combattu sur tous les fronts les puissances noires? 
Votre vie n’est-elle pas un long poème ?... » 

Pas de réponse. 

— « Oh ! » s’écria le docteur un peu fébrile, « vous pouvez 
vous taire ! Je sais que vous vous êtes tu au laboratoire de 
Neptune, où vous élaboriez vos projets. Et au pupitre des com¬ 
mandes qui vous lançait sur les Hordes Noires. Et... ce que je 
tenais à vous dire, c'est que nos services sont à votre disposition. 
Pour rajeunir, pour revivre, vous n’avez qu’à apposer une signa¬ 
ture au bas d'un acte officiel, un document sans conséquence — 
une formalité. Et vous remonterez dans l’espace — jeune, puis¬ 
sant et glorieux. Vous revivrez, Soleil-Sollers ! » 

Pour mieux frapper, il employait le surnom fabuleux de l’astro¬ 
naute. Oui, on les appelait tous ainsi, avec une emphase fami¬ 
lière : les « galactiques », les « astronefs », les « astres »... Un mo¬ 
ment, devant les pupilles obscurcies du moribond, s’ouvrit l’es¬ 
pace, roulèrent des soleils bleus, verts, écarlates, surgirent des 
nébuleuses... tout cet univers qu’il aimait et qu'il perdait. Il revé¬ 
cut tout en un instant : l’élan du vaisseau galactique, les abîmes 
ouverts sur les interplans, et les sombres et mystérieuses planètes 
qui venaient à lui, sous leurs voiles de nuées et leurs joyaux 
d'éclairs. 

« Vous revivrez, » avait dit le tentateur. Pour combien d’an- 

75 


LE SOLEIL DE THULÉ 



nées ? De siècles ou de jours ?... Et après ? Il y aurait de nouveau 
cette rupture, cette chute dans un corps usé ? La mort qui vien¬ 
drait d’autant plus lentement qu’elle avait oublié de venir ?... 

Un peu d’écume rose monta aux lèvres noires. Il était difficile 
d’assembler les mots. De formuler. Sollers dit : 

— « Je ne veux pas revivre. » 


2 


C e fut de nouveau la nuit. L’injection cessa d’agir, mais 
l’agonie était prolongée. Il ne vit plus du tout, et dans sa 
bouche, sa langue mourut. Mais il entendait encore. A peine. 
Derrière la muraille floconneuse qui l'entourait, le docteur Myst 
parcourait la cabine, se tordant les mains et glapissant. Il ressem¬ 
blait à une araignée : long et délié, il avait un profil corbin, des 
prunelles jaunes et luisantes — et c’était la seule lueur que per¬ 
cevaient dans les ténèbres les pupilles mortes de Frank Sollers. 

— « Je ne comprends pas ! » criait le docteur. « Un homme 
comme vous ! Une intelligence supérieure ! » Il choisissait à des¬ 
sein les banalités qu’un gâteux devait comprendre. « Auriez-vous 
peur de cette signature ? Il ne s’agit pas de la perdition de votre 
âme ! Une formalité, vous dis-je ! Quand on opère, la médecine 
doit bien se mettre à couvert. Des gens ont exigé qu'on leur greffe 
des ailerons des requins d’Achéron, puis ils se sont comportés 
en requins, avec les conséquences que cela comporte — les nasses, 
les harpons et la machine à décortiquer. Des familles ont pro¬ 
testé... il y a toujours des familles ! Je pense qu'il faut faire une 
exception dans votre cas — votre signature n’engagera que vous. 
D'ailleurs, foin des signatures ! Dites seulement que vous consen¬ 
tez. Oui, j’ai là un magnéto-stéréophone. Déplacez votre tête de 
droite à gauche — il est assez sensible pour saisir le glissement. 
Non ? Eh bien, vous perdrez tout ! Tout... » 

Un long monologue. Mais le docteur Myst savait que Frank 
l’entendait. 

« J’ai pleins pouvoirs pour faire ce miracle. Quoi, vous ne 
voulez pas ? Tête de bois, cosmonaute ignare ! Je ne croirai ja¬ 
mais que vous avez été un grand savant, non, jamais ! Vous 
n’avez ni la curiosité ni la virilité d’un savant ! Quoi, vous ne 


76 


FICTION 143 



voulez pas savoir ce qui arrivera au cosmos cinq secondes après 
votre mort clinique ? Ges troupeaux d’étoiles dans le Serpentaire, 
vous laisserez un autre les découvrir ? Il vous est égal que les 
autres sachent le mystère des radio-galaxies ?... Et ce qu’il y a 
de l'autre côté, dans l’anti-monde, vous vous en moquez, n’est-ce 
pas ?... 

Silence. 

« Vous n'avez jamais tenté ce que je fais aujourd’hui ? Rap¬ 
peler un mort à la vie ? Transformer une amibe ou une machine 
en un être pensant ? Créer des mondes ?... C'est pourtant la der¬ 
nière ambition, le rêve divin des scientifiques... mais vous n’en 
êtes pas un, vous ne l'avez jamais été ! Et dans ce cas, ce sont 
sans doute d’autres choses qui vous ont entraîné dans l’espace... 
Les mines de cristaux sur les planètes noires, les grasses prairies, 
les astéroïdes aux fruits d’or... Vous pourriez tout avoir, la Terre 
ne vous a pas mal traité jusqu'ici — et le Conseil des Astres peut 
faire mieux encore ! Non ? La possession ne vous intéresse pas 
plus que le savoir ? Il reste pourtant le pouvoir — la puissance 
sur les êtres et les choses. Quoi, vous n’auriez pas d'ennemi à 
humilier, d'offense à venger ? Sans aller plus loin, je connais, 
sur Euterpe, une petite princesse qu’au sortir de vos bras son 
diadoque de mari a clouée sur une termitière de fourmis rouges. 
On l’a entendue hurler toute la nuit — et au matin, on recueillit 
les os blanchis. La nuit d’Euterpe a 86 heures. Vous pourriez lier 
ce diadoque sur l’échine d'un crapaud-saurien — le venin lui en¬ 
trerait par toutes les pores... Non, cela ne vous intéresse pas ? 
Vous pourriez commander des planètes sans nombre, vous faire 
adorer sous la forme d'un astre ou d’un athlète par des potentats 
sauvages qui baiseraient la trace de vos pas — vous pourriez 
mener à l’assaut de l’inconnu des troupeaux de frissonnantes 
comètes... Cela aussi, non ? Ganache de conquérant, vieille culotte 
de peau usée ! Non, pardonnez-moi, je déraisonne — vous êtes 
le héros spatial, l’idole des foules, votre image est dans tous les 
Capitoles et les petits enfants vous adorent comme un dieu ! 
Moi, je vous tuerais volontiers... » 

Silence, silence toujours. Le docteur Myst se reprit. Il se pen¬ 
cha sur la momie noire, palpa un poignet exsangue, approcha une 
plaque lisse des lèvres, saisit la seringue hypodermique... 

« Ouf ! » fit-il enfin. « J’ai eu chaud. Il n’est pas mort — mais 
il s’en fallait de peu. Maintenant, lui ai-je injecté deux ou trois 


LE SOLEIL DE THULÉ 


77 



fois la dose maximum de sérum ? Je n’en sais rien. Advienne que 
pourra. Le diable même a besoin d'un repos réglementaire. Je 
pense que celui-ci dormira un bon moment... » 


Or « celui-ci » ne dormait pas. Il s’était concentré jusqu’ici dans 
son immonde prison corporelle, il s’était tenu absolument coi, 
pour conserver une bouffée de force dans ses membres desséchés. 
Il n'aurait su dire pourquoi. Pour s’en aller ? Mais il ne pouvait 
pas. Pour résister ? C’était inutile. Cependant, tandis que le doc¬ 
teur parlait de planètes grasses et de potentats sauvages, un éclair 
de souvenir l’avait visité. Il s’était rappelé, sur Procyon, ces deux 
astronautes qui s’étaient écrasés sur une mince crête de graphite 
submersible. Le crâne éclaté, pour ne pas tomber vifs dans les 
replis de la fange vivante, ils avaient encore trouvé la force 
d'enfoncer, dans leur matière cérébrale, des éclats de leurs sca¬ 
phandres... Il y a tant de portes de sortie ! Son cœur était usé 
dans la cage thoracique friable : il suffirait d'un effort... 

Et puis le navire-hôpital s’était posé — sur quelle planète ? 
Les parois insonorisées étouffaient tout bruit. La gravité artifi¬ 
cielle annulait les accélérations. L’engin avait atterri, guidé par 
l’impeccable robot-pilote, et un seul homme s’en était rendu 
compte, simplement parce que son organisme, même inopérant 
par usure, faisait partie du mécanisme de vol : Frank Sollers, le 
doyen des constructeurs-astronautes de la Terre. Ce choc léger, 
cent fois, mille fois ressenti, à ce rebondissement élastique, il 
sut aussitôt que l’astronef s’était posé. L'injection double aidant, 
il eut la force de rouler jusqu’au bord de sa couchette de décé¬ 
lération, puis sur le plancher de la cabine. Parvenu là, il progressa 
d’une reptation lente. L'infirmière-androïde pouvait entrer à tout 
moment, ou le docteur Myst — ou n’importe qui. Lui, voulait 
mourir, non être reporté sur sa couchette ni subir leurs investi¬ 
gations. Etrange comme ce vieux cœur battait dans la cage engor¬ 
gée des poumons... Tout d’abord, il s’était dit : « Ça y est, encore 
un pas et ça saute. » Il y avait une certaine satisfaction dans l’idée 
de « sauter ». Maintenant, il pensait : « Pourvu que je tienne un 
pas. La porte est là. » C'était une paroi coulissante, axée sur 
certaine ondes et, par bonheur, le secteur de son cerveau qui en 
disposait n’était pas paralysé. 

La paroi coulissa. 

Ce que fut son chemin à travers la coque du navire qui sem- 


78 


FICTION 143 



blait endormi, immense capsule desservie uniquement par les ro¬ 
bots, sommés de quelque « lumière de la science » — le docteur 
Myst, probablement — il vaut mieux ne pas en parler. Mais les 
injections étaient vraiment souveraines et il put bientôt s’aider, 
dans sa progression, de ses mains et de ses coudes. Il rampait, 
et il ne mourait pas. Maintenant c'était devenu une gageure : il 
était Frank Sollers, que diable ! il arriverait... Où ? Il ne savait 
pas au juste. Tout à l’heure, il avait seulement souhaité atteindre 
la mort. Maintenant, il voulait toujours mourir — mais hors 
d’ici. A l’écart. Priver le docteur Myst du plaisir de disséquer 
son cadavre. La douce malice des vieillards l’animait. A un cer¬ 
tain moment, les pas des androïdes qui déchargeaient les malades 
le jetèrent, pantelant, dans un angle sombre du couloir cylin¬ 
drique qui traversait le vaisseau. Il resta aplati contre le sol, si 
réduit que les machines intelligentes passèrent sans déceler sa 
présence. Il leur manquait l’odorat — l'âcre relent du vieux corps 
ne les importunait pas. Sa tunique déchirée, sa peau meurtrie, 
le fugitif avait du moins cette satisfaction : il ne saignait presque 
pas — sans doute n’avait-il guère de sang. 

Devant lui, deux robots portaient un brancard avec un jeune 
corps immobile, quelque blessé des conflits stellaires. Sollers 
roula sur le plancher en pente et se trouva juste sous le bran¬ 
card. Dans le sas, la lueur violente d'un projecteur-contrôleur 
inonda le groupe. Les machines échangèrent quelques propos dé¬ 
sinvoltes d’androïdes modernes : 

— « Un claqué ? » 

— « Non, un qui crève. » 

— « Je « succionne » un croulant. » 

— « Non, c’est un gazé de Rasalhague, Alpha-Ophiuchus. » 

— « Purée ? » 

— « Oui. Héros-purée. » 

— « Bon. Le même quotient. A la poubelle. » 

Frank eût voulu leur donner un coup de pied dans leurs tibias 
métalliques : décidément, ces injections le rajeunissaient. Mais il 
se contint et atteignit la sortie du sas, toujours sous le brancard. 
A un certain moment, de larges gouttes grasses s'écrasèrent sur 
son front : à travers la mince alèse, le blessé saignait. 

Mais cet homme allait mourir ! Et ces stupides machines... 

Le sas s’ouvrit. 

Une telle fraîcheur, une odeur si précise le frappèrent au 
visage qu'il perdit un instant — délicieusement — connaissance. 


LE SOLEIL DE THULÉ 


79 



La Terre, c’était la Terre ! Il eut encore le temps de penser 
qu’il aurait pu tomber sur une planète sans atmosphère, dans 
une biosphère irrespirable de carbone ou d'ammoniac — dans 
un milieu de flammes ou de glace — et qu'il y avait une chance 
sur des milliards... Inanimé, il continua de rouler sur la pente. 
Quand il revint à lui, les robots étaient partis avec leur saigné 
à mort et il gisait lui-même comme un cadavre vidé, près d'une 
poubelle — une vraie — au bord du quai, la face dans les détri¬ 
tus. Un chat noir, très maigre (ou du moins une mécanique en 
forme de chat), était assis sur le couvercle repoussé de la pou¬ 
belle, laquelle venait certainement de l’astronef. 


3 


I l faisait abominablement froid et, lorsqu’il réussit à décoller 
son visage des détritus, il vit — dans un espace blême — 
une Lune noire. 

Sa première idée fut : 

— « La Lime est morte. » 

Mais à l'époque des premiers vols cosmiques, la Lune n’était 
déjà qu'une planète opaque, reflétant le rayonnement du Soleil... 

Si elle ne reflétait rien, c'est qu’il y avait une éclipse. Totale. 
Très longue. Ou que... 

Oui, que... 

Il essaya de se raisonner. Il faisait très froid, mais tout de 
même pas si froid que cela. Et ce chat était probablement vivant. 
Pendant des siècles, des savants s'étaient affrontés à coups d'hypo¬ 
thèses pour savoir ce qu’il adviendrait de la Terre si jamais le 
Soleil... oui, enfin, ce n’était guère plausible. Les pessimistes 
étaient pour une fin brusque, un néant glacé, absolu. Les opti¬ 
mistes évoquaient le noyau toujours incandescent de la Terre. 
Fichtre ! incandescent... Frank sentait ses extrémités geler. 

La Lune noire jetait son ombre longue sur un astrodrome 
absolument désert, enseveli sous les sables, et tout cela ressem¬ 
blait aux déserts de Mars... 

— « Grand-père, » dit une voix menue, « vous n’êtes pas tout 
à fait crevé ? » 

— « Non. » 

— « Vous vous êtes fait mal ? » 


80 


FICTION 143 



— « Oui. » 

— « Ces choses, » dit la voix circonspecte, avec un accent ter¬ 
rien plat, mais plaisant, « ces choses dans lesquelles vous avez 
le nez ne valent rien. Voulez-vous une banane ? » 

— « Une... ? » 

— « Oui. Une banane des Ascelli. Garantie. Je l’ai ramassée 
juste devant le vaisseau. Un peu pourrie, bien sûr. » 

Il se sentit tout à coup une envie incoercible, sauvage, de la 
banane pourrie. Il était vieux, mourant. La Terre avait perdu 
son Soleil. Mais il se hissa à une grandeur chevaleresque : 

— « Tu as peut-être envie de la banane, toi aussi ? » 

Au-dessus de lui — et d'un corps cousu dans un sac de four¬ 
rures artificielles diverses — une grande bouche pâle, dans un 
étroit visage de petite fille (douze — quatorze ans ?), s’attrista : 

— « J'ai envie de rien... Tenez. » 

Heureusement, il ne put tendre la main ; son poignet était 
engourdi. La banane dansa devant son visage, puis alla s’écraser 
contre la coque de l’astronef et le visage sans consistance rit, 
sauvagement : 

« Tu croyais que j’allais te donner cette chose pourrie ? A 
toi, croulé ? A toi, vermine ? A toi... » 

Elle dansait sur ses pieds minces et piétinait les détritus. Il 
réussit à murmurer : 

— « Pourquoi ? » 

— « Pourquoi quoi ? » 

— « Pourquoi me détestes-tu ? » 

— « Je déteste tout, » dit-elle rapidement. « Je... Ah ! et puis 
je crève et tous les hommes sont des salauds ! » 

C’était comme une leçon apprise. Mais non, décidément, elle 
était plus âgée qu’il n’avait cru, sa taille était souple et, dans 
un visage si maigre qu’on entrevoyait, sous la peau transparente, 
glisser des osselets, ses yeux brillaient de transparence bleuâtre. 
Il comprit qu’elle était folle. Idiote de naissance ou radio-activée ? 
Avec une surprise amère, il se rendait compte qu’ils n’avaient 
jamais rien su des derniers conflits, des derniers cataclysmes de 
la Terre. 

— « Tu es une radio-activée ? » 

— « Margried, je m’appelle Margried... » chantonna-t-elle. « Et 
si t’es qu'un Imago, mon chat te mangera le nez ! » 

Elle parut se dissoudre dans la nuit avec l’aisance des enfants 

LE SOLEIL DE THULÉ 81 



et des fantômes, et c’est alors seulement qu’il eut la force de se 
soulever — et de voir. 

Oui, le cosmodrome semblait abandonné, comme les champs 
d’envol de certaines planètes mortes. Les pistes étaient recou¬ 
vertes de sable et d'une couche épaisse de gel (pas si épaisse 
pourtant qu’on aurait pu s’y attendre). Il était bien sur la Terre, 
le dessin des étoiles et des satellites artificiels de longue durée 
ressortait avec éclat sur un ciel pâli, mais la Lune était noire, 
avec un faible halo rouge sombre. Cependant, cette Terre glacée, 
dont l’air vous coupait les poumons, n’était pas absolument morte. 
A droite, sur une vague lueur pourpre, se profilaient des carcasses 
de béton et d’acier, les ruines noircies d'une ville que, d'après 
les dimensions de l’astrodrome, Sollers devinait immense. Un 
squelette de ville au-dessus d'un fantôme de cosmodrome... 

Il n’y avait rien d’autre sous un ciel opaque et mat que ces 
ruines, cette bête famélique et un tas de détritus, gelé. 

« C’est donc cela qu'ils ont fait de la Terre ! » murmura Sol¬ 
lers, essayant de se relever. 

Le sérum, même injecté en quantités insuffisantes, agissait. 
U était pris d’une colère et d’une curiosité féroces. Il voulait 
voir cela de près et il haïssait de toutes ses forces ceux qui, 
derrière le dos des navigateurs follement épris des étoiles, avaient 
réduit leur mère-patrie à cette désolation. Car on ne savait rien 
dans le Cosmos des destinées du globe trahi. Les relais-radio 
placés sur les planètes proches diffusaient des émissions lénitives 
et, pendant ce temps, la Terre... 

« Us l’ont suppliciée, anéantie, ils ont... » 

« Ils » ? Qui ? 

C’est ce qu’il fallait savoir. 

En attendant, il n’était qu'un débris inutile qui se déplaçait 
en rampant et qu’un chat menaçait. Car dès qu'il eut levé la 
tête, la bête, le squelette hérissé, était prête à bondir. Ses yeux 
jaunes scintillaient... mais oui, comme ceux du docteur Myst ! 
Bien sûr, à la surface d’un globe dévasté, les rares animaux sur¬ 
vivants étaient redevenus sauvages, et ce chat n'était, en fait, 
qu’une petite panthère. Que Sollers bougeât et il lui sauterait à 
la figure, une bataille grotesque s’engagerait. Margried l'avait 
prévu. 

Il essaya pourtant de parler à l’animal à voix basse, sans 
obtenir autre chose qu’un sifflement furieux. Les griffes crissè¬ 
rent sur le gravier. Frank fut pris alors d'une rage sénile — 


82 


FICTION 143 



l’inutilité de ses efforts l’exaspérait : avoir prospecté le gouffre 
des relativités, avoir conquis des mondes, défendu la Terre, s'être 
enfin supplicié pour mourir proprement, solitairement — et finir 
ainsi, terrorisé par un chat ! Des griffes qu’il devinait de fer me¬ 
naçaient ses yeux. Il allait, d’un suprême effort, ramasser un 
déchet pour en bombarder la bête, lorsque des pas, un glissement, 
des ombres émergèrent de la nuit. 

— « Le voilà ! » chanta Margried. « Le voilà ! Puzzi l'a empêché 
de mettre les cannes ! » 

Ils étaient trois, tous entortillés dans des peausseries pelées : 
un guignol recroquevillé — infirme pas plus grand qu'un enfant 
de douze ans — un demi-singe effroyablement velu et la jeune 
idiote. L’infirme n'avait pas de mains, mais des crochets, et il 
se déplaçait en roulant sur un diable de gare. Il maniait une 
antiquité incroyable : un rifle 22. 

A leur approche, le chat avait exécuté un bond, mais Margried 
le calma d’un miaulement rauque. C’était évidemment son gar¬ 
dien, son « familier ». Le cul-de-jatte roula dans sa petite char¬ 
rette vers Sollers, se pencha, le regarda sous le nez et cracha. 

— « Jamais vu carcasse si infecte ! » déclara-t-il. « Passera pas 
cinq secs ! Et imbouffable — racorni. Mal chasse, Margried ! » 

Elle s’excusa : 

— « Y avait personne d’autre. Rien que des robots à coltiner 
les mi-morts. » 

— « Où ? » 

— « Comme toujours, aux conserves. » 

— « On s’en occupera. Quant à ç’ui-ci... » 

Le gorille esquissa une torsion de doigts, expéditive : 

— « Couic ! » 

— « Non, pas couic ! Toi, Val, tu ne penses qu’à... Quand un 
gonze est couiqué, reste qu’à en faire des conserves. Seulement, 
celui-ci est trop vieux pour fournir de la viande et justement, 
je crois, puisqu’il est si vieux... » 

— « Oui ?... » 

— « Peut connaître des tas d’choses. Z’intérêt... Les types de 
son temps, c’étaient des malins. » 

— « P’xemple ? » Margried semblait intéressée. 

— « Par exemple, il pourrait nous apprendre comment ranimer 
la Centrale. C’est depuis qu’elle est morte qu’on a si froid dans 
la Cité. Et p’t'être bien comment réparer les appareils qui chan¬ 
tent et qui parlent — et toutes ces choses. Dis donc. Val, est-ce 


LE SOLEIL DE THULÉ 


83 



qu’ils n'auraient pas mal aux tripes à Magia, si la ville tout à 
coup illuminait, en pleine nuit ? » 

— « Et le peuple, quoi qu’il dirait ? » grommela Val. 

— « Le peuple, il a qu’à se faire tondre. Aucun n’ose monter 
ici, non ? Ont pas d'tripes. » 

— « S'font bouffer par des rats... » 

— « Et si c’était que des rats ! » 

Dans le ciel obscur, la Grande Ourse traçait son dessin précis... 

— « Dis donc, Ziggy, » rêva la jeune idiote, « et si qu’il remet¬ 
tait en marche les machines à fabriquer ? Je veux dire, qui fai¬ 
saient les choses ? Les belles robes que je pourrais me mettre 
— et des chaussures à talons, et tout ?... » 

— « Alors, » grogna Val qui avait ramassé la banane écrasée 
et la suçotait, « quoi qu'on fait du croulé ? » 

— « On l’embarque, » dit le nommé Ziggy. « Toi et Marg le 
coltinerez comme rien. L'est transparent. » 

— « Et les conserves ? » 

— « Peuvent attendre. Veux-tu que les Imagos le trouvent 
répandu dans la poubelle ? Ces types de l’ancien temps, c'est des 
réserves d’énergie. Val, tu le prends par la tête, Marg, par les 
pieds. En avant, marche ! Il se fait tard. » 

Tout cela était dit en un dialecte nettement terrien et aussi 
évidemment méconnaissable, avec des abréviations barbares et 
des « mots-tiroirs », où « trouver répandu dans la poubelle » deve¬ 
nait « tr’épan’poub » et les machines étaient des « fab'choses ». 
Pendant toute cette conversation, Sollers n’avait pas prononcé 
une seule syllabe — il se réservait. En tout cas, il avait trouvé 
un moyen de se déplacer et de satisfaire sa curiosité, dernier 
prurit de vieillard : « Voir Thulé, Ultima Thulé... » murmura-t-il. 

Ils l’emportèrent donc, sans ménagement, et s'enfoncèrent dans 
une nuit sans recours. Mais était-ce vraiment la nuit ? Le soleil 
n’existait pas, un point c'est tout. Une lueur blême venait des 
étoiles et de quelques installations en marge de l’astrodrome, 
que les enfants désignaient sous le vocable de « fab’conserves ». 
Comme dans un film ancien, Sollers vit défiler devant lui les 
avenues mortes, les façades transparentes des édifices bombar¬ 
dés et surtout des masses de ferraille abandonnée qui avaient 
dû être des moyens de transport. La ville était, en effet, immense, 
laide et absolument morte. D'après les destructions, il s’agissait 
d’une attaque aux ultra-sons, mais à quelle époque ? La forme 
des buildings ne permettait d’avancer aucune date. D’une certaine 


84 


FICTION 143 



façon effroyable, cela paraissait récent, les murs étaient à peine 
érodés, les trottoirs visibles sous la glace. La fabrique de conser¬ 
ves marchait avec ses propres groupes électrogènes et l’astro- 
drome était visiblement chauffé à chaque passage d’astronef, car 
la température y était nettement plus supportable que partout. 
En ville, l'air coupait comme un couteau, les porteurs de Sollers 
galopaient et Ziggy roulait dans son diable, comme un fou. 

Ils finirent par arriver devant un immense édifice aux issues 
aveuglées de pierres et de plâtre. Frank l’identifia comme une 
de ces fourmilières où la Terre se glorifiait d'avoir centralisé tous 
les services d'une mégalopole. Les murs avaient résisté aux ultra¬ 
sons et aux lasers, mais ils étaient criblés de fentes. Devant une 
porte d'airain stationnait un piquet de garde, jeunes infirmes 
qui ressemblaient tous à Ziggy. Celui-ci avait jeté sur la figure 
de Sollers sa couverture de feutre ; il parlementa, et le groupe 
fut admis. Il était temps : Frank sentait ses lèvres et ses oreilles 
geler. 

A l’intérieur, c’était une ville dans une ville : les couloirs 
étaient des ruelles sinueuses ; les salles, des places ; çà et là, d’an¬ 
ciennes canalisations percées servaient de fontaines. Ce ghetto 
était surpeuplé ; les indigènes habitaient jusqu’aux chambres 
fortes, divisées par des cloisons. Des ombres livides marchaient 
épaule contre épaule ; des yeux rougis de fièvre jetaient une lueur 
vitreuse. Ces gens étaient trop nombreux, squelettiques ou gon¬ 
flés, vêtus de guenilles de nylon ou de peaux râpées, et les plus 
âgés avaient quinze à seize ans. 

Sollers comprit que c’était probablement tout ce qui restait 
d’une humanité. Us avaient fui, leurs parents avaient fui sous le 
cataclysme, et puis ils avaient trouvé cette énorme bâtisse de¬ 
bout... Comment survivaient-ils ? Le communisme n’était pas ins¬ 
tauré à l’état pur, chacun conservait ses terrains de chasse (celui 
de Ziggy, Margried et Val était l'astrodrome, ce qui demandait 
une certaine témérité). Les cellules étaient sous-louées par de 
« vieux malins », dont les plus jeunes avaient affreusement peur. 
Ziggy, Val et Margried n’en menaient pas large quand ils traî¬ 
nèrent Sollers dans leur cagibi. Cela ressemblait assez à une 
cabine de vieux rafiot, pensa le cosmonaute engourdi, mais il y 
avait dans un angle du plafond, encrassé, noir de fumée, un 
coin de fresque magnifique, des anges et des sybilles peuplant 
un nuage de feu. 


LE SOLEIL DE THULÉ 


85 



Au milieu de la pièce, une dalle recouvrait la fosse où les 
enfants cachaient leur butin. Ils y basculèrent Frank et le tas¬ 
sèrent, avec l’impression pleine de rancune (et d’ailleurs juste) 
qu’il avait, entre-temps, grandi. 

Ziggy rentra le dernier ; il avait un peu palabré dans les cou¬ 
loirs. « Les Imagos ! » dit-il. « Toujours les Imagos ! Ils nous cou¬ 
rent... Il paraît qu’ils ont envoyé une reconnaissance... Faut faire 
vite pour voir si le vioque est bon à quelque chose ; sans quoi... » 
Il n’acheva pas sa pensée, d'ailleurs fort claire. Margried furetait 
dans un coin de la pièce, dans des chiffons. 

— « Comment qu’on saura s'il est bon à quèqu’chose ? » de¬ 
manda Val. « Peut-êt’ qu’il ne parle même pas...» 

— « On verra ça, » répondit Ziggy, important. En attendant, 
ils commencèrent à désentortiller les lambeaux de peaux qui les 
vêtaient et devinrent étonnamment petits, grêles, sauf Val, qui 
avait tout d’un chimpanzé. Une forte odeur flotta. 

— « T’as la boîte ? » demanda Ziggy. 

Val fouilla dans un coin et ramena avec précaution un petit 
appareil à piles, agrémenté d’électrodes. 

— « Mets-lui les aiguilles entre les orteils, » conseilla Ziggy. 
« L'est si vieux qu’y tombera en morceaux si qu’on force la dose. » 
Et s’adressant à Sollers : « Maintenant, son-et-lumière, tu vas nous 
dire si t'es bon à quèque chose. Connais-tu ça ? C'est « la lécri- 
cité » : ça éclaire, mais ça fait très mal. Tu nous diras si tu 
comprends. » 

Suivit une petite séance de torture, très soignée, mais dont 
Frank ne se ressentit guère, car ses pieds étaient paralysés. Juste 
un petit choc qui lui fit entrevoir une possibilité de marcher... 

— « Je ne pense pas que ça lui fasse n’importe quoi, Ziggy, » 
annonça lé gorille. « L’a une peau plus épaisse qu’une écorce d'an¬ 
cien arbre — les aiguilles se cassent dessus — et je crois pas qu’il 
ait mal : ses jambes sont mortes. » 

— « Alors, il est peut-être plus ancien que je pensais, » dit 
l’avorton, passant sur ses lèvres une langue épaisse. « J’ai entendu 
qu’on conservait comme ça des très grands personnages et... i! 
est peut-être du temps où on enterrait des trésors... des bagues, 
des colliers de pierres précieuses et tout ça. On pourrait essayer 
de lui griller... mais non, il crèvera et on saura rien encore ! » 

— « Oh ! » dit Margried en minaudant, « des pierres précieuses ! 


86 


FICTION 143 



J'en veux.» Elle s’était brusquement retournée et elle tenait dans 
ses bras, collé à son sein modeste, une larve minuscule qui tétait 
goulûment. C’était si inattendu — ce sein rose et blanc, cette 
goutte de lait qui mouillait la petite bouche avide — qu’on ne 
remarquait même pas que l’enfant n’avait ni jambes ni bras. Dans 
son trou, le très-vieil-homme-des-anciens-âges ne put s’empêcher 
de frémir. Ziggy remarqua ce frisson et un sourire distendit sa 
bouche édentée. 

— « Je crois que j’ai trouvé mieux que les étincelles, » dit-il 
brusquement. « Le vioque est encore fortiche. On va le laisser 
avec Margried — tu sais ce que t’as à faire, Marg ? » 

— « Bien sûr, » acquiesça la fille. « Et j’aurai des bijoux ? des 
perles grosses comme ça ? » 

— « T’auras. » 

Il régnait dans l’étroite cage une effroyable odeur de sueur, de 
chair grillée, de crasse et de langes souillés. Ziggy passa, d’un 
geste subitement humain, une main sur son front luisant. « On 
étouffe ici, pas, Val ? On sort un peu... » Ils s’enfuirent, laissant 
Margried au bord de la fosse. Elle ne se pressait pas, elle allai¬ 
tait toujours sa petite larve. Debout, au-dessus de la momie para¬ 
lysée dans le trou, elle était — avec ses jambes nues, ses guenilles, 
avec son sourire las, béat sur les lèvres — l’image même de la 
maternité heureuse. 

— « C’est l’enfant de Ziggy ? » demanda la momie. « Ou de 
Val ? » 

— « Ziggy ? Val ? » Elle le regarda comme si elle ne comprenait 
pas, comme si elle était très loin. Puis, d’une voix très douce, 
elle chantonna : 

— « C’est mon petit ! 

Il dort dans mon nid. 

Nous irons au paradis... 

Paradis c’est si joli... » 

Elle s’accroupit sur la fosse, sa robe impudiquement relevée, 
et tira de ses cheveux une épingle double. Une queue de cheval 
blondasse dansa sur ses clavicules qui pointaient. « Des perles, » 
dit-elle. « Des colliers de pierres bleues, vertes et rouges. Avec 
ça on est belle — et on mange. Beaucoup. Il faut que je mange 
pour nourrir mon petit. Dépêchez-vous de me dire où sont ces 
pierres et peut-être que je viendrai avec vous dans le trou. Je 
m'allongerai contre vous. Je ne suis pas morte, moi. Je suis 


LE SOLEIL DE THULÉ 


87 



jeune ! Touchez ma peau. Vous ne dites rien ? Alors je pourrais 
peut-être vous crever les yeux... » 

Ce fut à ce moment que le hurlement aigu d’un jet déchira 
les ténèbres extérieures. 


J 'arrive à temps, » dit le docteur Myst, s'agenouillant au 
bord du fossé. « Enfin, presque. Vous avez voulu voir la 
Terre, vous l'avez vue. Vous comprenez que nous ne pou¬ 
vons tarder. Je peux encore vous donner une piqûre — une seule, 
après quoi il faudra vous décider. » 

Il le fit. Et Sollers s’assit dans sa tombe, comme Lazare. 

— « C’est cela que vous avez fait de la Terre ! » dit-il. 

— « Nous avons fait et nous n’avons pas fait. La Terre était 
condamnée depuis longtemps — du moins depuis l’expérience 
Atlantide. Elle a eu quelques miracles et quelques rémissions — 
avec Jésus, Bouddha, etc. Des êtres qui avaient assumé son péché, 
comme on dit. Des purs. Mais cela ne pouvait durer. Vous même 
avez contribué deux fois au repêchage... » 

— « Excusez du peu ! » 

— « Vous pouvez le dire : vous leur avez donné l’espace galac¬ 
tique. Vous avez anéanti la menace anti-monde. Cela n’a pas sulfi. 
D'ailleurs, vous n’étiez pas le seul, n’est-ce pas ? Tandis que vous 
tourniez le dos, le front dans les étoiles, en train de conquérir 
les nébuleuses, d'escalader les radio-galaxies, on s’est livré ici à 
un petit jeu de toboggan. Je ne saurais vous expliquer pourquoi 
— et d’ailleurs le temps nous manque. Ils se sont bombardés 
d'ultra-sons, de micro-ondes... ils ont fini par détruire le Soleil. » 
— « Oui, » dit Sollers. Il contemplait Margried couchée sur le 
sol, comme une rose fauchée, et protégeant encore de son corps 
son enfant dérisoire. « J'espère qu'elle n’est pas trop touchée... » 
— « Quoi ? L’éternel féminin ? Cela vous émeut encore ? C’est 
la plus coriace des forces de la nature — elle n'a pas une ecchy¬ 
mose. D’ailleurs, je me suis servi de l’hypnotiseur. En tout cas, 
vous devez sortir de ce trou. » 

— « Elle est jolie, » dit Frank, sans quitter des yeux sa jeune 
tortionnaire. 

— « Oui. La piqûre a été trop forte. Mais je vous ai prévenu, 

FICTION 143 


88 



c’est la dernière injection partielle admise. Après cela, tout ou 
rien. Vous dites ? » 

— « Je répète une question que je me suis déjà posée : c’est 
cela, c’est seulement cela que vous avez laissé à la Terre ? » 

La bouche du docteur se plissa délicatement en cul-de-poule. 

— « Oh ! non, » dit-il. « Vous n'avez qu’à écouter. » 


Un hurlement, un sifflement aigu remplissait les étages. Des 
éclairs violets et verts, en forme de boules, de zig-zags et de flè¬ 
ches, ouvraient les murs. Sur les paliers atterrissaient des tour¬ 
billons étranges en forme de balais, chats noirs, auges ailées, 
pourceaux et lézards. Mais la porte s’ouvrit tout bonnement sur 
une personne humaine. 

— « Cassandre ! » dit le docteur. 

C’était une très belle et très noble fille blanche et noire, avec 
un front bas de statue, des yeux de chrysolithe et des tresses 
bleues se tordant autour de sa tête comme des serpents. Une 
pelisse-combinaison blanche soulignait sa séduction. Sa bouche, 
grenade fendue, laissa tomber : 

— « Encore vous, docteur Myst ! » 

— « Je m’excuse, » dit le docteur. 

— « Vous avez le génie de vous trouver toujours sous mes pas. 
Mais trêve de digressions — on recherche ici un Terrien des an¬ 
ciens âges, muni de puissants secrets. Serait-ce vous ?... » Elle 
mima un recul de pudeur. 

En effet, Frank émergeait de son trou. Le sérum aidant, il 
avait pris les nobles proportions de Zeus Héliopolitain — sa 
silhouette musclée, sa barbe courte et son faciès légèrement ra¬ 
vagé. Son linceul de momie avait craqué de haut en bas. 

— « Pardon, » prononça-t-il, se voilant comme il pouvait. « Dans 
ce monde d’infirmes, je ne m’attendais pas à la rencontre d’une 
si parfaite beauté. » 

— « Moi non plus, » avoua la jeune dame. « A Magia, ils par¬ 
laient d’un Mathusalem. Mais nous n’avons pas un moment à per¬ 
dre — j’ai laissé mon hélic-imago sur le toit, nous aurons de la 
chance si nous y parvenons sans accroc. » 

Le docteur Myst eut un imperceptible recul : 

— « Quoi ? Vous nous emmenez à Magia ? » 

— « Où voulez-vous ailleurs ? Je suis pilote sur leurs lignes. 

89 


LE SOLEIL DE THULÉ 



D’ailleurs, ils ne vous veulent pas de mal ; ils ont besoin de vo¬ 
lants, de télékinésistes, de visionnaires — enfin de savants... » 

— « Comme s'ils n'en avaient pas ! Et des plus grands. » 

— « Oh ! » fit la jeune fille avec ennui, « vous savez bien que 
ce n'est pas la même chose... le même contact avec la matière. 
Enfin, venez-vous ou non ? Je n’ai pas le temps de discuter. En¬ 
tendez vous-même. » 

En effet, derrière elle, cela montait comme une houle ; le pié¬ 
tinement de pas menus emplissait les escaliers et les cloisons 
craquaient sous la pesée. Sans doute tout le ghetto s’était-il levé ; 
les assaillants devaient être nombreux. Jetant un dernier regard 
à Margried, toujours hypnotisée, Frank s’arma d’une planche arra¬ 
chée à la paroi, tandis que le docteur Myst saisissait la boîte 
aux électrodes. Cassandre ouvrait la marche, maniant comme un 
plumeau un petit désintégrateur ; elle était étayée de chaque côté 
par deux rats blancs, énormes. En cet équipage, ils foncèrent. La 
cloison s’abattit, écrasant un certain nombre de monstres et 
d’avortons. Cassandre traça le chemin d’un bref arc de feu et le 
groupe s’engouffra dans la travée. Cependant, sortant de tous les 
recoins, de corridors latéraux et de fentes dans les murs, la foule 
horrible et puérile les débordait, geignant, piaillant, glapissant ; 
des griffes s’accrochaient à leurs vêtements, des chicots à leurs 
chevilles. Une gnome hideux, grimpé au chapiteau d’une colonne, 
cherchait à atteindre leurs visages avec un crochet de fer. Frank, 
par inadvertance, marcha sur la figure de Ziggy qui avait roulé 
à bas de son chariot. Les rats de Cassandre mordaient dans le 
tas et, assise à califourchon sur un lustre, une affreuse poupée 
ballonnée, sans âge, dirigeait la bataille en hurlant des obscénités. 

Toute cette scène était éclairée de torches enduites de résine, 
de lumignons fumants, et quelques tas de plastique prirent feu 
en grésillant. Dans les escaliers, on suffoquait ; une épaisse fumée 
noire montait, percée de longues flammèches. « Mais ils vont 
brûler tous ! » s’écria Sollers, se penchant par-dessus la rampe. 
« Quelle importance ?... » demanda distraitement Cassandre. Et 
Myst : « Us sont déjà en enfer, et je m’y connais... » Cependant, 
ils avaient atteint la plate-forme supérieure et, en passant, Frank 
avait adroitement asséné un coup de sa planche sur la tête de 
la mégère-ballon qui alla s’écraser, avec un grand cri, dans le 
gouffre des étages, sous leurs pieds. Cela fit un instant de désordre 
complet, pendant lequel une trappe s’ouvrit dans le toit de l’édi¬ 
fice, d’où une échelle de nylon leur fut obligeamment jetée. Us 


90 


FICTION 143 




y grimpèrent, Cassandre ayant passé son désintégrateur à Frank 
pour protéger leur retraite. Il se sentait singulièrement léger, 
irresponsable, tout à la joie de ses muscles ressuscités. Un gorille 
qui était peut-être Val fut le dernier à s’accrocher aux portants 
de l’échelle ; Sollers l’épargna. Mais Myst lui jetait déjà à la 
tête sa boîte à électrodes et lui aussi bascula dans le vide en¬ 
flammé. 


Lacérés, sanglants, les fugitifs se trouvèrent enfin sur le toit 
où un appareil effilé évoquait assez bien un balai de sorcière. 
Un personnage couvert de fourrure bleue, le visage d'une pure 
teinte d'aigue-marine, les recueillit tous, rats compris, et la ma¬ 
chine décolla en vrille. Cassandre était aux commandes. 

— « Comptez-vous, » dit le personnage bleu. 

— « A quoi sert ?... » allait commencer Frank, mais d’un geste, 
le docteur le fit taire. En bas, le grand édifice flambait tout 
entier, par l’intérieur, comme ces lanternes chinoises en papier 
huilé que le lumignon dévore à commencer par la mèche. Une 
foule grimaçante, piaulante, dégorgeait sur le toit, agitait ses 
poings crispés, ses armes dérisoires. Frank crut entrevoir Mar- 
gried qui projetait vers lui, comme une pierre de fronde, son 
minuscule avorton. L’hélico se tint une seconde au-dessus de cette 
fourmilière comme un astre en ascension droite. « Clic ! » Le 
personnage bleu avait appuyé sur une manette. Une sorte de 
rayon vert — une faible oscillation passa. Sollers avait fermé les 
yeux ; quand il les rouvrit, la flamme en bas s’élevait droite et 
p Ure — et il n’y avait rien à sa base. 

Rien. 

Pas d’édifice, pas de ville, pas de fabrique de conserves. Il 
aurait pu croire qu’il avait rêvé. 

L’hélico vira brusquement et prit la direction sud, d'après les 
quelques étoiles redevenues visibles. 

« Clic ! » 

Cette fois ce fut plus impressionnant encore : il n’y avait plus 
de plateau et plus de cosmodrome — rien qu’un cratère noir, 
comme sur la Lune, et des débris crayeux de falaises annulaires. 

Au bord de l'horizon, Vénus avait singulièrement grandi. 

— « Et voilà ! » dit le docteur Myst en épongeant son front 
moite de sueur, malgré la tiédeur de la cabine climatisée. 
« C’était, je crois, un micrayon — une application du maser. En 


LE SOLEIL DE THULÉ 


91 



tout cas, ils ont progressé en puissance de destruction. Comptez... » 

— « Comptez-vous, » compléta le personnage bleu, avec obli¬ 
geance. Et de nouveau : « Clic ! » 

Cette fois, Cassandre sursauta aux commandes et tourna vers 
l'inconnu son très beau visage blanc. 

— « Assez ! » cria-t-elle. « Vous n'aviez droit qu’à une seule dé¬ 
charge ! Myst, vous savez bien que certains mots les réveillent ! 
Vous ne voulez pas qu’il fasse sauter toute la planète ? Il ne fait 
que ça, depuis... depuis des siècles ! » 

— « Comp... » recommença la voix pire que mécanique. 

— « Non ! » hurla la jeune fille qui sauta sur ses pieds. « Cou¬ 
che-toi ! Vous deux... » (elle s'adressait aux rats) « sautez-lui des¬ 
sus ! Non, ne lui mangez pas les oreilles, pas encore ! Rey, Ingo- 
diern, Abracadabra ! Tu veux donc que je te fasse avaler du 
sel ? » 

Etrangement, comme si c’était la pire menace, le personnage 
aigue-marine s'écroula aux pieds de Cassandre. Il tremblait tout 
entier et les deux rats lui fourrèrent délicatement leurs museaux 
dans les oreilles. Ce n’était pas un joli spectacle. L’hélico tanguait 
dangereusement. Frank crut devoir prendre le manche à balai. 
« Excusez-moi, » dit la jeune fille, se tournant vers lui avec une 
douceur singulière. « Je ne voulais pas vous faire témoin de ces 
scènes de domptage... nécessaires. » 

— « C’est Aldago, n’est-ce pas ? » demanda Sollers. « Le pilote 
qui a fait sauter, il y a bien... quatre cents ans, nos installations 
sur Prothée ? Et toute la planète. On disait alors qu'il était devenu 
fou. » 

— « Oui, c’est un zombie. » 

— « Et vous-même, vous êtes ?... » 

— « Je suis ce que, tout uniment, vous appelez une sorcière. » 

— « Expliquez-moi cette Terre, » dit Frank. « J’ai peur de n’y 
rien comprendre. » 

— « Le docteur Myst le fera mieux que moi, » fit-elle en repre¬ 
nant les commandes. 

— « Eh bien, » dit Myst, « vous avez vu. Pendant que vous 
combattiez et conquériez les étoiles, ici il y a eu une fin du monde. 
Deux blocs, vous comprenez. Ils ont chambardé le soleil et tout 
ça. Sur ce côté de la Terre, il n’est resté qu’une poignée d’irradiés 
et de micronisés par les ultra-sons. Ils se sont quand même 


92 


FICTION 143 



reproduits un peu — vous avez vu cette génération lamentable. 
Des Microns... on les appelle des Microns... » 

— « Et leurs vainqueurs, de l'autre côté ? » 

Myst eut une seconde d’hésitation. 

— « Je ne sais pas si l’on peut les appeler les vainqueurs, » 
dit-il. « Eux-mêmes se donnent un nom très explicite : les Imagos. 
Ils... ils ont découvert en eux une puissance. Enfin, vous verrez 
tout cela. Tenez, nous approchons de Magia, leur ville principale 
— cette lueur, là-bas... Voulez-vous savoir quelque chose en par¬ 
ticulier ? » 

— « Oui, » dit Frank. « Est-ce un Etat dans le sens où nous 
le comprenons ? Ont-ils des lois ? Sont-ils hostiles aux étrangers ? 
Pourquoi m’ont-ils délivré ? » 

— « Oh ! » dit Myst, « vous nous en demandez trop ! Moi-même, 
j'en suis étonné. Oui, c’est un Etat. Ils ont même une reine. Et 
plus de lois que vous ne sauriez imaginer. Et ils raffolent des 
étrangers, ils ne pourraient même pas se passer d’eux ; mais... 
quant à savoir pourquoi vous les intéressez particulièrement ! Je 
suppose que vos connaissances, votre expérience de constructeur 
et d’explorateur des mondes y sont pour quelque chose. N’est-ce 
pas, Cassandre ? » 

— « Oui, » répondit la jeune fille, amorçant un virage. « Je 
croyais cela... lorsque j’ai accepté la mission de le ramener. Mais 
maintenant... je ne sais plus. » 

— « Vous n’êtes pas une Imago, vous ? » 

— « Non, je vous ai déjà dit, je suis une sorcière. Quoi ? Pour¬ 
quoi m'écoutez-vous avec cet air incrédule ? Depuis que vous nous 
avez quittés, les sciences occultes ont progressé, vous savez. J’ai 
mon diplôme de hautes études de magie. Je suis spécialisée en 
mélodie incantatoire. Je... Ne me regardez pas ainsi ou je vous 
lance Rey et Ingodiern à la figure ! » 

— « Rey et Ingodiern ?» 

— « Oui, ce sont mes rats. Pourquoi me regardez-vous ainsi ? » 

— « Parce que vous me rappelez quelqu’un, » dit Frank. « Il 
y a bien une heure que je me demande qui. Et je crois avoir 
trouvé. Cette deuxième figure de la fresque qui est une sorte 
de Sacre de Printemps, par un peintre qui donnait le même visage 
aux Vénus et aux Vierges. Elle est sur Sigma d’Arcturus, aujour¬ 
d’hui... Elle mord, je crois, dans une branche d’églantine... » 


LE SOLEIL DE TIIULÉ 


93 



— « Renaissance italienne, » compléta obligeamment Mvst. 
« Temps Très Anciens. Une ville appelée Florence... » 

— « Je ne connais rien de tout cela, » interrompit froidement 
la jeune fille. « Mettez vos ceintures, nous descendons. » 


Du coup, Frank Sollers ne comprenait plus rien ! 

Il n'y avait toujours pas de Soleil, mais la Lune noire s’était 
effacée sur un ciel devenu mauve. En bas, une vallée ravissante 
s'ouvrit, pleine de grandes coupes florales de nacre et d'albâtre. 
Le sol même était translucide et phosphorait doucement. Des lacs 
aux lueurs étranges reflétaient les coupoles transparentes, les 
mosaïques délicates, les temples et les palais qui semblaient flot¬ 
ter dans un espace iridescent : ville d'Ys émergée des vagues 
ou Kitèjegrad animée d’une harmonie continuelle. Au-dessus de 
cet enchantement se dressait une forteresse qui était peut-être 
un sanctuaire, une symphonie de tons pâles, vaguement dorés. 
Les parois titanesques réfléchissaient toute la vallée — un infini 
de lys tigrés et de penthéstémons pourpres, de sorte qu’on ne 
savait pas bien où commençait l’édifice et où mourait le tapis flo¬ 
ral. Mais l'hélico descendit à pic, et les voyageurs découvrirent 
que la façade latérale était une immense cascade cernée de lau¬ 
riers et que la terrasse se présentait sous l’aspect d’une mer 
violette où surnageaient des pétales de roses. Ils se posèrent sur 
ces flots immobiles. Des conques et des flûtes chantèrent. Et Sol¬ 
lers vit venir, parmi les éblouissements, une femme belle comme 
l’étoile Vénus. 

La reine Alayna cita, en souriant : 

— « Etranger, ta mine est haute et je sais que ton langage 
est parfait. Tu es sans doute un des dieux qui habitent le secret 
Olympe. Sois-nous bienveillant, et nous t’offrirons des sacrifices 
et des tissus merveilleusement brochés d’or. » 


5 


L es vins de Moselle et d’Alicante coulaient à flots, dans les 
hanaps ouvragés. On avait servi d’abord ces amuse-gueule 
doux et amers que sont les djondjolis, muguets marinés du 
Caucase, les oursins et les cigales de mer roses, entourés de 

94 fiction 143 




citrons fondus, les aubergines et les œufs farcis de cent façons. 
Puis, sur un plateau d'or, parut — rose et argent — un saumon 
d’Inari gigantesque, dans une parure de homards et de langoustes 
— et l’on but sec. 

Assis aux pieds de la reine, Frank était vêtu de brocart violet 
et citron, costume copié sur quelque Mantegna, avec des man¬ 
ches à crevés, des chausses bouffantes et une épée de parade, 
dont la garde, en s’ouvrant, démasquait une boîte à pastilles. Il 
avait juste eu le temps de prendre un bain d’eau impériale et de 
se faire couper les cheveux qui avaient poussé comme une cri¬ 
nière, avant de passer ce magnifique travesti. Il cherchait des 
yeux Myst et le retrouva sous le bonnet étoilé et la toge pourpre 
des médecins-astrologues. Cassandre était absente. Cependant, au¬ 
tour de lui, on apportait le deuxième ou le troisième service, qui 
était de faisans farcis de noisettes, de cordons de grives au rai¬ 
sin et de chevreuil à la menthe, convenablement étayés de tourtes 
à la frangipane et aux amandes. Le tout se présentait dans de 
la vaisselle plate orfévrie, dans des cristaux de Murano et des 
porcelaines de Capodimonte ou de Saxe, et était relevé d’épices, 
d’aromates — sariette, basilic, cannelle, romarin, noix muscade 
et piments rouges doux — ainsi que de drogues aphrodisiaques et 
de parfums, dont l’assistance faisait une consommation effroyable. 
Des flambeaux de cire rose se reflétaient dans une voûte d'émaux 
sertis d’or, à filets de lazulite, qui représentait un triomphe de 
Vénus, probablement par Lucca Giordano. 

Et les femmes étaient toutes belles, avec leurs corps élancés 
de lutteuses, des têtes petites sur des cols de cygne et de superbes 
chevelures tressées d’or et de perles. Les hommes ressemblaient 
aux Titans ou aux princes adolescents. Les mouvements harmo¬ 
nieux de cette foule ressortissaient du flux et du reflux d'une mer 
hellène et les flammes des luminaires ondulaient au rythme d'une 
musique très douce. 

De ses doigts, dont les phalanges ne pliaient pas sous les 
bagues aux cristaux troubles et fumeux, la reine Alayna caressait 
le front du voyageur. Elle le trouvait beau et le lui dit. 

— « Les échos de votre gloire nous sont parvenus, » fit-elle. 
« Nous avons pensé — puisque vous alliez recommencer votre 
route — qu’il vous agréerait de servir ce royaume. Ce serait ser¬ 
vir la Terre, en fait, puisqu'il n'existe rien d’autre. Je ne parle 
évidemment pas des Microns. » 


LE SOLEIL DE THULÉ 


95 



— « N’est-ce pas vous qui les avez réduits à leur état actuel ? » 
demanda Frank, non sans rigueur. 

— « Oh ! » soupira la reine. « Si c’est cela qui vous retient... 
Vous ne connaissez rien de la Terre actuelle ! Attendez. N’est-ce 
pas, Arthus ? » 

Le roi assis à ses côtés était un grand jeune homme blond 
embarrassé de son corps, qui rappelait à Frank de nombreux 
monarques pacifiques qui eussent fait d’excellents fermiers, ser¬ 
ruriers, etc... — Louis XVI, Nicolas II, Louis de Bavière... Il buvait 
beaucoup. Il répondit avec empressement : 

— « Oui, bien-aimée. Certainement, bien-aimée. » 

— « Nos poètes vont d'ailleurs vous mettre au courant. » 

Trois ménestrels — « chroniqueurs et pronostiqueurs », ainsi 

furent-ils annoncés par le hérault d’armes — pénétrèrent dans la 
salle et toutes les musiques se turent. 

Ils chantèrent à tour de rôle. 

Le premier avait une voix très puissante. Son vêtement était 
de pourpre, deux boucles rousses se dressaient sur son front 
comme des cornes de bélier, mais il était aveugle. Il chanta, en 
s’aidant d’une petite harpe, le Combat des Anges. 

Il dit les cieux qui se roulent comme un parchemin, la pluie 
de météores enflammés et de grandes ailes brisées sillonnant 
l’infini. Il chanta l'effrayante cohorte noire qui surgit des ténè¬ 
bres — les fleuves qui deviennent de sang, les montagnes qui 
fuient et l’Etoile Absinthe « brûlant le tiers des vivants ». Des 
villes mortes sous une verte vague toxique. Une oscillation qui 
paralyse les cerveaux. Un être sans visage qui marche sur les 
visages des morts. Il chanta la guerre. Bien sûr, dans son hymne, 
les légions d’anges s'entrechoquant remportaient un triomphe 
semblable à l’éclosion d’un soleil. Bien sûr, frappé par la foudre, 
Satan aux ailes noires tombait — tombait — tombait dans le 
puits de ténèbres qu’il avait lui-même ouvert. Mais la Terre était 
morte, ses astres étaient morts, et sur la plus grande place de 
la Mégalopole tentaculaire du plus vieux continent, il ne restait 
qu’une bête nue qui hurlait sur un cadavre d’enfant. 

— « Cela, c’est le passé, » dit la reine. « Un passé proche... » 

On emmena le chantre halluciné. 

— « Pourquoi ne pas nous avoir appelés au secours ? » de¬ 
manda Frank, avec dureté. Et puis il comprit que ce « passé » 
n’était proche que dans un sens historique. Ces événements da¬ 
taient de son deuxième ou troisième raid galactique. On l’avait 


96 


FICTION 143 



appelé peut-être, mais il n’avait pas entendu. Une immense pitié 
le submergea. 

Et le second ménestrel chanta. 

Il ressemblait sous sa tunique scintillante — une sorte de 
scaphandre léger — aux premiers astronautes galactiques, et son 
visage brillait d’une pureté d’enfant. Mais, effaré par les notes 
heurtées et discordantes de son poème, Sollers comprit qu'il était 
sourd. 

Il dit l’effrayante renaissance de la Terre. Les horribles fruits 
d’une faune et d’une flore radioactive. Le blessé se réveillant 
dans les cendres d’une ville, essayant de se relever et retombant 
dans la fange empoisonnée, puis rampant et rampant, et combat¬ 
tant avec les rats devenus énormes et les vers de terre qui 
s’attaquaient aux chairs vives. Il dit les cieux sans lumière, l’éter¬ 
nel hiver et l’éternelle nuit, les êtres hâves qui creusaient la terre 
de leurs ongles et suçaient la cervelle des cadavres. Il dit la fille 
qui se croyait la dernière de la Terre, accouchant dans la sanie 
et les cendres, et le dernier garçon la cherchant à tâtons dans 
les ténèbres, avec ses coudes, parce qu'il n’avait plus de mains. 

— « C’est la journée d'hier, » dit la reine. 

— « Cependant, vous avez survécu. » 

— « Oui. » 

Le troisième chanteur voulait sans doute exalter la réalité 
triomphante. Il s’avança d’un air inspiré, il ressemblait aux anges 
et aux Arcturiens. Il étendit les bras vers la salle étincelante de 
mille feux, vers les grappes de jeunes filles et d’adolescents eni¬ 
vrés, vers le roi et la reine, comme s’il voulait célébrer la puis¬ 
sance et la beauté. Entre ses lèvres rouges, ses longues canines 
brillèrent. 

Mais il ne dit rien: il était muet. 


Frank ne l’aurait jamais cru — mais ensuite on dansa pendant 
des heures, dans les salles de mosaïques et sur les terrasses de 
cristal. 

Il devait faire plein jour, car, les nuées s’étant écartées, on 
entrevoyait au milieu d’un ciel de turquoise mourante l’ombre 
d’un autre disque noir qui devait être le Soleil — ce qui restait 
du Soleil — faiblement cerné d’une auréole de protubérances oran¬ 
gées ou pourpres. Mais ici, c’était la Terre qui était illuminée. 
Des arcs de néon iridescents se croisaient au-dessus de la Vallée 


LE SOLEIL DE THULît 


97 



Heureuse ; sous les terrasses, les eaux étaient un foyer de rayons. 
Dans les allées, les massifs d’orangers, comme dans une légende, 
portaient à la fois fleurs et fruits. Des corolles de cire jonchaient 
le sol et, foulées aux pieds des danseurs, exhalaient une griserie 
sucrée. L’air était doux et tiède comme une liqueur aux herbes. 

Des corselets de moire largement échancrés laissaient luire, 
sous les « mignardises » en filet d'or et de jais, les plus beaux 
seins du monde. Les vertugadins s’étalaient en vastes corolles 
zinzolin et naccarat. Semblables à de grands frelons dorés, les 
cavaliers se penchaient sur ces fleurs. Les parfums — ambre gris 
et musc — étaient des aphrodisiaques. 

Cette mer de flammes roses ondoyait, montait... 

Âlayna dansait avec Sollers. Etait-ce un effet ultime du sérum ? 
Il avait vingt ans, une taille de discobole, et le regard doré de la 
reine plongeait dans les yeux du navigateur. Elle renversait son 
cou blanc parmi les perles, sa bouche cyclamen souriait. Elle 
susurra : 

— « Mon royaume que je vous appelle à servir, à défendre, 
ne semble pas vous déplaire ? » 

— « Il incarne mes rêves les plus chers. » 

— « Je le savais, » murmura-t-elle distraitement. « Nous savons 
toujours... Pourtant ce morceau d'Eden est si fragile, si menacé ! 
La Terre s’épuise à lutter contre les ténèbres. Vous pourriez... 
nous aider. » 

— « Je n'ai aucune puissance, » rétorqua-t-il, songeant fugiti¬ 
vement au cadavre qui rampait dans les coursives de l’astronef, 
au vieillard torturé par les enfants, à sa mort prochaine. 

— « Vous avez le savoir ! » dit la reine ardemment. « Nous 
vivons ici sur des débris, sur de très anciennes techniques. Nos 
appareils à voler tombent en morceaux et toute une partie de la 
plaine, sous ces monts, a cessé d’être chauffée... Savez-vous que 
je n’ai, jamais été dans l’espace cosmique ? Est-ce vrai qu’il existe 
des mondes plus beaux que celui-ci ? Des interplans où tout est 
possible, quoique logiquement impensable ? Des planètes peuplées 
d’anges, des fleuves de violettes, des soleils de sang ?... 

(Visiblement, elle intervertissait, mais Sollers n’y prêta aucune 
attention. Une abeille égarée par les parfums et la lumière bour¬ 
donnait au-dessus de son épaule. Frank la chassa, se pencha...) 

— « Le verbe « aimer », cela n’existe plus dans le Cosmos ? » 

— « On le redoute. » 


98 


FICTION 143 



_ « ï] y a des approximations moins dangereuses. Le départ, 

par exemple. Nous partirions ensemble... Vous construiriez un 
astronef à l’énergie statique. Nous irions à travers la Voie Lactée, 
visitant les plus belles étoiles... » 

— « Vous abandonneriez votre royaume ? » 

— « Oh ! non, » dit-elle, avec un sourire enivré. « Mon royaume 
me suivrait partout, toujours... et je vous aurais. » 

Derrière eux, les luths et les théorbes reprenaient une phrase 
lancinante, la sirène demi-nue glissait entre les bras du voyageur. 
Le reste du monde pouvait disparaître — elle était réelle, et s'il 
y avait une possession enviable, c'était bien cela. 

Il maudit le docteur Myst surgissant derrière ses épaules : 

_ « Venez, » dit celui-ci. « Les jeux commencent. Le roi Arthus 
vient par ici. » 

Le grand Siegfried blond approchait, un peu vacillant. Il ré¬ 
pétait : 

— « Certainement, ma bien-aimée. » 

— « Vous êtes fou ! Qu’alliez-vous lui promettre ? Vous allez 
certainement revieillir dans quelques secondes : au creux du cou, 
votre peau se plisse en accordéon. D’ailleurs, j ai tremble pendant 
tout le repas : ce saumon, ces hors-d'œuvres ! Vous ne pourrez 
jamais digérer tout cela — que le vieillissement vous surprenne, 
et voici une occlusion intestinale ! » 

— « Je n’ai guère mangé, » dit Sollers. 

_ « Non, vous regardiez la reine. Rappelez-vous ce qui vous 

est arrivé avec cette fille de Daimona ! Et cette fois ce sera pire ! 
Vous tomberez en poudre, Sollers ! » 

_ « Vous exagérez, docteur Myst ! » Frank dressait, menaçante, 

sa stature de jeune dieu, et ses yeux lançaient des éclairs verts. 
Il écarta le professeur d’une pichenette. « Vous ne vous rendez 
donc pas compte que la conduite du jeu vous échappe et que j ai 
encore rajeuni ? » 

Myst le regarda avec une certaine appréhension. 

— « Qui... » fit-il, comme à regret. « C’est possible. Vous avez 
l'air... ma foi oui, d’avoir vingt ans! C’est encore, je gage, une 
farce de mon... Associé. » 

— «Vous avouez donc ne pas avoir travaillé seul à votre 
sérum ? Ne pas connaître entièrement sa force ? » 

— « Je n'avoue rien du tout. On n’est jamais seul, dans un tel 
travail. Il est possible qu’on ait de nouveau essayé de me frustrer 
de ma récompense — j’y suis habitue, depuis le temps. Mais ne 

99 


LE SOLEIL DE THULÊ 



triomphez pas trop tôt : ce rajeunissement intempestif, savez-vous 
où cela vous mène ? Vous étiez tout à l’heure à l’âge de la raison 
et des accomplissements, maintenant vous déraisonnez ! Vous allez 
retomber dans une adolescence turbulente, puis en enfance, et qui 
sait jusqu’où cela peut aller ? Vous passerez par les stades de 
la vie embryonnaire — oiseau, saurien, amibe —- que sais-je ! Et 
puis, vous ne serez rien. Ce sera la fin de tout ! » 

— « Non, le commencement. Et quand ce serait une fin, elle 
est quand même plus agréable que celle due à l’usure. Et puis, 
j’apprendrai tant de choses... » 

— « Quoi, c’est le savoir qui vous tente maintenant ? Je vous 
ai proposé pourtant... » 

— « Rien. Vous n'avez rien à me proposer — et je ne signerai 
aucun pacte. Je suis un homme libre, m’entendez-vous ? Un Ter¬ 
rien libre. De vivre, de mourir, de choisir ! Seriez-vous le diable 
même... » 

— « Ne prononcez pas ce mot, vous ne savez pas ce que c'est. » 

— « Et je n’y tiens pas. D’ailleurs, ma peau ne se plisse pas 
au creux de mon cou. C’est la reine qui m'a mordu. » 

— « Déjà ? » dit Myst. 


6 


L es fanfares sonnaient, annonçant les Jeux. 

La joyeuse assistance avait envahi, dans le parc, un petit 
cirque vaguement romain, en forme d’entonnoir tronqué, en 
marbre rose. L'arène était cernée d’un grillage d’argent qui pro¬ 
tégeait les gradins, où les dames se prélassèrent en dégustant des 
sorbets. Myst expliqua à Frank qu’un courant électrique parcou¬ 
rait les fils : donc, aucun danger. 

— « Ils vont lâcher les bêtes ? » demanda Sollers. « Mais je 
croyais qu’il n'y avait que des chats à la surface de la Terre... 
et des rats. » 

— « Oh ! » dit le professeur, indifférent, « il en existe tout de 
même encore ! » 

Une rumeur mélodieuse montait des gradins, et Frank, qui se 
rappelait — vertigineusement — revit tous les jeux éblouissants 
et cruels des Hyades, les cirques ultra-soniques du Déneb, les 
pièges cristallins de Rastaban. A Al-Nilam, des scies électriques 


100 


FICTION 143 



en formes de croissant attaquaient de délicates petites pieuvres, 
toutes femelles. L’heureux égoïsme terrien aidant, Frank n'était ni 
ému ni indigné. Ici, le malaise venait de cet amphithéâtre quasi 
antique, de cette foule rose et dorée, humaine... 

Au fond de l’arène, une trappe s’ouvrit. 

Poussées, cahotées par un souffle glacé, des silhouettes surgi¬ 
rent qui faillirent arracher à Sollers un cri : livides et recroque¬ 
villés, c’étaient les habitants de la Cité des Enfants. C’étaient 
encore et toujours les memes masques — Ziggy, Val, Margried, 
une obèse ballonnée, un squelette vert — les Microns 1 L’astro¬ 
naute chercha vainement sur la face plissée de Ziggy la trace de 
son coup de talon. Margried serrait contre elle un petit monstre 
qui avait des bras — mais pas de tête, à moins qu'on ne pût 
nommer ainsi une sorte d'excroissance incrustée dans son ventre. 

Figé d’horreur, il vit également qu'ils étaient tous rivés aux 
maillons d'une chaîne, mais qu'on les avait armés de lames cour¬ 
tes et de pieux. Une force, probablement magnétique, les refou¬ 
lait vers le cœur de l’arène. Leur lien s'embarrassant, ils roulèrent 
dans le fin sable rose de l’arène. Ils semblaient ahuris, au-delà 
de toute épouvante. 

Une autre trappe béa. 

Cette fois, ce fut un rat. Aucune comparaison avec les gar¬ 
diens de Cassandre : trois mètres de long, la queue non comprise, 
et d’un brun sale. Il flaira avec précaution ce chapelet de proies 
vivantes et fit un écart ; il se cogna contre le réseau électrifié 
et glapit, monstrueusement. Ses yeux, relativement petits des 
fentes — devinrent rouges. Au milieu de l’arène, la chaîne vivante 
ondula convulsivement ; Ziggy 2 roula, comme s’il voulait s en¬ 
foncer le sable, Val sautilla, Margried serra contre elle le 

petit monstre, les yeux fous. Tous criaient quelque chose, mais 
cela ne parvenait pas à Sollers. Autour de lui c était du délire, 
les spectateurs se dressaient sur les gradins, les dames, pâmées 
comme des roses blanches défaites, respiraient leurs flacons d es¬ 
sences et riaient doucement, les hommes hurlaient. Le rat s assit 
tranquillement ; ses yeux et ses dents aiguës luisaient, sa queue 
vermiforme se tortilla dans le sable. Il se pourlécha d une langue 
épaisse comme un paillasson. « Mais, » dit Frank, sans savoir s il 
parl ai t seul ou s’il s'adressait à quelqu'un, « c'est impossible, je 
fais un cauchemar. C'est inhumain — ce n’est même pas civilisé... 
Ces Microns sont des hommes ! » Il esquissait un mouvement que 

101 


LE SOLEIL DE TBXILÉ 



Myst interrompit, se suspendant à son bras : « Tenez-vous tran¬ 
quille ! Ils vous ont enlevé, martyrisé, vous seriez mort si nous 
n'étions pas intervenus ! Et d'ailleurs, souvenez-vous de l’article 
XXXXXX du Code Interastral : « Nui n’a le droit d’intervenir 
dans l’exercice régulier des sensibilités planétaires... » 

Pendant ce temps, sur les gradins, certains spectateurs renver¬ 
saient le cou, comme s'ils sentaient déjà une pluie de sang dégou¬ 
liner dans ses plis, et leurs orbites montraient des globes d’ar¬ 
gent, révulsés. D’autres trépignaient, comme atteints d’une danse 
de St-Guy. Dans l’arène, le collier de dégénérés et l'effroyable 
rongeur esquissaient une sorte de danse faite d’oscillations, 
d'avances, de reculs — et l’obèse Martha frayait son chemin vers 
Margried, et, cinglé d’un coup de queue grosse comme un câble, 
Ziggy retombait, coupé en deux. Subitement, l'animal s’était sou¬ 
levé, les pattes crispées ; il allait bondir — il... Martha arracha 
aux bras de Margried le petit monstre qu’elle lança dans la 
gueule ouverte. Un cri de bête blessée à mort remplit l’amphi¬ 
théâtre : c'était Margried. Inopinément, Val, le gorille, sauta et 
Martha roula sous les griffes d’acier. Mais le Micron avait brandi 
un pieu aigu qui entra profondément dans le mufle du monstre 
— un flux de sang noir gicla — une convulsion effroyable agita 
la cage électrifiée et la queue en forme de boa battit, écrasant 
les corps... Les pygmées s'élancèrent. 

L’énorme rat agonisait, criblé de coups par les avortons en¬ 
chaînés. Frank recula, passant sur son front une main incertaine. 
Il vit la reine qui lui souriait et se détourna... 

Une victoire ? 

Non, ce n'était pas une victoire. 

Un faible déclic annonça que la trappe se rouvrait. Un souffle 
de folie balaya l'amphithéâtre. 

Cette fois, c'était une chauve-souris : d'immenses ailes mem¬ 
braneuses : dix, douze mètres. Des griffes en forme de faux. Et 
un crâne presque humain à bouche suceuse. 

Un vampire. 

Sans qu'il sût comment, Frank Sollers avait descendu les gra¬ 
dins et se trouvait contre le réseau électrifié, à l’ombre des ailes. 
Autour du rat qu'une dernière convulsion tordait, les micro¬ 
humains restaient tapis, comme s'ils réalisaient que leur victoire 
n’était qu’une mesure pour rien, que le vivarium de Magia allait 
lâcher ses bêtes une à une et que... 

Une voix glacée s’éleva au ras des barreaux : 


102 


FÏCTION 143 



— « Ouvrez, Alayna. Vous avez une nouvelle bête dans i'arène. 
Voici un combattant de rechange. » 

Le reste fut digne du décor et du cauchemar. La cage parut 
rétrécir, quand Frank sauta dans l’arène. L’immense chauve-souris 
se plaqua au grillage, comme si elle avait compris qu’elle rencon¬ 
trait — enfin ! — l’adversaire véritable. Une longue plainte monta 
de l’amphithéâtre. Puis la bête prit son élan et, au poing de 
Fr ank , le bref désintégrateur de Cassandre brilla. 


Il ne resta guère de cendre sur le sable — et, de l’autre côté 
des gradins, une travée vide béait. La foule rose et dorée prenait 
la fuite. 

Le faisceau du désintégrateur avait ouvert comme une déchi¬ 
rure noire par où entrait la nuit. Et la glace. Et une odeur de 
tombeau. 

— « Venez vite, » dit Cassandre, atterrissant comme un bolide 
avec son petit hélico, dans l’arène. « Sinon, vous êtes mort. Ils ns 
vous pardonneront jamais cela. » 

— « Quoi ? » 

— « D’avoir rouvert leurs tombes. Leurs trè» ancienne* 
tombes... » 

Il échoua plus qu’il ne prit place dans la carlingue, Myst sur 
ses talons. Lorsqu’ils s’élevèrent en vrille, derrière eux la mer 
dansante, nacrée, se referma. L'amphithéâtre et le parc, et toute 
la Vallée Heureuse, n’étaient qu'un lac de flammes et de roses. 
Les corolles se déployaient et les corps des femmes étaient comme 
des langues de feu issues d’une lave, dans un orage de musique 
percutante. Et ce feu floral, cette mélodie ignée s’élancèrent, esca¬ 
ladèrent le mont et le château, projetant au loin des gerbes 
d'étincelles, de longues fibres phosphorescentes qui s’accrochaient 
aux arbres et aux tours, qui poursuivaient dans le ciel cet insecte 
insolent — l'hélico — avec des sifflements de rage. Chaque fibre 
se terminait par une ventouse, une bouche cyclamen entrouverte. 
Et ces fibres oscillaient, se tordaient, ces bouches appelaient: 
« Frank ! Oh ! Frank, reviens à moi, sauve-moi ! Je suis ta reine, 
mais si fragile, si menacée... Je n’ai jamais vu l’espace, ni ces 
mondes tous splendides et nouveaux, ces soleils neufs, ces pla¬ 
nètes gonflées de sève et de sang... Je partirai avec toi, j’irai 
au-delà des constellations. Je t’aime... Je suis à toi... à toi... » 

Frank se penchait, cette voix était la promesse du déchirement 

103 


LE SOLEIL DE THTJLÉ 



le plus doux, du plus affreux délice. Fasciné, il vit une des tiges 
immenses s’allonger, fouetter l'air, atteindre la fragile machine 
dont elle arrachait presque Cassandre, cramponnée aux comman¬ 
des. D’autres dragons de feu cernèrent l'hélico. Soilers dut se 
battre alors, brûlant de son désintégrateur les fibres qui repous¬ 
saient aussitôt, assaillants souples, dansants, terriblement char¬ 
nels, qui enlaçaient les fugitifs, collaient à leurs corps des bou¬ 
ches ou des ventouses et, calcinés, retombaient avec un bruit 
mou, dans une brume pourpre. D'un dernier effort, l'appareil finit 
par s'arracher à ce brouillard violacé, en forme de corolle géante, 
qui prit aussitôt des tons presque noirs, épais comme du sang 
corrompu jailli des veines d'un mort, et se répandit dans l'espace 
en recouvrant Magia, la Vallée, la Terre... 

— « Elle n’est pas contente, » dit Cassandre, essuyant une traî¬ 
née de sang sur son visage. 

— « Elle, qui ? » 

— « Aiayna. Hélène. Guinevère. L’unique goule vivante qui règne 
sur tous ces anciens morts. Car vous avez deviné, n’est-ce pas ? 
Magia est le royaume des vampires... Voyez vous-même... » 

Et Frank vit : 

En bas, l'énorme fleur repliait ses pétales que la pourriture 
attaquait déjà sur les bords. Elle se penchait, se refermait, elle 
rejoignait sur le sol des masses de filaments violâtres, puis bruns, 
noircissants... Magia entière n'était que cette rose sombre qui se 
décomposait instantanément. 


« Jusqu’aux ménestrels, » dit Cassandre. « Vous ne les avez pas 
reconnus, non ? Le premier s’appelait Milton, John Milton... L’au¬ 
tre vécut à l'époque des premiers vols cosmiques... Pour le troi¬ 
sième, je ne sais pas. Peut-être n'a-t-il jamais chanté, vraiment. » 

— « Quelque poète super-réaliste, » conclut Myst. « Dans la pre¬ 
mière moitié du XX e siècle, on avait inventé déjà des tableaux 
auxquels personne ne devait rien comprendre et de la musique 
muette. Le roi, bien sûr, c'était Arthus — ou Franz-Joseph — ou 
Nicolas II... » 

— « Nous étions pourtant à une cour de la Renaissance ! » 

— « Bien sûr. C'était une prévenance à votre égard 1 Le XVP 
siècle vous va si bien 1 » 


104 


PICÏION 143 



— « Vous voulez dire que ?... » 

— « C’étaient des installations hypnotiques, oui ! Aussi, dès que 
votre désintégrateur eut rompu un instant le réseau, la nuit exté¬ 
rieure est entrée. Vous l’avez sentie ? » 

— « Oui. » 

— « En fait, tout cela n’existe pas. Simplement des morts 
frustrés, leur force vitale qui erre dans l’espace et des formes 
qu'ils prennent pour servir d’appât. Des Imagos. Une image. » 

— « Elle voulait conquérir l'Univers ! » 

— « C’est bien possible, » fit Myst, frottant ses longues mains 
jaunes. « Et elle comptait vous utiliser comme véhicule. Vous avez 
bien fait de refuser : ce n'est pas une entreprise rentable. Leur 
faim va croissant. En ce moment, ils finissent par dévorer les 
Microns, vous savez. » 

— « Les morts d’un côté, les dégénérés de l’autre ! » s’écria 
Frank. « Et c’est cela que vous avez fait de la Terre ! » 

— « Fait, c’est beaucoup dire, » rectifia ie professeur. « Nous 
sommes de si petites choses... » 

— « Pas vous, » interrompit Frank. « Je vous ai reconnu mal¬ 
gré vos déguisements. Le docteur Myst, hein ? Le distingué biolo¬ 
giste... Celui qui salit tout, dénigre tout — la boue ! Vous êtes 
le diable, l’antique serpent, l’ennemi du genre humain — Méphis- 
tophélès ! » 

La grande bouche en coup de sabre s’attrista : 

— « Ce n’est qu’un vieux préjugé et vous êtes un ingrat, Sol- 
lers. Me suis-je conduit inamicalement envers vous ? » 

Frank dut convenir que non. 

— « Beaucoup de préjugés sont à réviser, » murmura le doc¬ 
teur. « Bien sûr, il existe encore le Grand Immonde, l'Abîme des 
Iniquités, celui dont on baise la face postérieure noire. (Je n’ai 
d’ailleurs jamais compris le plaisir...) Enfin, je ne puis le nom¬ 
mer — pas plus que l’Autre. Mais il ne s’occupe plus de la Terre. 
Pourquoi ? Les Terriens l’ont dégoûté, probablement ; ils sont 
allés trop loin dans le gâchis de la destruction. Quel intérêt 
voulez-vous que trouve le Grand Tentateur au contact des dégé¬ 
nérés et des morts ? » 

— « Mais vous ? » 

— « Mon cas est particulier. Je... j’étais attaché à vos escadres. 
Mais la notion du mal, telle qu'elle est admise par la Terre, 
s’efface dans l’espace. Le moyen d’offrir les péchés inédits aux 


LE SOLEIL DE THULÉ 


105 



millipodes cannibales de Zosma ou aux nuées asexuées d'Acher- 
nar ? J’ai bien peur d'être devenu un diable hérétique. » 

— « Vous avez pourtant essayé de me... séduire. » 

— « Déformation professionnelle, mon cher. Et peut-être même 
autre chose. Lorsque je me suis trouvé en votre présence, que 
j’ai décelé dans ce corps usé, fini, une telle énergie inutilisée, 
la tentation m’est venue, à moi, d'essayer. En somme, nous aimons 
la Terre, nous aussi... » 

— « Vous avez pris du bon temps sur la Terre ! » 

— « Si vous voulez, c’est l'expression grossière d’une pure 
vérité. Oui, nous avons été heureux ici — entre les flammes de 
notre domaine particulier et l’immense univers qui appartenait... 
à un Autre. J'ai eu, moi, parcelle infime du Mal, le diable pique- 
assiette, le parent pauvre, l'idée grandiose que vous pourriez, 
cette Terre... » 

— « Quoi ? » 

— « La sauver... » 

Ces deux dernières paroles ne parvinrent que dans une sorte 
de murmure assourdi. Le visage aigu et la forme de Myst avaient 
graduellement pâli, ils étaient presque invisibles. Et redressant 
au-dessus du manche à balai sa tête de belle Méduse, couronnée 
de serpents, Cassandre cria : 

— « Va-t'en ! Tu as perdu, Lucifer ! » 

Une seconde — une partie infinitésimale de seconde — le doc¬ 
teur Myst avait été assis dans le fauteuil du co-pilote. Une se¬ 
conde après, il n'y était plus. Il n’y avait eu ni éclair ni odeur 
de soufre. Cassandre, sans lâcher les commandes, se tourna vers 
Frank. 

— « Et maintenant à nous deux, » dit-elle. « Nous voici débar¬ 
rassés du passé et du diable. Il reste la Terre, ses puissances et 
nous. Vos épreuves sont finies. Vous avez prouvé que vous êtes 
un homme, Soleil-Sollers. » 

— « Qui êtes-vous, Cassandre ? » 

— « Je ne vous ai pas demandé qui vous êtes, mais je suis 
prête à vous renseigner. Quand je vous dirai que j’appartiens 
à une tribu errante, ayant échappé à tous les Grands Cataclysmes 
et notamment à celui, vous savez, qui, ayant tout détruit sur la 
Terre, a laissé un génie pour quatre-vingt-dix-neuf idiots... si 
j’ajoute, en plus, que nous sommes les seuls mutants réussis, 
en serez-vous plus avancés ? Non. Je préfère vous présenter les 
miens. On descend. Fermez les yeux. » 


106 


FICTION 143 



7 


Q uand il les rouvrit, il faisait un crépuscule bleu sur un 
vallon étroit, encastré dans les monts, face à la mer. Ce 
n'était pas une mer gelée ; elle était tiède, phosphorescente, 
habitée de vies abyssales exaspérées, d’algues lumineuses qui avaient 
appris à se suffire à elles-mêmes. C’était elle qui éclairait le pay¬ 
sage, car l’immobile soleil noir dans son nimbe jaune avait disparu 
et les étoiles ne brillaient pas encore. L’hélico s'était posé sur 
mie plage de sable blanc. À quelques pas de lui, de longues 
mousses frissonnantes (dites jadis « cheveux de Vénus ») pen¬ 
daient des rochers et, parmi le lacis d’hyacinthes violettes et de 
boies de ronces, une source secrète déversait une grosse torsade 
de cristal. Les roseaux aigrettés de velours noir bruissaient, 
comme des pleureuses. L’air avait un parfum de miel. Et Frank 
reconnut — prôné, chanté par mille poètes, glorifié jusqu’à l’Alpha 
de la Polaire — le « dernier lieu païen du monde », la Vallée 
d'Adonis, au Liban. 

Il traversa lentement un petit pont romain, à demi en ruine. 
Un chèvrepied enfant était assis sur le fût d’une colonne abattue 
— rien qui détonnât moins dans le paysage. Il jouait du pipeau. 

_ e Tu es un radio-activé ? » demanda Sollers. « Ou un micro- 

nisé ? Ou simplement sors-tu de ta tombe pour mordre et griffer 
ces peaux couvertes d’excoriations ? Parle, confesse-toi. Je peux 
tout entendre. » 

— « Je suis un Ægypan, » dit le petit musicien, écartant dis¬ 
crètement de sa bouche le roseau percé de sept trous. Et tendant 
sa main vers un tronc vert qui laissait pleuvoir graines et folioles . 
« Elle, c’est une Dryade. » 

— « Bienvenue, étranger, » dit l’arbre. 

— « Mais vous n’êtes pas ! » s’écria Frank. « Vous n’avez jamais 
existé... réellement ! Vous êtes des rêves, des mythes. » 

Se hissant à mi-corps hors du ruisseau, ses seins ravissants 
emperlés, sur le bord d’une feuille de nénuphar, une jeune fille 
tordit ses cheveux verts et protesta : 

_« Soyez poli ! Nous avons même mieux résisté que les hom¬ 
mes. Mon chant charme toujours.» 

Et elle chanta. L'air prit une résonance cristalline ; sous les 
roseaux, la terre devint transparente et l’on put y voir des villes 

107 


ht SOLEIL r® T0ÜLÉ 



englouties, des armées immobiles — Assurbanipal, Alexandre, 
Caracalla, Allenby, Gouraud — tous ceux dont les noms avaient 
été inscrits ici, dans la roche dure, avec leurs éléphants et leurs 
tanks, leurs galères et leurs avions. Puis ils s’éteignirent, et ce 
fut la grande légende du fond des âges : Vénus, Aphrodite, Ana- 
dyomène, tordant ses bras d'écume et dénouant sa chevelure 
d’algues, pleurant Adonis qu’elle avait elle-même laissé mourir, 
car les déesses sont versatiles. Chaque note était une onde d’or 
qui réunissait la Terre au grand concert des astres et la musique 
du pipeau prenait des prolongements cosmiques. 

— « Une naïade, n’est-ce pas ? » 

— « Oui, une ondine. Une Villis. » 

— « Vous n'êtes pas partis, vous ! » 

— « Non. Les grands, n’est-ce pas, les vrais Immortels, ce globe 
n’a été pour eux qu’une escale. Mais nous qui tenons ici par tant 
de fibres... Nous sommes tous là, tenez, écoutez. » 

La grande forêt d’avant les déluges et les atomisations se 
déplaça d’un plan et vint s’insérer dans la réalité avec ses chênes 
moussus, ses fleurs d’érable, ses arômes. Une corolle d’iris s'ouvrit 
avec un crissement violent de prison qu'on force. Dans la verte 
odeur paludéenne du soir, un cheval blanc à corne unique hennit 
et un oiseau à visage de fille se plaignit doucement au sommet 
d’une géante fougère. 

— « Comment se fait-il que je vous voie ? » demanda Frank. 

— « Oh ! » fit un jeune homme au scaphandre ailé, assis sur 
la première arche d’un aqueduc en ruine, « je crois que vos pairs 
nous ont toujours... perçus. Non à l'aide des organes grossiers 
des sens, bien sûr ! A moins que ce ne fût cet œil pinéal que 
les gens des Hauts Plateaux se vantaient d’ouvrir au moyen 
d’une vrille, dûment désinfectée au suc des plantes. Souvenez- 
vous, vous avez été le premier à mettre la relativité au service 
de l’homme et à contracter le continuum espace-temps à l'aide 
des nombres d’étrangeté. Vous ne donniez pas aux phénomènes 
leurs noms splendides, anciens et consacrés, soit ! Cependant, 
vous avez deviné que les antiques grimoires ne mentaient pas, 
et que « le haut étant comme le bas », depuis Hermès Trismé- 
giste, l'Univers était Tout en Un. » 

— « Attendez, » dit Frank, « attendez ! Vous voulez parler de 
ces correspondances infiniment subtiles que nous avons entrevues 

108 FICTION 143 



(je dis « nous » car la science aussi est une) dès 1960 ... » Toutes 
ses connaissances lui étaient revenues en foule ; elles étaient là, 
brillantes, vivantes — hypothèses, formules et équations, traver¬ 
sées de brusques éclairs d’intuition, moments où il pouvait pres¬ 
que se croire divin, où la structure de l’univers se découvrait à 
lui... des moments d’éternité... « Je veux parler de la matière 
gravitationnelle qui est celle des objectifs stellaires et du plasma, 
de la vulgaire matière atomique et nucléaire qui forme le monde, 
des mésons qui sont la matière des nucléons, et du champ nu¬ 
cléaire, après lequel il n’y a que des leptons... » 

— « Des leptons, en effet, » dit Hermès avec un mince sourire. 
« Le monde des interactions faibles. Vous commencez à com¬ 
prendre, je crois, mais je ne veux pas forcer votre génie. » 

— « Pas du tout, » dit Frank, décelant subitement les éclatantes 
découvertes au seuil desquelles il se trouvait et que tout un passé 
étincelant de cosmonaute, de guerrier, de conquérant recouvrait 
de ses alluvions. « Tout cela relève du domaine classique : les 
quatre types de leptons qui sont les électrons ordinaires, les 
électrons lourds (les muons) et les deux types de neutrinos. Ils 
agissent à l’aide des forces électromagnétiques et de ces « inter¬ 
actions faibles », subtiles, mystérieuses... or qu'y a-t-il de plus 
subtil que l'Esprit ?... » 

— « Et nous sommes des formes d’esprit, appelées dieux, » 
concéda l’inconnu. « A la mesure de cette infime Terre, bien sûr. 
Reconnaissez d’ailleurs que ce sont toujours les plus petites divi¬ 
nités qui interviennent dans les désastres. Amon, Jéhovah, Brahma 
n’apparaissent qu’aux moments de la création ou de l’ultime ju¬ 
gement ; ils se contentent de planer sur les eaux, et nous leur 
en sommes reconnaissants, car il est infiniment de champs de 
forces, mais peu de créateurs qui modèlent ces jeux d’esprit... » 

— « Voulez-vous dire que les univers sont aussi des jeux 
d’esprit ? » 

— « Pourquoi pas ? » demanda le génie ailé. « Rappelez-vous 
cette hypothèse ancienne... de Wayskopf, je crois, à moins que 
ce ne soit de Voskoboïnik (elle a servi de base à quelques-unes 
de vos propres découvertes) : « La gravitation, l’électricité et le 
monde des noyaux seraient, en fin de compte, liés par un certain 
principe qui unit le monde des très grandes échelles à la struc¬ 
ture des particules élémentaires. » Or qui dit électricité dit les 

109 


LE SOLEIL DE THULÊ 



biocourants et c’est là que, dans le grand concert des causes, 
la Pensée humaine entre en jeu... » 

— « Les univers créés ou remodelés par la pensée, » dit Sollers. 
«Oui, je commence à comprendre. Merci.» 


— « Il est l’heure de partir, » annonça Cassandre émergeant 
de la plage. Elle étincelait de brouillard, déposé en perles sur 
ses cheveux, elle brillait de gouttes de pluie qui reflétaient la 
forêt. ( « Une icône, » pensa Frank, « une sainte d’image byzan¬ 
tine. Sophia,.. » Un très lointain souvenir surnagea sur les flots 
de sa vie tumultueuse : son premier amour, une sainte silen¬ 
cieuse à l’ombre d’un sanctuaire.) « Un long pèlerinage nous ap¬ 
pelle, ami. Ils en seront tous — les sylvains, les nymphes, les 
oréades... » 

— « Un pèlerinage d'anciens dieux ? » 

— « Oui. Généralement, il tombait en mars ou en avril. Mais 
avec les malices du calendrier... Donnez-moi votre main — cette 
armure de vol me pèse. » 

La petite main qui se posa sur son coude était étrangement 
froide. Le corps invisible sous les orfrois pesait contre son épaule 
son poids de métal. L'ombre s’était brusquement abattue sur la 
forêt ; une première étoile — Vénus — brasilla au sommet du 
plus haut peuplier. La licorne blanche précéda les deux jeunes 
gens d’un pas dansant dans les sous-bois. Un instant après, Frank 
crut voir, à droite et à gauche du chemin, des érables moussus 
se déraciner silencieusement et partir, traînant derrière eux un 
rideau de lierre. Un corps écailleux brilla dans les nénuphars et 
s’éloigna, par bonds. Une chasseresse très belle, sommée d'un 
croissant, passa, précédée d’une biche ; un char traîné par des 
tritons plongea dans la forêt comme dans une mer. Des caria¬ 
tides d’ébène émergèrent, portant, dans une barque renversée, 
un disque solaire. Et plus loin, devant eux, derrière eux, il y avait 
une foule serrée : des êtres à cinq bras, à dix têtes, des formes 
inhumainement belles et terribles — aigles, serpents emplumés, 
taureaux à faces de vierges — les dieux antiques, tous les dieux,.. 

— « Où allons-nous ? » demanda Frank. 

— « Là-haut, sur une colline. » 

... Plus loin, surgissant dans les ténèbres et la pourpre, venaient 
des ruines calcinées, des champs de morts, des astronefs rompus 

110 fiction 143 



— d’autres êtres que des imaginations délirantes avaient entre¬ 
vus, prophétisés — des êtres-flèches de la Balance et du Sagit¬ 
taire, des poulpes incandescents d'Altaïr, des lys ailés d’Arcturus 
et de Sirius, des Cherubs parmi les nuées dorées — tout ce que 
les hommes de la Terre avaient rêvé dans leurs épouvantes et 
leurs extases, les spectres d’étoiles, les astronefs vivants, les 
planètes errantes et les univers différents, tous terribles, tous 
splendides... 

Cependant, la foule immense les pressait, et il fallait avancer 
à travers une jungle inextricable. Les épines déchiraient la robe 
de Cassandre et lacéraient ses chevilles. Les orties les brûlaient. 
Il leur fallut escalader des rochers noirs à pic, hérissés d'éclats 
comme des débris de verre, et descendre dans les anfractuosités 
où se lovaient de blêmes serpents, où bougeaient des choses ina¬ 
chevées, presque mortes, à peine ébauchées encore — des créa¬ 
tures larvaires qui n'auraient dû jamais exister... A plusieurs 
reprises, la jeune fille glissa et se cramponna au bras de son 
compagnon. De toutes parts, la masse monstrueuse les cernait, 
les entraînait, sans leur laisser reprendre haleine. Parfois des êtres 
fabuleux — énormes araignées velues, disques volants, coquilla¬ 
ges entrouverts d’où suintait un horrible sang noir — les survo¬ 
laient ou les enjambaient, et Frank sentait des souffles empoi¬ 
sonnés sur son visage. A un certain moment, ils purent s’arrêter 
sur une crête friable qui dominait une vallée, et levant son visage 
glacé de sueur, l’adolescent Sollers vit : ce ciel n’était pas celui 
de la Terre qu’il connaissait ; deux ombres noires d’astres le 
cernaient — c’était une planète de fin du monde, et rien n’exis¬ 
tait dans cet espace que le vide grandiose et la Mort. 

Il se sentit tout à coup faible et désemparé ; il était redevenu 
si jeune ! Cassandre s’accrocha à lui avec un cri léger. Se bais¬ 
sant, il vit qu'elle s’était brisé la cheville ; l’os sanglant perçait 
l’épiderme. Elle s’évanouit brusquement. D’un effort au-dessus de 
ses forces, Frank la souleva ; elle pesait autant qu’un cadavre, 
autant qu’une statue de plomb. Ou bien, redevenu enfant, traî¬ 
nait-il sa mère morte ? Cela s’était passé il y avait des siècles, 
au cours d’un conflit, il ne savait plus lequel. 

Il porta tout de même cette jeune fille pâle, sous le ciel mort, 
dans cette foule d’épouvante. 

« Sur la colline, là-haut... » 

Et la colline était là. 


I.E SOLEIL DE THULÉ 


111 



Jamais Frank n’avait pensé que cela fût si simple : un tertre 
— pas même très grand — sur le disque auréolé de protubérances 
oranges. Un reflet pourpre sur un immense champ mortuaire 
qui s'élargissait à travers l'espace et les âges. Et là-haut, trois 
croix. 

Il n’y avait rien sur celle du milieu, poissée de sang, que les 
gouttes sombres qui continuaient à tomber de ses branches. 

En bas, immobile et muette, la foule les recevait. 

— «Nous sommes arrivés,» dit la voix qui n'était plus celle 
de Cassandre, mais celle de Sophia, ou d’une petite fille qui lui 
ressemblait, dans un jardin de son enfance qui n’existait plus. 
« La Terre, bien sûr, les fastes et les crimes de la Terre. Mais 
tu n'as pas pensé que cela existait aussi ? Oui, puisque tout 
était vrai — les chroniques des jeunes monstres atomiques, le 
Décaméron satanique, les anciens dieux et le rouge Tentateur — 
l'Autre Face pouvait aussi être vraie. Cette croix et toutes les 
croix. Les champs sans limite de sacrifiés, les épis fauchés, les 
humaines vendanges. Tous ceux qui ont souffert et qui sont 
morts — pour nous... » 

(Les champs de terribles croix, de tertres sans noms, surmon¬ 
tés d’un casque rouillé, d’une stèle sommée d’un symbole cos¬ 
mique ou simplement d’un amas de pierres, se déployaient, s’élar¬ 
gissaient...) 

« ... Morts pour cette Terre que tu laisserais s’anéantir d’un 
cœur léger. Toi qui peux... Car tu sais maintenant : chacun de 
nous peut recréer un univers à sa mesure. Et celle-ci est la 
tienne. Tu es le seul qui puisse, aujourd'hui du moins, rebâtir 
cette Terre dans sa réalité, avec ses abîmes plutoniens ignés, 
ses océans, ses fureurs et ses déserts — ses démesures. La Terre 
et l'immense douceur de ses fleuves étales, de ses profondes 
forêts. La Terre et ses printemps périssables. La laisseras-tu 
disparaître, Frank Sollers-Soleil... le dernier de ses combat¬ 
tants ?... » 

— « Que puis-je faire ? » demanda-t-il. 

— « Accepter de vivre — éternellement. » 

— « J’accepte. » 


Et le temps s’arrêta pour lui. 

Il ne resta plus que l'écho de la voix de Cassandre — ou 
Sophia — sagesse, esprit de la Terre. Il n’y eut ni passé, ni pré- 

112 FICTION 143 



sent, ni avenir — seulement cette énorme décharge d'énergie 
qui se produit chaque fois qu’une masse rompt le champ lep to¬ 
nique et s'insère dans le continuum espace-temps. 

Et une immense étoile nouvelle remplaça dans ce coin du 
ciel le Soleil éteint, réchauffa les planètes noires et glacées et 
fit renaître la vie sur la Terre. 

Une étoile double. 


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LE SOLEIL DE THULÉ 


113 




Ward Moore — qui fut un de nos auteurs les plus en vue durant les 
premières années de Fiction — n'avait plus reparu depuis longtemps dans 
nos pages. La nouvelle que voici est d'ailleurs assez ancienne aux Etats-Unis 
(Ward Moore aurait-i! aujourd'hui cessé d'écrire ?) Il y traite un thème qui 
nous a rappelé celui d'une histoire savoureuse de Jean Ray : La choucroute. 
Dans les deux récits, il est question d'un aliment à la saveur incomparable — 
et à la provenance surnaturelle : une choucroute chez Jean Ray, et chez 
Ward Moore simplement du lait. 


L ’année dernière (nous étions en 1907), nous nous faisions livrer 
notre lait par la Laiterie Mount Royal d’Outremont. 

A cette époque, c’était Macwinney, une espèce d’escogriffe à 
moustache, qui conduisait la voiture laitière. La rue Bishop se trou¬ 
vait dans sa tournée — nous habitions l’un de ces nouveaux appar¬ 
tements, à l’étage supérieur, lumineux et aéré, avec la brise légère 
venue de St. Lawrence en été et une bonne chaudière qui nous 
tenait douillettement au chaud dans les hivers de Montréal. Macwin¬ 
ney passait généralement dans la rue Bishop entre quatre et cinq 
heures du matin, déposant à notre porte notre bouteille de lait, avec 
un pot de crème. Il avait coutume de les poser sur le trottoir, près 
du perron de bois qui menait à notre étage. Cette pratique était tout 
à fait commode et agréable pendant la moitié de l’année ; bien des 
matins d’été, j’ai éprouvé le plus grand plaisir à descendre l’escalier 
en pantoufles jusqu'à la rue pour prendre le lait, humant les sen¬ 
teurs matinales avant que la poussière et la crasse n’aient encore 
pollué l'air. Mais, d’octobre à mai, l’opération était moins plaisante. 
Il y a de quoi se geler lorsqu’on sort dehors avant le lever du soleil, 
même avec un pardessus sur les épaules, et qu’on n’a pas encore 
absorbé une tasse de thé ou de cacao bien chaud. Et, lorsqu’il fai¬ 
sait vraiment froid, c'était une véritable catastrophe. 

Lorsque le lait gèle, ce qui se produit rapidement à 10 ou 15 


114 


© 1955, Macleans Magazine. 


degrés au-dessous de zéro, il faut un certain temps pour le ramener 
à l’état liquide, mais ce n'est pas le pire. Ensuite, il n'a plus le mê¬ 
me goût, quoi qu’en dise Ada — ma femme — et, quel que soit le 
soin qu’on prend pour le réchauffer, la crème se coagule à la surfa¬ 
ce en un magma peu appétissant. Le lait gelé se dilate, naturellement, 
et repousse la crème par le goulot en faisant sauter la capsule. Le 
spectacle n’a rien d’appétissant. 

Je ne pouvais pas demander à la laiterie de changer ses heures 
de livraison pour se plier à mes convenances personnelles ; d’autre 
part, elle ne pouvait exiger de moi que je me lève à quatre heures 
du matin et que j’attende, en grelottant dans l’obscurité, le tinte¬ 
ment des sonnailles, le bruit étouffé des sabots du cheval de Mac- 
winney martelant la neige tassée, le grincement des patins du trai- 
neau glissant et dérapant sur la couche gelée. Je caressai un moment 
l’idée d’acheter notre lait chez l’épicier, mais nous maintenions dans 
l’appartement une température tiède et agréable, même la nuit ; d’au¬ 
tre part, nous n’utilisions pas la glacière durant l’hiver et nous ai¬ 
mions bien consommer notre lait tout frais. C'était un véritable pro¬ 
blème. J’hésitais à le soumettre à Macwinney ; à vrai dire, l'homme 
était assez désinvolte, pour ne pas dire insolent. En outre, lorsqu’il se 
présentait dans la journée pour toucher sa note, ce qui eût été le 
moment logique pour entamer la discussion, je me trouvais au bu¬ 
reau ; je ne pouvais attendre d’Ada qu'elle exposât nos doléances 
avec la même vigueur et la même clarté que moi. 

Heureusement — tel fut du moins notre sentiment à l’époque — 
une solution se présenta. C’était un dimanche, peu avant le déjeuner 
— je sentais l’odeur de rôti depuis le salon, bien qu'Àda eût fermé 
la porte de la cuisine et celle du couloir — et on était dans la pre¬ 
mière semaine de janvier. On sonna à la porte d’entrée et je m’en 
fus ouvrir. Debout dans le vestibule, je vis un grand gaillard, au nez 
mince et acéré, vêtu d’une lourde veste couleur de pois, avec une 
casquette de laine tricotée, tirée sur les oreilles. Dans la pénombre 
du vestibule non chauffé, il exhalait des bouffées de vapeur blanche. 

— « Je m’appelle Jacques Sengalt, » déclara-t-il sans préambule, 
« et je travaille comme livreur à la Laiterie Cythère. » 

— « Oui ? » répondis-je en frissonnant un peu dans l'atmosphère 
froide. 

— « Je pourrais vous livrer votre lait, » dit-il. « Cythère produit 
du lait, de la crème, du fromage, du beurre. » 

— « Nous nous fournissons à la Mount Royal. » 


LF MYSTÉRIEUX LAITIER 


115 



— « Je sais, » dit-il en hochant la tête. « Mais votre lait gèle tous 
les matins, n’est-ce pas ? » 

Je frissonnai de nouveau. « Entrez donc. Essuyez vos pieds sur le 
paillasson. » 

Il récura ses semelles avec le plus grand soin et franchit la porte, 
retirant sa casquette pour révéler un front d'une hauteur inattendue, 
surmonté d’une mèche rebelle qui retombait fort bas. Il était glabre 
mais le noir de sa barbe était visible sur sa peau blanche. Il prome¬ 
nait un regard approbateur sur le salon — nous avions un joli petit 
divan-lit turc entouré d’étagères avec des draperies rouges et des 
punkahs (je crois que c'est à peu près ainsi que l’on nomme ces sor¬ 
tes de balais retournés) pour les maintenir artistiquement en place. 

— « Serait-ce donc que votre lait ne gèle pas quand il fait froid ? » 
demandai-je sur le ton de la plaisanterie. 

— « Bien entendu, il gèle ; mais je puis le livrer au haut de l’es¬ 
calier. » 

C’était exactement ce que j’avais pensé demander à Macwinney, 
mais sachant à quel point son caractère était indépendant, j’avais 
simplement esquivé le désagrément d’échanger des aménités avec 
lui. Or voici que Sengalt s’offrait à me rendre le même service. 

« Je pourrais même le placer à l’intérieur de la porte d’entrée. » 

— « Oh ! non, » dis-je, « ce ne sera pas nécessaire. » Comme tout 
un chacun, nous fermions le vestibule à clé pendant la nuit. Je n’avais 
nulle intention de le laisser ouvert, fût-ce pour empêcher mon lait 
de geler. « Vous n’aurez qu’à le laisser sur la dernière marche. Vous 
pourrez commencer lundi — non, c’est demain, n'est-ce pas ? Disons 
plutôt lundi en huit ; cela nous laissera le temps de prévenir la 
Mount Royal. » 

— « J’ai déjà notifié au livreur de la Mount Royal que vous n’au¬ 
riez plus désormais besoin de son lait, » dit imperturbablement Sen¬ 
galt. « Je vous livrerai dès demain. » 

— « Vous avez déjà... » J’étais partagé entre la colère que me 
causait sa présomption et l’étonnement que m’inspirait son aplomb. 
« Comment diable pouviez-vous être certain que nous vous donne¬ 
rions notre clientèle ? » 

Il me fit une imperceptible révérence, plus arrogante qu’humble. 

— « Mount Royal laissait geler votre lait dans la rue ; je le mon¬ 
terai en haut de l’escalier. Pouviez-vous faire autrement que nous 
accorder la préférence ? » 

— « Néanmoins, vous ne manquez pas de toupet, » grommelai-je. 

Il répondit par un simple haussement d’épaules. 


116 


FICTION 143 



« Eh bien, c’est entendu, » fis-je à la fin. « Dans ce cas, vous pou¬ 
vez commencer demain. Une bouteille de lait et un pot de crème. 
J’espère que votre crème est bonne. » 

Il se redressa — le terme me paraît ridicule mais je n’en trouve 
pas d'autre — avec dignité. « La crème Cythère est absolument ce 
que l’on fait de mieux, » dit-il. « Vous pouvez en informer vos amis 
et connaissances. » Il me salua de la même imperceptible inclinaison 
de tête que précédemment, se couvrit la tête de sa casquette et s’en 
fut. 

L’attitude d’Ada me surprit, je dois le dire, lorsque je la mis au 
courant de la visite de Sengalt. Elle me déclara que je me condui¬ 
sais en vieille commère qui n’avait rien de mieux à faire que de se 
mêler des questions de ménage. Lorsque je lui fis valoir avec dou¬ 
ceur que c’était moi, après tout, qui payais les factures, elle modifia 
son dispositif d’attaque, prétendant que je mettais sa santé en dan¬ 
ger par mes initiatives, mes bouleversements et mes expériences. Elle 
jura de ne pas toucher au lait de sa vie et s’apprêtait à redoubler 
de véhémence lorsqu'une odeur de rôti brûlé vint nous chatouiller 
les narines. Cela mit fin pour le moment à la discussion, mais le reste 
de la journée fut émaillée de querelles sporadiques qui bouleversè¬ 
rent l’atmosphère familiale. 

La nuit suivante se produisirent une ou deux chutes de neige, si 
bien que la température fut moins froide qu’on aurait pu s'y atten¬ 
dre. Le lait et la crème de Cythère se trouvaient proprement dispo¬ 
sés sur la dernière marche, avec leurs capsules parfaitement intactes. 
Je mis la bouilloire sur le feu pour préparer une tasse de thé ; dans 
l'intervalle, je goûtai la crème du bout de la cuillère. Elle était déli¬ 
cieuse. 

Délicieux est même un mot complètement inadéquat. Elle était à 
la crème ordinaire — non, à la meilleure, à la plus onctueuse, la plus 
savoureuses des crèmes — ce que la crème est au lait. Elle était 
douce sans être le moins du monde écœurante ; elle avait du zeste 
et du piquant, ce goût de « revenez-y » — je parle par ouï-dire, car 
de ma vie je n’ai touché aucun alcool — qui caractérise les meilleurs 
spiritueux. 

Je fus à ce point ravi que j’en oubliai l’humeur acariâtre dont 
Ada avait fait preuve la veille ; je lui préparai une tasse de thé fort 
que j'assaisonnai d’une bonne cuillerée de crème dont j’étendis égale¬ 
ment une couche sur un toast, et lui portai le tout dans son lit. Elle 
m'accueillit d’un regard courroucé autant que somnolent, mais sans 
lui laisser le temps de protester contre un réveil intempestif, je la 


LE MYSTÉRIEUX LAITIER 


U 7 



persuadai, à force de cajoleries, de prendre une bouchée de toast et 
une gorgée de thé. 

— « Mon Dieu ! » s’exclama-t-elle. « Comment as-tu fait ? De ma 
vie je n’ai rien goûté d’aussi bon. » 

— « Ni moi, » dis-je. « C’est le nouveau laitier. C’est une vraie 
trouvaille, si la qualité se maintient. » 

Elle fronça les sourcils en se souvenant que j’avais changé de lai¬ 
terie sans la consulter. Puis elle croqua une autre bouchée de toast 
et but une nouvelle gorgée de thé. « Tu as réussi là un coup de maî¬ 
tre, Edwin chéri. Je ne comprends pas comment nous avons pu 
supporter pendant tout ce temps la Mount Royal et son escogriffe 
de livreur. » 

Elle termina son thé, bondit hors du lit et me prépara un bon 
petit déjeuner chaud : des céréales sur lesquelles je versai une géné¬ 
reuse rasade de lait de Cythère — le lait était digne de la crème — 
des toasts à la française et du cacao, pour lequel j'ai un faible. Je me 
sentais un homme nouveau tandis que je bouclais mes bo filions, em¬ 
brassais Ada, qui me répondit avec une chaleur inhabituelle, et me 
dirigeais d’un pas alerte vers la rue Sainte-Catherine, pour prendre 
mon tram. 

Une jeune dame se trouvait déjà à l'arrêt, une dame fort jolie ma 
foi. Je ne sais ce qui me prit — je ne suis assurément pas de ces gens 
qui interpellent les étrangers, et encore moins des femmes inconnues 
qui pourraient facilement se méprendre sur mes intentions — mais 
je soulevai mon chapeau : « Belle journée, n’est-ce pas ? » 

Nous bavardâmes un moment. Je dus relever mes pattes d'oreilles 
pour mieux entendre — puis l’omnibus arriva et je l’aidai à monter. 
Bien entendu, nous nous assîmes côte-à-côte et poursuivîmes notre 
conversation à bâtons rompus, qui prenait petit à petit la tournure 
d’un demi-flirt. C’était absolument innocent, mais très agréable — 
nous ne fîmes pas mention de nos noms réciproques et je ne la revis 
jamais — et lorsque je descendis de voiture à la rue St-James, 
j’étais tout à fait guilleret. J’étais rempli d’une allégresse qui ne 
s’effaça pas de la journée. 

Le soir venu, Ada était elle-même de bonne humeur. Macwinney 
était venu présenter sa note pour la Mount Royal et, au premier 
abord, il avait paru décontenancé, mais il avait pris congé un peu 
plus tard, parfaitement satisfait. 

— « Il n'ignore pas que son lait ne peut rivaliser avec le Cythère, » 
grommelai-je, « tout au moins si ce dernier maintient sa qualité. » 

Elle ne se démentit pas. Celui du lendemain était tout à fait aussi 


118 


FICTION 143 



riche et aussi savoureux. Je ne fis la rencontre d’aucune jolie jeune 
dame, mais Guy Worter — le doyen des employés, d’ordinaire quel¬ 
que peu hautain — vint à mon bureau, histoire de bavarder un peu. 
Je ne l’avais jamais vu aussi affable. 

La neige se mit à tomber dans l'après-midi et je prévis de fortes 
chutes qui se prolongeraient pendant deux ou trois jours. J’aime 
bien la neige mais ne suis pas particulièrement ardent lorsqu’il s’agit 
de la pelleter ; la perspective de dégager notre escalier ne m enchan¬ 
tait guère.. Le locataire du rez-de-chaussée s’occupait du trottoir, 
d’ordinaire en y épandant des cendres mais, selon une convention 
tacite, la neige provenant de notre escalier ne devait pas être déver¬ 
sée sur son territoire mais charriée jusqu’à la rue. Le soir, je posai 
ma pelle de bois dans le vestibule et mes épaisses moufles sur l'éta¬ 
gère du couloir. 

Le lendemain matin, jetant un premier coup d’œil à travers les 
doubles fenêtres, je m’aperçus, bien qu’il fît encore sombre, que la 
neige tombait toujours à gros flocons. Mélancoliquement je m'en 
fus quérir le lait, résolu à me débarrasser de la corvée de 1 enlève¬ 
ment de la neige avant de m’offrir le réconfort d une tasse de thé. 

J'ouvris en vacillant la porte du vestibule, m'attendant à voir la 
neige d’une congère s’écrouler autour de moi, et j’eus la surprise de 
trouver la dernière marche nette et seulement occupée par le lait et 
la crème. Des flocons tourbillonnaient encore dans la brise légère, 
mais la marche avait évidemment été nettoyée au cours de l’heure 
précédente. Ainsi — autant que je pouvais en juger dans la faible 
clarté réfléchie par la neige — que le reste de 1 escalier. Jusqu à la 
rue. 

— « Eh bien, » dis-je, « ce n’est pas banal î * 

La chose ne faisait aucun doute : c'était Jacques Sengalt qui 
avait fait le travail ; qui a jamais entendu parler d’un laitier livreur 
qui se charge d’une pareille besogne ? Mais si ce n’était lui, qui 
alors ? S’il prenait la peine de dégager la porte de tous ses clients, 
jamais il ne terminerait sa tournée ; si c’était là une faveur reservée 
à quelques privilégiés, en quel honneur en faisions-nous partie ? Du¬ 
rant tout le petit déjeuner, je me penchai sur le mystère je ne 
voyais aucune raison d’inquiéter Ada avec cette histoire — et si je ne 
parvins à aucune solution, je tirai néanmoins de mes cogitations un 
très net réconfort. La marche à travers les rues, auxquelles la neige 
fraîche a donné une virginité nouvelle, me donne toujours un senti¬ 
ment d’allégresse. 


LE MYSTÉRIEUX LAITIER 


119 



Il neigea tout le jour, mais le lendemain matin les marches de 
l’escalier étaient de nouveau nettes. J’enfreignis pour la première 
fois la règle que je me suis tracée : ne jamais parler au bureau que 
du travail, ou de la pluie et du beau temps, et je demandai à quel¬ 
ques-uns de mes collègues à quelle laiterie ils se fournissaient. J’y fus 
peut-être encouragé par l’atmosphère de camaraderie qui s'était ins¬ 
taurée récemment dans le bureau. La plupart ne savaient pas quelle 
était la firme qui déposait son lait à leur porte ; d’autres se four¬ 
nissaient chez Maple Leaf, St. Denis, Mount Royal ou Dominion. Ap¬ 
paremment, aucun d’entre eux n’était client de Cythère ou n’en avait 
même entendu parler. 

Ma foi, pensai-je, ils viennent sans doute de se lancer dans le com¬ 
merce et sont désireux de se faire une réputation. Non contents de 
vendre le meilleur lait et la meilleure crème, leurs livreurs rendent 
de petits services aux clients. Comme ils sont nouveaux, ils ont peu 
de pratiques, et les livreurs ont le temps de dégager les escaliers 
et les rampes d’accès. 

Quoi qu’il en soit, je résolus de me lever de bon matin, si la neige 
continuait à tomber, pour voir si je pourrais prendre Sengalt en fla¬ 
grant délit. J’éprouvais de la reconnaissance pour le service rendu et, 
d’un autre côté, je trouvais le procédé assez désinvolte. Il ne s’était 
même pas inquiété de savoir si je voulais voir mon escalier dégagé. 

Il soufflait un vent qui n'était pas sans parenté avec le blizzard, 
et je commençais à me demander si je tenais tellement à rencontrer 
Sengalt et à lui demander une explication. Néanmoins, je me levai 
à quatre heures et descendis par l’escalier intérieur de derrière — où 
circulaient également de puissants vents-coulis — pour aller rechar¬ 
ger le foyer de la chaudière. Je demeurai un moment à grelotter tan¬ 
dis que la chaleur se répandait. La neige avait cessé de tomber et la 
lune était éblouissante. J’observai l’escalier par la fenêtre du salon 
et je vis qu’il disparaissait sous une épaisse couche blanche. Puis, 
revenant vers la source de chaleur, je tendis l’oreille pour guetter 
les sonnailles du traîneau de Sengalt. 

Je les entendis tinter bientôt et je me précipitai à la fenêtre, mais 
c'était Macwinney, livreur de Mount Royal, qui débouchait au trot. 
Vint ensuite l’attelage de Dominion, dont le livreur traversa la rue 
pour déposer sa marchandise sur deux rampes voisines et retourna 
vers son cheval, tout en se frappant les bras par-dessus la poitrine. 

Sengalt, retardé sans doute par ses travaux de dégagement au 
profit des clients qui se trouvaient avant nous, ne manquerait pas 
d’apparaître bientôt. Je prêtais l’oreille ardemment, me demandant 


120 


EtCÎION 143 



pour quelle raison j'avais quitté un lit douillet afin d’obtenir un ren¬ 
seignement dénué de toute valeur. Je bâillais, je m’étirais et j’écou¬ 
tais, mais toujours sans rien entendre. 

Enfin, mû par je ne sais quelle impulsion, je passai mon manteau 
et me rendis à la porte du vestibule. Les marches avaient été débar¬ 
rassées de leur neige ; notre lait et notre crème se trouvaient à leur 
place habituelle ! 

M’étais-je assoupi ? Le fait que j’étais resté debout rendait cette 
éventualité improbable. Peut-être le traîneau de Cythère ne possé¬ 
dait-il pas de sonnailles — mais qui a jamais entendu parler d’un 
traîneau sans sonnailles ? Et Sengalt avait accompli sa tâche rapide¬ 
ment et dans le silence — avec une vitesse inconcevable et dans un 
silence à ce point absolu que je n’avais rien entendu. Fâcheusement 
contrarié par ce mystère, je rentrai le lait et retournai me coucher. 

Le temps était clair ce jour-là, et le froid s’accentuait d’heure en 
heure. Au bureau, nous nous emmitouflions à tour de rôle et sortions 
pour aller consulter le grand thermomètre dont nous signalions la 
baisse régulière. Le vent qui soufflait dans les membrures du Pont 
Victoria devait à leur contact se refroidir encore avant de balayer 
la Placé d’Armes et la colline de Beaver Hall, en se dirigeant vers 
Westmount et Ottawa. Les passagers qui remplissaient le tram pour 
regagner leurs foyers étaient pris de frissons incoercibles en dépit 
de leurs vêtements épais, de l’étroite proximité de leurs corps et du 
poêle de fer que le conducteur ne cessait d’alimenter. C'est avec 
grand soulagement que je parvins au havre douillet de la rue Bishop 
et humai la soupière chaude de ragoût d’huîtres qu’Ada avait prépa¬ 
rée à mon intention. 

Ecoutant les mugissements du vent et sachant à quelle vitesse 
baissait la température, je regrettais d’avoir repoussé l’offre que 
m’avait faite Sengalt de déposer le lait à 1 intérieur du vestibule. 
Après tout, la porte d’entrée était solidement fermée et verrouillée ; 
qu’arriverait-il si nous laissions le libre accès au vestibule, à part 
une entorse à nos sacro-saintes habitudes ? Inutile d’y penser pour 
l’instant ; nul laitier, si obligeant fût-il, ne penserait à actionner la 
poignée à tout hasard. Je me résignai à trouver du lait gelé à la porte 
le lendemain matin. 

Je dormis d’un sommeil lourd qui se prolongea plus tard que 
d’habitude. Pour une fois, Ada était levée avant moi. Elle m’éveilla 
en m’apportant une tasse de thé. 

— « Bonjour ! » dis-je. « C’est gentil de ta part. » Et c était vrai. 
Je ne me souvenais pas qu’elle eût jamais pris une telle initiative 


LE MYSTÉRIEUX LAITIER 


121 



dans le passé. Mais elle s’était montrée inhabituellement attention¬ 
née, au cours des derniers jours, et remarquablement affectueuse, 
elle qui n’a jamais été très démonstrative. « Je suppose qu’en dége¬ 
lant, la crème s’est transformée en une répugnante bouillie. » 

— « Mais non. Rien n’était gelé. Les bouteilles se trouvaient 
dans le vestibule. » 

— « Comment ? » 

— « Oui. Avais-tu laissé la porte ouverte exprès ? » 

— « Ada, » dis-je, « je jure solennellement d’avoir fermé la porte 
hier soir, comme je le fais quotidiennement. » 

— « Oh ! tu as sans doute cru le faire. » 

Je secouai la tête. Je savais que j’avais fermé la porte — et cela 
d'autant plus que j’avais été tenté de la laisser déverrouillée. Le son* 
venu, je demandai à Ada d’assister à la fermeture ; le lendemain, 
les bouteilles étaient de nouveau à l’intérieur. 

A la réflexion, je me demande maintenant pourquoi j’étais si peu 
troublé. J'étais agacé par ces événements mystérieux et je brûlais 
de leur trouver une explication, mais d’autre part je les subissais 
avec complaisance. J’étais convaincu qu’il existait une explication 
naturelle et normale et que tout était pour le mieux dans le meil¬ 
leur des mondes. 

Le samedi soir, le temps se radoucit et les bouteilles reprirent 
leur place sur la dernière marche de l’escalier. Nous nous attendions 
à voir Sengalt venir nous présenter sa note le lundi ou le mardi, 
mais il ne se montra pas. « Eh bien, » dis-je, « il se présentera au 
cours de la semaine ; Cythère ne fournit pas ses clients uniquement 
pour le plaisir. » 

J’avais autre chose en tête que le lait : je venais d'obtenir ma 
première augmentation depuis des années — et qui plus est, sans 
l’avoir sollicitée — et nous débattîmes pour savoir si nous irions 
au théâtre pour célébrer l’événement ou si nous irions faire un bon 
petit dîner quelque part. 

L’augmentation était d'autant plus inattendue que bien qu’ayant 
conscience d’avoir toujours accompli plus que ma tâche, j’avais l’im¬ 
pression depuis longtemps — et jusqu’à la semaine précédente — 
que je n’étais pas populaire au bureau, pas plus parmi mes collè¬ 
gues que parmi mes chefs. J'avais mérité mon augmentation, mais 
je ne comptais plus sur elle. 

Pure coïncidence — et cela n’avait rien à voir avec ma récente 
promotion, car nous l’avions gardée pour nous — plusieurs voisins 
qui ne s’étaient jamais montrés particulièrement aimables envers 


122 


FICTION 143 



Ada l’invitèrent à prendre le thé ou vinrent lui faire une visite, si 
bien qu’elle se trouva occupée par de nouvelles connaissances et de 
nouvelles activités. 

— « Tu sais que le laitier n’a jamais présenté sa note, » fit-elle 
remarquer un jour. » 

— « Peut-être font-ils leurs comptes mensuellement. Dans ce cas, 
il passera sans doute la semaine prochaine, n’est-ce pas ? » 

Mais avant le commencement de la semaine, le froid s’abattit de 
nouveau sur la ville ; la neige que le soleil avait fait fondre sur les 
toits pendait en longs stalactites de glace, effilés comme des poi¬ 
gnards et non moins dangereux. De nouveau, nous trouvâmes notre 
lait et notre crème à l’intérieur du vestibule verrouillé. 

Je savais fort bien que Sengalt n’avait aucune mauvaise intention 
en se livrant à ses tours de passe-passe, mais je dois avouer que je 
me sentais profondément irrité. Nul n’aime être environné de mystè¬ 
res dérisoires ; lorsqu’ils concernent des services rendus, ils en de¬ 
viennent d’autant plus irritants, puisque l’intéressé se trouve placé 
contre son gré en position d’ingratitude et de perplexité. Je résolus, 
si je ne pouvais prendre Sengalt sur le fait, de me rendre directe¬ 
ment au bureau de la Cythère et d’exiger une explication. 

Dans l’intervalle, la période de froid atteignit les plus basses tem¬ 
pératures que je me souvienne d’avoir jamais éprouvées. Des impru¬ 
dents ou des étourdis furent transportés à l’hôpital avec des doigts 
ou des orteils gelés ; des chevaux se rompirent les jambes sur les 
chaussées verglacées ; des incendies nés dans des maisons surchauf¬ 
fées jetèrent leurs habitants sur la rue pour y périr de pneumonie. 
J’avais beau bourrer le foyer de ma chaudière à craquer, l’apparte¬ 
ment de la rue Bishop demeurait « frisquet » ; nous passions la 
soirée emmitouflés dans nos vêtements et nous n’étions que trop 
heureux, le moment venu, de nous réfugier dans notre lit, avec des 
bouiliotes bien chaudes et des couvertures supplémentaires. 

Vu les circonstances, je m'attendais fort peu à voir les livraisons 
de lait se poursuivre ; pourtant la Cythère ne se laissait pas abat¬ 
tre par le froid. Le lait aurait gelé même à l'intérieur du vestibule ; 
mais le premier matin de ce terrible froid, je trouvai les bouteilles 
dans le couloir, à distance respectueuse des courants d’air glacé 
passant sous la porte d’entrée verrouillée. 

J’étais stupéfait. Le vestibule s'ouvrait à l’aide d’une clé ordinai¬ 
re ; la première venue aurait sans doute fait fonctionner la serrure 
et il était possible que Sengalt possédât un passe. Mais notre porte 
d’entrée était munie d’un verrou de sûreté ; nulle clé, si ce n’est 


LE MYSTÉRIEUX LAITÏBR 


123 



celle prévue à cet effet, n'était susceptible de s’y adapter. De plus, 
il y avait un verrou et un loquet de nuit. En admettant que les 
exploits du laitier partent d’un bon sentiment, il n’en demeurait pas 
moins qu’on pénétrait dans notre appartement comme dans un 
moulin. 

Je m’assis immédiatement pour écrire une lettre. J’avais tracé 
les mots « Laiterie Cythère » lorsque je m’aperçus que je ne connais¬ 
sais pas l’adresse de l’établissement. Je n’étais même pas certain qu'il 
se trouvât dans Montréal même : leur installation pouvait aussi bien 
être sise à Verdun, Lachine, Dorval, St. Lambert ou toute localité 
des alentours. Eh bien, je n’aurais qu’à consulter l’annuaire au bu¬ 
reau, le lendemain ; pas question d’abandonner à la première diffi¬ 
culté. 

Il n’y avait pas de Laiterie Cythère dans l’annuaire de Montréal. 
Le bureau possédait les annuaires de toutes les villes du Canada : pas 
la moindre Cythère dans tout le Québec ou l'Ontario. Ni de Sengalt, 
non plus d’ailleurs. 

J’invoquai de nouveau l’hypothèse selon laquelle Cythère était une 
affaire trop récente pour figurer dans les annuaires. Je rédigeai la 
lettre sur papier à en-tête du bureau, pendant l’heure du déjeuner, 
et formulai ma demande d’explication. Je l'adressai simplement à 
la Laiterie Cythère, Montréal ou alentours. La poste se chargerait 
probablement de retrouver l’adresse. 

Le soir venu, persuadé que j’étais momentanément déchargé de 
l’affaire, je me sentais l’âme frivole et je fis avec Ada une partie de 
cartes qui se prolongea fort tard. Cette gaieté plutôt débridée persis¬ 
ta pendant toute la journée du lendemain. Ada répudia notre humble 
menu habituel en faveur d’une tranche de venaison en provenance 
de Gatehouse et je n’éprouvai même pas la tentation de protester 
contre cette extravagance. Bien au contraire, rivalisant avec elle de 
prodigalité, je bourrai le foyer de la chaudière comme si le charbon 
n’avait pas monté à six dollars la tonne, et cette fois les radiateurs 
du salon dispensèrent suffisamment de chaleur pour qu’on pût s’y 
prélasser, au lieu de rester recroquevillé. 

J’aurais dû me douter qu’une insouciance de cet ordre ne pouvait 
préluder qu’au désastre ; comme de bien entendu, une fuite se pro¬ 
duisit dans les conduites et l’eau chaude se répandit dans le sofa 
et le tapis avant que j’aie eu le temps de fermer les robinets. Nous 
allâmes nous coucher le cœur morose, avec la perspective non seule¬ 
ment d’un appartement désormais glacial, à l’exception de la cuisi¬ 
ne, mais encore d’une facture du plombier et du tapissier. 


124 


FICTION 143 



Avec ces nouveaux ennuis pour couronner les rigueurs du froid, 
on pensera sans doute que j’avais autre chose en tête que la laiterie 
Cythère et Sengalt. Pourtant je fis un cauchemar, au cours duquel je 
vis le laitier pénétrer dans notre chambre à coucher, ses traits hau¬ 
tains parfaitement distincts dans le clair de lune. Je rêvai qu'il tirait 
les couvertures un peu plus haut sur nos épaules, tapotant douce¬ 
ment l’édredon avant de s’esquiver, tandis que je faisais des efforts 
impuissants pour m'éveiller ou du moins tirer un son de ma gorge 
paralysée. 

Libéré enfin de mon impuissance, j’ouvris les yeux, bondis hors 
du lit, passai ma robe de chambre et mes pantoufles. Je pénétrai 
dans la cuisine et allumai le gaz. Il était cinq heures quarante-cinq. 
Obéissant à une intuition, je pénétrai dans le salon. 

Au lieu du froid glacial que j’attendais, il y régnait une douce 
chaleur — presque aussi intense qu’à l’instant précédant la rupture 
du tuyau. J’allumai le bec de gaz et jetai un regard autour de moi. 
Le désordre provoqué par mes allées et venues consécutives à l’acci¬ 
dent avait été réparé. Tout avait repris sa place originelle ; aucune 
trace d’humidité, aucun signe de ce dommage tellement apparent 
quelques heures plus tôt. Le tapis, autant que je pouvais en juger 
à la lueur du bec de gaz, était indemne et sec au toucher. Il en était 
de même du sofa dont le tissu et les franges semblaient plus frais 
que jamais. 

Je me dirigeai plutôt éberlué vers le radiateur. La fissure dans 
le tuyau de fer avait été nettement visible ; maintenant, la surface 
dorée ne portait rigoureusement aucune faille. A supposer qu’une 
étrange réaction se soit produite dans le métal par suite des modi¬ 
fications de température ou de pression, je n’arrivais pas à m'expli¬ 
quer la remise en route du chauffage. 

Je jetai un regard perplexe vers le plancher. A proximité du robi¬ 
net servant à ouvrir ou à couper l’arrivée d’eau se trouvaient la 
bouteille de lait et le pot de crème de la Laiterie Cythère. 

Lorsqu’Ada pénétra à son tour dans le salon et vit les bouteilles, 
elle se mit à trembler. « Edwin, j’ai peur. » 

Bien entendu, je n’en menais pas large moi-même mais je fis de 
mon mieux pour la rassurer. Sans doute le cas Sengalt constituait-il 
un mystère, du moins, lui fis-je remarquer, ne nous avait-il causé 
aucun désagrément. Bien au contraire, on ne pouvait douter de 
l’excellence de ses intentions, si elles s'exprimaient parfois avec 
gaucherie. 


ÏJB MYSTÉRIEUX LAITIER 


125 



— « Justement., » s'exclama-t-elle, « tu ne comprends pas. Mais 
il y a un moment que j’y pense. Pourquoi nous aurait-il choisis de 
préférence à d'autres ? Et ce lait... suppose qu’il s'agisse d’une sorte 
de drogue qui créerait en nous un besoin ? » 

— <5 Tu as raison, » répondis-je gravement, « Je n’avais pas envi¬ 
sagé la. chose de cette façon. Mais je vais prendre des mesures au¬ 
jourd’hui même. » 

— « Oh ! Edwin... » 

— « Aujourd’hui même, » répétai-je avec fermeté. 

Sur ma table au bureau, je trouvai la lettre à Cythère avec la 
mention (« inconnu — retour à, l’envoyeur »). J’allai trouver mon 
chef et lui demandai congé pour le reste de la journée, en lui pro¬ 
mettant de compenser les heures. Il accueillit ma requête avec la 
plus grande cordialité et me demanda aimablement des nouvelles 
d’Ada. 

Je me rendis immédiatement au commissariat de police. Le ser¬ 
gent ne connaissait aucune Laiterie Cythère. Désirais-je déposer une 
plainte ? Non, répondis-je, je voulais simplement les trouver. Pour¬ 
quoi, dans ce cas, ne pas consulter le Service de l'Hygiène ? Celui-ci 
surveillait étroitement la vente du lait. 

Le Service de l'Hygiène possédait une liste complètement à jour 
des entreprises faisant le commerce du lait, de la crème ou du fro¬ 
mage, dans un périmètre de quatre-vingts kilomètres autour de Mont¬ 
réal. Cette liste comprenait même des fermiers possesseurs d’une 
vache unique et en débitant le lait de manière irrégulière. Ni Cythè¬ 
re ni Sengalt n'y figuraient. 

En dernier recours, j’allai trouver Macwinnev et lui demandai s'il 
se souvenait du livreur de Cythère qui lui avait transmis notre déci¬ 
sion de ne plus nous fournir désormais à la Mount Royal. Il me 
regarda avec insolence. « Je ne sais pas de quoi vous parlez ; je n'ai 
pas vu de livreur — le billet se trouvait dans vos propres bouteilles 
à lait. » 

Je rentrai à la rue Bishop et aidai Ada à remplir deux valises. 
« Nous allons filer d’ici, » dis-je, « du moins tant que je n’aurai pas 
mis la main sur Sengalt. » 

Nous prîmes un traîneau et nous nous fîmes conduire à l’hôtel 
Windsor. C’était vraiment au-dessus de mes moyens mais ce luxe 
était agréable ; nous nous sentions insouciants et gais, mais pas de 
la même façon qu’au cours de la période précédant la rupture des 
tuyauteries de chauffage. A présent, notre gaieté avait pris un tour 


126 


FICTION 143 



furtif, un sentiment de culpabilité, comme si nous n'avions pas été 
légalement mariés. 

Le lendemain, après le travail, je revins à l'appartement pour y 
prendre quelques objets que nous avions oubliés dans notre hâte. 
Aucune livraison de lait n’avait eu lieu, à moins qu'un inconnu n’ait 
volé les bouteilles en constatant qu’elles n’avaient pas été rentrées. 

Nous demeurâmes deux semaines au Windsor. Durant ce temps, 
je fis le tour de toutes les laiteries locales et je leur demandai s'ils 
avaient entendu parler d’une certaine laiterie Cythère. Je sonnai à 
toutes les portes de la rue Bishop et demandai si Sengalt leur avait 
fait des offres de service. Je consultai le percepteur, les marchands 
de fourrage, les maréchaux-ferrants qui auraient pu ferrer le cheval 
de Sengalt ou réparer les roues de sa voiture. Je me rendis aux 
bureaux de la Gazette et du Star. Nul n’avait entendu parler de 
Cythère ou de Sengalt. Des incursions fréquentes à la rue Bishop, 
avant de me rendre au bureau, me confirmèrent qu’aucune bouteille 
de lait n'avait été déposée à notre porte pendant notre absence. 
" t ~Nous ne pouvions demeurer plus longtemps au Windsor. Non 
seulement il s’agissait là d’une fantaisie onéreuse, mais il était absur¬ 
de d’être chassés de notre appartement. En outre, les livraisons 
s’étant interrompues, il était peu probable que Sengalt revînt à la 
charge. A la fin de la seconde semaine, nous réintégrâmes nos pé¬ 
nates. 

Le plus fort de l’hiver était passé. La neige s’était transformée en 
magma bourbeux dans les rues ; les stalactites de glace tombaient 
périodiquement avec un bruit, sinistre dans la neige demi fondue 
ou éclataient en mille fragments lorsqu’ils rencontraient une surface 
dure. L’appartement avait retrouvé son atmosphère douillette. Nous 
commencions à nous demander s’il s’était vraiment produit quelque 
chose sortant de l’ordinaire — des événements que l’on ne pourrait 
expliquer par un concours de circonstances excentriques et de coïn¬ 
cidences fortuites. 

Le lendemain, j’étais debout vers les six heures. Je mis la bouilloi¬ 
re sur le feu et, mû sans doute par la force de l’habitude, je me diri¬ 
geai vers la porte d’entrée. Sur la dernière marche se trouvait la 
bouteille familière. 

Cette fois, nous désertâmes la rue Bishop pour de bon. Nous trou¬ 
vâmes un nouvel appartement dans l’avenue Atwater et sous-louâmes 
le nôtre à un jeune couple. Ils se sont demandés, j’en suis sûr, 
pourquoi je venais les voir si souvent pour leur demander, avec 
tant d’insistance, si un laitier n’était pas venu leur faire des offres 


LE MYSTÉRIEUX LAITIER 


127 



ou sî on ne leur avait pas laissé des bouteilles qu’ils n’avaient pas 
commandées. Rien de la sorte ne s'étant produit, ils ont dû penser 
que j’étais quelque peu dérangé du cerveau. 

Longtemps, nous avons craint que Sengalt ne finisse par nous 
retrouver dans notre nouveau logement ; chaque coup de sonnette 
nous faisait échanger des regards anxieux avant de répondre. Mais 
nous ne fûmes plus inquiétés désormais. 

Je n’ai pas davantage entendu dire que quiconque fût jamais entré 
en contact avec la Laiterie Cythère. Nous y pensons souvent rétros¬ 
pectivement et nous nous demandons si nous n’avons pas été victi¬ 
mes d’une hallucination. Et cependant nous gardons encore sur la 
bouche le goût de ce lait et de cette crème avec une telle acuité — 
tous les autres nous causent maintenant la plus grande déception — 
qu'il est bien difficile de croire que cette expérience ne fut pas réelle. 

L’avenue Atwater n’est ni aussi accueillante ni aussi commode 
que la rue Bishop. D’ailleurs l’atmosphère en général a également 
changé. Je remarque que mes collègues de bureau se montrent de 
moins en moins affables et reprennent leurs distances vis-à-vis de 
moi, et j’ai été à plusieurs reprises victime de mesquineries et de 
jalousie. Les nouvelles connaissances d’Ada l’ont plus ou moins 
abandonnée depuis notre déménagement. Peut-être est-ce du fait de 
la distance, mais cela n’expliquerait pas la fraîcheur de leur accueil 
lorsqu’elle est retournée dans son ancien quartier. Je ne puis pas le 
dire, car elle ne se confie guère à moi. Nos soirées s’écoulent en géné¬ 
ral dans le silence, qu’interrompent seules les éventuelles algarades 
coutumières entre époux. 

Hier, tandis que j’attendais l’omnibus, ému sans doute par la pen¬ 
sée des trilliums fleurissant dans la montagne, ou par les effluves 
printaniers, j’ai adressé la parole à une dame. Juste pour me mon¬ 
trer aimable, qu’on me comprènne bien ; aucune arrière-pensée ne 
se dissimulait derrière ma remarque banale sur le beau temps dont 
nous jouissons en ce moment, car ce n’est pas mon genre. 

D’ailleurs, elle n’était ni particulièrement jeune ni particulière¬ 
ment jolie. Non que ce détail présente tellement d’importance, car 
si on possède en soi le lait de la tendresse humaine, on ne prête pas 
trop d’attention aux apparences. C'est pourquoi je fus plutôt morti¬ 
fié lorsqu’elle détourna dédaigneusement la tête. 

Traduit par Pierre Billon. 

Titre original : The mysterious milkman of Bishop Street. 


128 


FICTION 143 




JACQUELINE H. OSTERRATN 

Pour le meilleur 
et pour le pire 


Le mari d'Agathe était très séduisant. Il avait aussi une particularité assez 
fâcheuse. Mais quand une femme est amoureuse... 


D e l’avis un a ni m e de la famille, on ne pouvait rêver couple 
mieux assorti que le nôtre. Mon père, seul, fronça les sourcils. 
— « Ces enfants sont bien jeunes, » grommela-t-il. Mais com¬ 
me il avait l'habitude de tout critiquer, personne ne prit cet aver¬ 
tissement au sérieux. 

Pendant trois ans, d'ailleurs, notre bonheur sans nuages contre¬ 
dit ce pessimisme paternel. 

Puis, un jour d’hiver, arrivant chez le coiffeur où j'avais rendez- 
vous pour une permanente, je me sentis brusquement faible et fris¬ 
sonnante, ainsi qu'au début d’une grippe. Je préférai donc me décom¬ 
mander et, appelant un taxi, rentrai à la maison beaucoup plus tôt 
que prévu. Et, comme il est d'usage dans un honnête vaudeville, je 
découvris, sur le divan du salon, Pierre dans les bras de Juliette, 
ma meilleure amie. Je refermai doucement la porte et, ma grippe 
guérie d’un seul coup, descendis téléphoner au café du coin. 

La jalousie ne compte pas au nombre de mes défauts. Mais il n'est 
point, toutefois, dans mes habitudes de pratiquer le pardon des inju¬ 
res. J’appelai donc Jacques (le meilleur ami de mon mari, faut-il le 
préciser ?), qui n’avait jamais cessé de me faire une cour discrète 
autant qu'obstinée. J'eus de la chance : il était chez lui. 

Je le quittai vers minuit et, revenant à mon domicile, j'y trou¬ 
vai Pierre assis devant une bouteille de whisky aux trois-quarts vide. 
Sur la moquette, autour de lui, la cendre de ses cigarettes traçait 
une voie lactée où les mégots, jaillis d'un cendrier renversé, dessi¬ 
naient des constellations. 


© 1965, Fiction et Jacqueline H. Osterrath. 


129 



Mon mari me fixa avec un vague étonnement : 

— « Je te croyais retournée chez ta mère. » 

— « Pas du tout. » 

Et, sans perdre une seconde, je le mis au courant de son infortu¬ 
ne. Oubliant ses propres incartades, il eut le réflexe bien masculin 
de se jeter sur moi pour châtier d'importance l’épouse coupable. 
Mais il avait compté sans le whisky ; les genoux brusquement fau¬ 
chés, il retomba dans son fauteuil. 

— « Divorçons ! » déclara-t-iî. 

— « Je n’en vois pas la nécessité : nous sommes quittes. » 

La logique de ce raisonnement parut le satisfaire. 

— « Si tu le prends de la sorte... » 

Il n'en dit pas davantage et, réconciliés, nous décidâmes, d’un 
commun accord, d’oublier cet incident. 

Mais Pierre, peu après, laissa tramer sur son bureau une lettre 
signée « Chouchinette » qui, dans un style d’une précision toute clini¬ 
que, évoquait de brûlants souvenirs. Je déteste les diminutifs ; la 
vulgarité de celui-ci me révolta pour le moins autant que la révéla¬ 
tion de cette nouvelle infidélité. 

Je relus la lettre à loisir, et réfléchis. Pierre était, d’habitude, un 
homme d’ordre, presque tâtillon même, lorsqu'il s’agissait de ranger 
ses papiers. Je m’étonnai donc, à bon droit, de cette brusque négli¬ 
gence — ou bien voulait-il me mettre à l’épreuve ? Je résolus d’en 
avoir le cœur net et l’interrogeai sans détours. Il ne nia pas. 

— « Après tout, » ajouta-t-il, comme s’il me donnait là une excuse 
péremptoire, « Chouchinette est la maîtresse de Jacques ; je lui de¬ 
vais bien cette revanche. » 

Et, d’un air fat et satisfait, il me contempla, semblant dire : « Tu 
n’oseras pas, cette fois, me rendre la pareille ! » 

Ce en quoi il se trompait. 

Nous étions, Pierre et moi, également têtus. Ni l’un ni l'autre ne 
voulant demeurer en reste, je gagnai vite, à ce petit jeu, une grande 
expérience des hommes. 

Puis, un beau jour, cette joute cessa de nous amuser et, sagement, 
nous divorçâmes. 

Je retournai chez mes parents, où l’existence de jeune fille rangée 
que je dus mener alors me parut vite des plus ennuyeuses. 

A ce moment, un ami de notre famille, que je ne connaissais 
guère, car il habitait l'étranger, regagna la métropole ; ses visites ne 
tardèrent pas à se faire de plus en plus fréquentes. 

Il approchait de la cinquantaine et, s’il s’empâtait légèrement, 

fiction 143 


130 



ses tempes argentées n’en conservaient pas moins tout leur charme. 
Il brassait de grosses affaires ; mais, bien que je ne sois pas insen¬ 
sible à l’attrait de l’argent, c’est surtout notre grande différence d’âge 
qui me poussa à répondre « oui » à sa demande en mariage. 

Pierre (il me fallait, bon gré mal gré, admettre que mon père 
avait eu raison) n’était qu’un enfant ; nous avions goûté ensemble, 
certes, des instants agréables ; mais je n’avais jamais connu près 
de lui le sentiment de sécurité que j’éprouvais près de Charles. Las¬ 
sée — déçue aussi — de mes nombreuses aventures, je me promis 
d'être pour lui une bonne et fidèle épouse. 

Hélas ! Charles se révéla vite d’une jalousie maladive, d’autant 
plus insupportable qu'elle était, cette fois, totalement injustifiée. Ma 
conduite actuelle (irréprochable, je le souligne avec quelque fierté) 
ne pouvant lui fournir aucune arme, il s’efforça, avec un zèle maso¬ 
chiste, de mettre au jour toutes mes erreurs passées, allant même 
jusqu'à requérir les services d’un détective privé. Ce dernier n’eut 
auc un mal à réunir un important dossier ; car je n'avais, jadis, guère 
pris soin de me cacher. 

A partir de ce jour, notre vie devint un enfer. 

Charles me surveillait férocement. Mais, astreint par sa situation 
à certains devoirs mondains, il ne pouvait refuser d'accepter des 
invitations et de les rendre. Chaque soirée se terminait par des scè¬ 
nes atroces. J’étais accusée d’avoir éhontément flirté avec mon voisin 
de table ou d’avoir lancé des œillades sans équivoque à mon vis-à-vis, 
sinon même à un garçon de restaurant ou à un chauffeur de taxi : 
tout était bon pour alimenter la fureur de Charles. Il en était risible 
— mais je n’avais pas, croyez-le bien, le cœur à rire. 

Ma seule envie, désormais, eût été de quitter le foyer conjugal. 
Mais je me trouvais prise au plus vieux des pièges, celui que la na¬ 
ture tend à toutes les femmes : la maternité. 

J’étais enceinte, en effet, et, s’il faut en croire les psychiatres, les 
enfants ne sont pas heureux, dont les parents sont divorcés. Eu égard 
au futur bébé, j’estimai de mon devoir de rester près de mon mari. 
J’hésitais à le mettre au courant. Il me fallait pourtant m'y décider. 

Charles, tout d'abord, parut émerveillé : 

— « Un fils ! » dit-il. « Ce sera un fils. » 

Puis, lentement, le poison du doute commença de faire son œu¬ 
vre. Les scènes reprirent de plus belle : il essayait, cette fois, de me 
faire avouer quel était le véritable père de l’enfant. 

— « Tu m’as trompé ! » hurlait-il. « Avec qui ? Avoue, mais 
avoue donc ! » 


POUR LE MEILLEUR ET POUR LE PIRE 


131 



Mes dénégations ne faisaient qu’exacerber sa folie. 

Un soir, nous revenions, à la nuit close — la pleine lune montait 
au-dessus des toits — d’une de ces réceptions que j’avais appris à 
redouter : car mon état, quoique visible, ne m’enlaidissait pas, et je 
restais très entourée. Charles, le remarquant, rongeait son frein et 
vidait un verre après l'autre. Il garda le silence dans le taxi qui nous 
ramenait ; mais je savais, par expérience, que je ne perdais rien 
pour attendre. 

Il paya la course et, me serrant le bras à m'en faire crier, chercha 
dans sa poche les clefs de l’entrée. Il remuait les lèvres, sifflant entre 
ses dents des injures indistinctes. Puis, brusquement, comme il allait 
enfoncer la clef dans la serrure, il me lâcha pour porter les mains 
à son cœur et s’effondra sur le trottoir. 

Le taxi était reparti, la rue déserte ; il allait me falloir réveiller 
les concierges pour demander de l’aide. 

— « Puis-je vous être utile, Madame ? » 

La voix me fit sursauter ; je n'avais pas entendu les pas de l'hom¬ 
me qui, maintenant, se tenait près de moi. Il était grand, avec une 
figure maigre, burinée, que le reflet de la lune semblait teinter 
d’une vague phosphorescence. Il portait une grande cape noire — 
et, sans beaucoup d’à-propos, je songeai qu’il ne lui manquait plus 
qu’un loup de velours pour évoquer Arsène Lupin. 

— « Voulez-vous me permettre... » 

Il ramassa la clef, ouvrit la porte et, chargeant le corps de mon 
mari sur son épaule, se dirigea vers l'ascenseur. 

Je le conduisis dans notre chambre, où il déposa Charles sur le 
lit et l’examina rapidement. 

— « Mieux vaudrait appeler un médecin. » 

— « Est-ce bien nécessaire ? Il me semble... » 

L'inconnu m’interrompit. 

— « Il me semble, à moi, que votre mari n’est pas seulement 
ivre, pardonnez-moi de le souligner, mais a eu une attaque. Voyez... » 
Et, du bout des doigts, d’un geste qui me parut singulièrement res¬ 
pectueux, tel celui d’un connaisseur caressant une inestimable porce¬ 
laine Ming, il effleura la joue de Charles, où se montrait le réseau 
léger d’une couperose à ses débuts. « Voyez, il doit avoir de la ten¬ 
sion. Trop de sang, beaucoup trop de sang. » 

— « Vous avez raison ; je téléphone immédiatement. » 

Le médecin promit de venir en toute hâte et, comme je reposais 
l’appareil, l'homme à la cape noire s’inclina devant moi : 


132 


FICTION 143 



— « Si vous n’avez plus besoin de moi, Madame, je vais prendre 
congé. » 

Je voulus le remercier ; mais il se contenta de sourire et, me pre¬ 
nant la main, la baisa. J’en éprouvai une curieuse émotion. Il sourit 
encore, tourna les talons et quitta la pièce. Je restai immobile, guet¬ 
tant le bruit de la porte d’entrée se refermant sur lui. Mais je n’en¬ 
tendis rien. 

Peu après, le docteur arriva, pour donner à mon mari les soins 
nécessaires. Il me rassura. 

Ce n’était là, dit-il, qu’une petite faiblesse cardiaque, due sans 
doute à ce qu’il nomma pudiquement « des excès de table ». 

Il partit, en recommandant au malade « beaucoup de repos et peu 
de soucis ». L’ordonnance, pour un autre Charles, eût été facile à 
suivre. 

Le lendemain soir, après avoir dormi toute la journée, mon ma¬ 
ri tin t à se lever, malgré mes objurgations, et exigea de moi le récit 
complet des événements de la veille. Encore sous le coup de l’émo¬ 
tion, je ne songeais pas à mentir : je lui parlai donc de 1 inconnu 
et de son aide efficace. Charles devint blême. 

— « Tu as amené cet homme ici ! Tu as osé ! Sous mon propre 
toit ! » 

En un éclair, j’eus le temps de songer que, n'ayant pas été battue 
par Pierre pour une faute bel et bien commise, j’allais aujourdhui 
l’être par Charles, alors que je n’avais rien à me reprocher. 

Je ne sentis guère que la première gifle, qui suffit à m'assommer 
proprement. 

Je me réveillai à la clinique, dans une chambre laquée de vert 
pâle ; un e faiblesse m’oppressait, et la certitude d’un malheur. Un 
regard au visage de circonstance de l'infirmière me fit comprendre 
ce qui s’était passé. 

— « Je l'ai perdu, n’est-ce pas ? » 

Elle tenta de me consoler : 

_ « Vous n’êtes pas la seule à faire une fausse couche ! Il n'y a 

pas eu de complications ; vous pourrez donc, très bientôt, avoir un 
autre bébé. » 

« Un autre ! » songeai-je avec amertume. « Pas de Charles, en 
tout cas. » 

Je ne croyais pas si bien dire. 

Lorsque je repris quelques forces, on autorisa les visites. 

— « Il faut avoir du courage, ma petite fille, » soupira ma mère. 
« Nous avons une mauvaise nouvelle à t'apprendre. » 


POUR LE MEILLEUR BT POUR LE PIRE 


133 



— « Un malheur ne vient jamais seul, » renchérit mon père. 

Et, avec tous les ménagements d'usage, ils m’annoncèrent que 

Charles était mort. 

Incapable de manifester un chagrin que je n’éprouvais pas, je 
demandai des détails. C'est la femme de ménage qui l'avait trouvé : 
étendu devant la fenêtre ouverte aux carreaux brisés ; un morceau 
de verre lui avait tranché la carotide. On pensa que, resté seul après 
le départ de l’ambulance qui m'emmenait, il s’était levé dans la nuit 
pour fermer la croisée. Il avait dû glisser, à moins qu'il n'ait eu enco¬ 
re une attaque. Perdant l'équilibre, il heurta la vitre et se blessa 
mortellement. 

Quelques jours plus tard, je rentrai chez moi. La femme de mé¬ 
nage, enchantée d'avoir ainsi la vedette (sa photographie avait paru 
dans les journaux), me répéta ce même récit avec un grand luxe 
de détails. 

On avait remplacé le carreau cassé et, méfiante, j'examinai le 
plancher devant la fenêtre. Mais le bois plastifié ne portait aucune 
tache suspecte. 

— « J'ai tout bien nettoyé, » m'expliqua-t-elle fièrement. « D’ail¬ 
leurs, ce pauvre Monsieur a très peu saigné. » 

Je la regardai avec surprise : rien n’était plus sanglant, s’il fallait 
en croire les romans policiers, qu’une blessure à la carotide. Mais, 
après tout, la police avait classé l'affaire, et je n'aspirais moi-même 
qu’à la tranquillité. Je me gardai donc de poser la moindre question. 

A la grande indignation de ma mère, je ne quittai pas l’apparte¬ 
ment, où je passai en convalescence de longs jours vides et repo¬ 
sants. Ayant fait monter au grenier l'un des lits jumeaux et changer 
la place de quelques meubles, j'oubliai Charles, comme on oublie 
un mauvais rêve. 

Un peu plus tard, alors que la solitude commençait de me peser, 
un livreur de chez Lachaume m'apporta une admirable corbeille de 
lilas blancs et d’iris noirs. Il y avait une carte au milieu des fleurs : 

« Avec les hommages de Stephan Bethlen ». 

Je ne connaissais personne de ce nom, dont la consonance, vague¬ 
ment, évoquait l’Europe Centrale. Puis, par une association d’idées 
soudaine, je revis l’homme en noir sous la lune blanche ; je crus 
entendre à mes oreilles l'écho d’une voix douce, un peu rauque, 
teintée d’un léger accent étranger. 

Si c’était lui ? 

Toute la journée, je me sentis brûlée d’impatience et d’espoir, 
134 fiction 143 



comme une jeune fille avant son premier rendez-vous. A cinq heures, 
le téléphone sonna. 

C’était bien lui. 

Le soir même, nous dînions ensemble dans un restaurant aux 
lumières tamisées, où des tziganes, en sourdine, jouaient des mélo¬ 
dies de la puzta. 

Le lendemain, nous étions fiancés, et Stephan m’offrit à cette 
occasion une bague de rubis. 

Nous nous mariâmes peu après, dans la plus stricte intimité ; ce 
qui eut pour résultat de me brouiller avec ma famille, outrée de ce 
qu’elle appelait « une hâte indécente ». 

Ce mariage avait été une étrange cérémonie : à la nuit close, 
dans la mairie déserte, en présence du maire et de deux employés 
qui nous servirent de témoins. Stephan, en effet, avait fait valoir 
(ce que prouvaient plusieurs attestations médicales) qu’il souffrait 
d’une maladie nerveuse extrêmement rare, qui le rendait incapable 
de supporter la lumière du grand jour. 

Ce détail eût, sans doute, découragé bien des fiancées ; mais 
j’avais fait d'abord un mariage d'amour, ensuite un mariage de rai¬ 
son, et, l’un comme l’autre, ils avaient tourné au désastre. Il ne me 
déplaisait pas, à présent, de tâter d’un mariage de déraison. 

Stéphan m’enleva dans ses bras pour me faire passer le seuil de 
son domicile, une grande villa démodée, qu'une grille recouverte de 
lierre et des arbres touffus cachaient aux regards indiscrets. 

Au rez-de-chaussée, des pièces de réception s’ouvraient en enfila¬ 
de sur un vestibule dallé. J'enlevai ma veste de fourrure, pour l’accro¬ 
cher à un porte-manteau de bois sculpté qui occupait tout un pan 
cle mur et, machinalement, je cherchai des yeux un miroir pour véri¬ 
fier mon maquillage. Il n'y en avait pas. 

— « Venez, » dit Stephan. 

Il me fit visiter la maison et me montra ma chambre et le cabi¬ 
net de toilette attenant, dont l'aspect, tout d’abord, me déçut. Il pa¬ 
rut deviner ma pensée : 

— « Agathe chérie, je n'ai rien voulu entreprendre sans vous 
consulter ; vous avez carte blanche pour décorer cette pièce, et tou¬ 
tes les autres si vous le désirez, selon votre goût. Et maintenant... 
(il sourit) suivez-moi dans mon repaire. » 

Il ouvrit une porte, qui se referma derrière nous, et, traversant 
un corridor, ouvrit une seconde porte. 

Cette chambre, la sienne, était extrêmement vaste et haute de pla¬ 
fond, avec des fenêtres à la française donnant sur un balcon ; les 


POUR LE MEILLEUR ET POUR LE PIRE 


135 



tapis épais, les meubles harmonieux et confortables, d’un Louis XV 
très pur, tout révélait le sens du confort et du raffinement. Sur une 
table, un souper froid était préparé. 

Dans une alcôve, que masquaient à demi des rideaux de velours 
rouge, un grand lit semblait nous attendre. Nos regards s’y fixèrent 
et, brusquement, le même élan nous jeta l'un vers l’autre... 

Oublié, le souper demeura intact sur la table. 

Le lendemain, je m'éveillai, brisée d’une fatigue délicieuse. Ste- 
phan, près de moi, dormait encore, dans le faible halo d'une ampou¬ 
le en veilleuse. La chambre était sombre, car, derrière les fenêtres 
ouvertes, de lourds volets de fer plein la défendaient de la clarté 
du jour. Je me souvins alors de cette maladie nerveuse dont mon 
mari disait souffrir. Peut-être en guérirait-il plus tard ? Mais que 
m'importait ? J'aurais volontiers accepté de vivre dans une cave, 
pour peu qu'il m’y fît connaître d'autres nuits semblables à celle 
qui venait de s'achever ! Mais il ne fut pas nécessaire d'en venir à 
cette extrémité. 

Peu à peu, notre existence s'organisa. 

Stephan ne se levait jamais avant midi ; nous déjeunions ensem¬ 
ble. A la suite de quoi j’allais faire des courses et voir des amies, 
quand, par ce corridor dont une porte ne s'ouvrait qu’après que 
l’autre se fut refermée, je ne le rejoignais pas dans sa chambre. 
Nous y faisions la sieste ou l'amour, ou bien, sans me lasser, je le 
regardais travailler : car j'avais découvert avec surprise que, sous un 
pseudonyme, Stephan était un auteur à la mode. 

Le Heiduque et la Rose, Sous les remparts de Hermannstadt, Les 
cavaliers de Klausenberg é taient des romans historiques, dont l'ac¬ 
tion violente se déroulait au XVIII e siècle, décrite avec un si grand 
luxe de détails que c'était, semblait-il, ses propres souvenirs que 
Stephan y contait. 

J’en profitai pour interroger mon mari sur son passé. 

Originaire du Bernat de Transylvanie, il était, après avoir perdu 
toute sa famille, venu très jeune encore s’établir en France, où il se 
fit naturaliser. Depuis, il n'avait jamais quitté sa villa. Pendant la 
guerre, sa maladie lui avait valu d'être réformé ; vivant tranquille, 
nul ne lui avait cherché noise. Il disposait d'une jolie fortune, la 
gérait lui-même, et n’écrivait ses romans que pour son plaisir ; il 
avait été le premier surpris de leur succès. 

Il coulait ainsi des jours heureux, jusqu’au moment où il me ren¬ 
contra et mesura brusquement toute sa solitude. Ayant appris mon 
veuvage, il tenta sa chance avec le résultat que l’on sait. 


136 


FICTION 143 



Stephan avait un vaste cercle de relations et d'amis et, presque 
chaque soir, nous sortions pour aller danser, souper chez l’un ou 
chez l'autre, ou, main dans la main, nous promener dans les rues 
de la ville. 

Pourtant, certaines nuits (je finis par remarquer qu’il s'agissait, 
en général, des nuits de pleine lune) Stephan s’enfermait dans sa 
chambre, en me priant de ne pas le déranger. Je lui obéis volontiers. 
Plus sage que la femme de Barbe-Bleue, je ne tenais nullement, par 
une intempestive curiosité, à mettre en danger une union qui m'ap¬ 
portait enfin le bonheur dont je n’osais plus rêver. 

Profitant de la permission donnée par Stephan, j’entrepris de réno¬ 
ver la maison. Toutefois, j’eus soin de lui soumettre mes plans, qu'il 
approuva sans hésitation, sauf sur un point : j'avais (quelle femme 
ne l’a-t-elle ?) la passion des miroirs. J'aurais voulu en accrocher 
partout, particulièrement dans ma chambre, où j’avais prévu une 
salle de bains et, pour mon lit, une alcôve toute en glaces. 

— « Votre chambre, Agathe, est votre domaine, et vous y ferez 
ce que bon vous semble, » dit Stephan. « Mais, pour l’arnour de moi, 
je vous demande, partout ailleurs, de renoncer à ces miroirs. » 

— « Oh ! mon chéri, » protestai-je, « vous n'êtes pourtant pas 
comme la Castiglione qui, vieillissante, les bannit de sa demeure ! 
Mais, naturellement, je ferai comme il vous plaira. » 

Cet entretien me donna à réfléchir. 

Mon mari, si j’en croyais l'état-civil, était aussi âgé, pour le moins, 
que l’avait été Charles. Or, on ne lui eût pas, à le voir, donné plus 
de trente ou trente-cinq ans. 

Il y avait là une contradiction qui, s’ajoutant à d’autres détails 
— les romans historiques de Stephan, son pays d’origine, son appa¬ 
rente jeunesse et sa fortune, semblait-il inépuisable — n'allait pas 
sans éveiller d’étranges soupçons. Aurais-je épousé, par hasard, un 
autre comte de Saint-Germain ? 

Je me traitais de sotte et me forçais à rire de ces absurdités. Mais 
je ne parvenais plus à tenir en bride mon imagination : il me fallait 
savoir. 

Une à une, je fis soigneusement la liste de toutes les bizarreries 
que manifestait mon époux et, peu à peu, une hypothèse prit forme. 
Je décidai, pour la vérifier, de tenter quelques expériences. 

Le lendemain, j’allai en ville et, dans la viti-ine d’un antiquaire, 
découvris une broche qui me parut fort bien convenir à mes desseins. 
C’était un bijou fantaisie, sans grande valeur, représentant, coupé 
par la moitié, un globe impérial surmonté d’une croix. Le soir même, 


POUR LE MEILLEUR ET POUR LE PIRE 


137 



alors que nous devions dîner en tête à tête, j’en ornai le décolleté 
de ma robe. Stephan, tout d’abord, n'y prit pas garde. Puis, brusque¬ 
ment, son regard devint fixe. Je le vis serrer les poings et les mâchoi¬ 
res comme s'il maîtrisait avec peine une douleur physique ou une 
répulsion morale. 

— « Agathe ! » s’exclama-t-il. « Quelle est cette affreuse chose ? » 

Je pris un air étonné : 

— « De quoi parlez-vous ? » 

— « Mais de cette broche ! C’est de l’imitation, d’une insupporta¬ 
ble médiocrité, et parfaitement indigne de vous. Je vous en prie, 
promettez-moi de ne plus jamais la porter, ou mieux, jetez-la ! De¬ 
main, je téléphonerai cher Cartier, que l'on nous apporte un assorti¬ 
ment : vous en choisirez une autre. » 

J’ôtai le bijou de ma robe et, passant sur le balcon, le lançai 
dans le jardin où, sous le feuillage léger du printemps, les deux chats 
noirs de Stephan modulaient un péan triomphal. 

Mon mari eut un soupir de soulagement et, cette nuit-là, mieux 
que jamais, me prouva l’ardeur de son amour. 

Ces événements m'inclinèrent à réfléchir sérieusement, quant à la 
conduite à tenir : en dépit de mes belles résolutions, la curiosité 
l’emporta sur la prudence. 

J'attendis quelques semaines (il ne fallait surtout pas éveiller les 
soupçons de Stephan) et, descendant à l'office, apportai à la cuisiniè¬ 
re une recette découpée dans un illustré. Il s’agissait d'un aïoli. La 
vieille femme leva les bras au ciel : 

— « Monsieur déteste l'ail, nous n’en avons pas une gousse dans 
la maison ! Il m'a défendu d’en acheter. » 

— « Mais j’en ai envie, moi. » 

— « Que Madame demande à Monsieur. » 

Je n’insistai pas et remontai dans ma chambre, de plus en plus 
persuadée de tenir la clef du mystère. Il me restait une expérience 
à tenter, qui serait, celle-là, décisive. Je consultai le calendrier. Je ne 
m’étais pas trompée : nous étions au moment de la pleine lune. 

Dans le courant de l’après-midi, je fis quelques courses et rendis 
visite à mon médecin. 

De retour à la maison, je gagnai la chambre de mon mari ; il y 
marchait de long en large, avec une sorte d’impatience fiévreuse, et 
son regard allait de la pendule aux volets hermétiquement clos. Sans 
aucun doute, il attendait la tombée de la nuit. 

J’étrennais une robe neuve, livrée le matin même par le couturier. 

fiction 143 


138 



— « Sortirons-nous, mon chéri ? Je brûle d’envie de faire admirer 
à la ville entière ma nouvelle toilette ! » 

Stephan fronça les sourcils : 

— « Je suis désolé, Agathe. » 

Je pivotai devant lui, comme un mannequin, lors d'un défilé de 
collection : sur mon ample jupe de tuile noir, la lumière fit briller 
les paillettes de tous leurs feux. 

— « Alors, soyez mon public, Stephan ; il m’est, de tous, le plus 
précieux. » 

Mais il secoua la tête. 

— « Je suis désolé, Agathe, » répéta-t-iî. « Je vous demande, cette 
nuit, de me laisser seul. » 

Je lui fis une révérence. 

— « Vos désirs sont des ordres, ô mon seigneur. Je vous quitte. 
Mais... » J'hésitai, comme une femme trop gâtée qui médite un capri¬ 
ce. « Mais préparez-moi d’abord un cocktail. » 

Mon mari retint un geste d'agacement ; puis, résigné, ouvrit un 
meuble bas contenant des alcools variés. Il dosa le mélange, remplit 
les verres et m’en offrit un. Il dissimulait de plus en plus mal son 
impatience et, machinalement, reprit à travers la pièce sa promena¬ 
de de fauve en cage. 

Je profitai de ce qu’il me tournait le dos pour, d'une violente 
pression des doigts, briser le verre que je tenais. Poussant un faible 
cri qui fit tressaillir Stephan, je lui tendis ma main blessée, dont le 
sang ruisselait déjà. Il fit un pas en avant et ses yeux se dilatèrent. 
Involontairement, je pensai au Radeau de la Méduse, tant la faim, 
tout ensemble, et la soif venaient brusquement de se peindre sur 
son visage. Mais, tout aussi vite, il se maîtrisa. 

Arrachant le tapis de satin brodé qui couvrait une table, il me l'en¬ 
roula autour de la main. Je sentis qu’il tremblait. 

— « Agathe, vite, appelez un docteur ! » 

Je montrai le téléphone, à l'autre bout de la pièce. 

— « Ne pouvez-vous pas le faire vous-même ? » 

— « Je vous en supplie, Agathe, ne posez pas de question. Quittez 
cette pièce. J’aurais peur... » 

Je le regardai bien en face : 

— « Vous auriez peur, n’est-ce pas, de succomber à la tentation ? 
Je me suis renseignée. S’il faut en croire les bons auteurs, quiconque 
a subi la morsure d’un vampire risque fort, en certaines circonstan¬ 
ces, de devenir vampire à son tour. » 

Mon mari sursauta. 


POUR LE MEILLEUR ET FOUR LE PIRE 


139 



« Je suis touchée de vos scrupules, Stephan, et ne vous en aime 
que davantage : vous voulez m’épargner de partager ce sort qui est 
le vôtre. Mais... » Lentement, je détachai l’étoffe et lui tendis ma 
paume ensanglantée. « Mais, » continuai-je, « le docteur, cet après- 
midi, a confirmé mes doutes. Pour notre enfant à naître, ne croyez- 
vous pas qu’il vaudrait mieux, si son père est un vampire, que sa 
mère en soit une également ? » 

Stephan, tombant à genoux, me saisit la main et, passionnément, 
y colla ses lèvres. 


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140 


FICTION 143 









revue 
des livres 

1 lei, on 


Villlers d9 l’Isle-Adam demeure l’un 
des grands méconnus du siècle passé. 
Sans doute, son nom est-il vaguement 
inscrit dans la mémoire des « lettrés 
moyens » ; mais son œuvre, combien 
l’ont seulement parcourue ? 

Une partie de cette œuvre appartient 
au domaine du Fantastique. Voici quel¬ 
ques années, une réédition de L'Eve 
future remit en lumière cet aspect 
d’un écrivain hors série. Gros ro¬ 
man, édifié au carrefour du Surnaturel 
et du Merveilleux scientifique (ce que 
l’on dénomme aujourd'hui la Science- 
Fiction), L'Eve future renferme un trésor 
d’idées étincelantes ; mais la complexité 
du sujet, la verbosité intarissable de 
l’auteur se donnant carrière sur d’aussi 
vastes dimensions, peuvent y déconcer¬ 
ter le lecteur néophyte. Que ce dernier 
ait l'occasion d'aborder par d’autres fa¬ 
ces un talent étrange — mais très divers 
en son étrangeté — c’est chose éminem¬ 
ment souhaitable. C’est pourquoi Henri 
Parisot a été bien inspiré en rassem¬ 
blant quelques textes plus courts de 
Villiers. 

Issu de la phalange surréaliste, Parisot 
s’était voué au culte des Lettres Fantas¬ 
tiques, longtemps avant l’engouement ac¬ 
tuel. Audacieux, mais plein d’un zèle 
sévère en ses recherches et ses choix, 
il fit de son propre « label » un critère 
de qualité, aux « Editions des Quatre 
Vents » et chez Robert Marin. Récem¬ 
ment, il a réuni une précieuse somme 
des contes d’Hoffmann. Et voici qu'il 
aborde Villiers... 

Avec Villiers, comme avec Arnim, com- 



VilÜers de Nsie-Adam 

Contes fantastiques 

me avec Poe, nous sommes plus près 
du génie que du talent. Le génie, c’est 
parfois la démesure, l'anxiété psychique, 
ce sont les hauts et les bas d’une ins¬ 
piration tourmentée. L’Eve future est un 
chef-d'œuvre en dents de scie. Et, aussi 
bien, mettons en fait qu’on pourrait don¬ 
ner de Poe une idée calamiteuse, par 
une sélection maladroite. Ici, avec le 
recueil qu’on nous offre, l’on a su grou¬ 
per, et c’est déjà un réel mérite, des 
morceaux qui permettent de juger assez 
bien cette diversité étonnante qui carac¬ 
térise l’imagination de Villiers. 

Le livre s’ouvre sur Claire Lenoir, qui, 
par sa seule forme, est un écrit fort 
singulier. Villiers a joué la difficulté en 
passant la parole à un personnage ca¬ 
ricatural : Tribulat Bonhomet, type du 
faux savant, bouffi de prétention, se 
soûlant de sa propre jactance. Ce fan¬ 
toche a hanté Villiers durant une partie 
de sa vie, comme, plus tard, le Père 
Ubu obséda Jarry. Ici, Tribulat, promu 
narrateur, conte ses rapports avec l’in¬ 
quiétant couple des Lenoir ; il joue à 
l’apprenti sorcier en voulant se mêler 
de trop près aux aventures intimes de 
Claire. Et des circonstances dramatiques 
vont alors le contraindre, lui matérialiste 
impénitent, incrédule buté, à enregistrer 
« scientifiquement » ce qu’il faut bien 
appeler un phénomène métapsychique, 
une sorte de vertigineux mirage dont la 
femme est l’instrument récepteur. Sans 
doute, le postulat mis en œuvre par Vil¬ 
liers est-il si ébouriffant que nous 
croyons y entrevoir la pratique du « ca¬ 
nular » en matière de fantastique, cela 


REVUE DES LIVRES 


141 



trente ans avant l’arrivée de Gaston Le¬ 
roux ; mais enfin, la simple exhibition 
d’un Tribulat Bonhomet, imbécile sur- 
volté, éructant, est de celles qui don¬ 
nent du relief à uns œuvre. 

Avec Vers, l’orchestration change, se 
fait suave. Nous atteignons l’un des 
hauts lieux de la littérature fantastique. 
Parisot a raison de comparer ce petit 
joyau à ia splendide Ligeia de Poe. Ici 
comme là, il s'agit d'une lutte de 
l'Amour contre la Mort. Ne chicanons 
pas Viiliers parce qu’il ouvre son récit 
avec une citation un tantinet adultérée : 
« L’Amour esi plus fort que la Mort, a 
dit Salomon. » Le chantre du Cantique 
avait seulement proclamé que !’Amour 
est fort COMME la Mort ; et encore ne 
faut-il pas entendre cet aphorisme ainsi 
qu’un verdict de « match nul » après 
une empoignade sur le ring. C’est seu¬ 
lement une comparaison pleine de l’em¬ 
phase orientale : « L’Amour est puissant, 
vigoureux comme... » Mais, d’autre part, 
constatons que, dans Véra, Viiliers orga¬ 
nise bel et bien un étrange combat, au 
fond de la retraite patricienne où le 
comte d’Athol s’est claquemuré, après 
avoir conduit sa bien-aimée au tombeau. 
Nous sommes là dans un univers orné, 
doré, capitonné, proche de celui que 
Huysmans créa pour Des Esseintes ; 
mais, alors que celui-ci ne faisait que 
cultiver son spleen, le comte d'Athol 
poursuit l’assouvissement d’un désir 
exorbitant, surhumain : il ne veut pas 
que Véra soit morte, il la déclare pré¬ 
sente, il s’enfonce avec délectation dans 
le mythe. Ce serait simplement l’histoire 
d'un dément, s’il n’y avait l’adorable 
« chute » des dernières lignes, lesquel¬ 
les transfigurent le récit en y introduisant 
le Fantastique sous sa forme la plus 
raffinée... 

Après cette tragédie en serre chaude, 
L’intersigne nous apporte l’air vif du 
bocage vendéen, où, sous le clair de 
lune, on n’est pas sûr de distinguer 
les vivants des trépassés : c’est une 
nouvelle dans la bonne tradition classi¬ 
que. 

Il est possible que de sourcilleux 
amateurs ergotent sur la nature spécifi¬ 
quement « fantastique » de trois autres 
contes placés dans ce livre ; mais, du 
moins, la bizarrerie, la « morbidezza » 
s'y trouvent, elles, à si forte dose, que 


ces textes s'insèrent sans dissonance 
dans i’ensemble. 

Le secret de l’échafaud aborde un 
problème qui a passionné d’authentiques 
savants, celui de la plus ou moins lon¬ 
gue survie des décapités. En passant, 
mentionnons la curieuse tentative que fit 
Viiliers de donner un « pendant » à ce 
conte avec L'instant de Dieu (qui ne 
figure pas ici). Le secret de l'échafaud 
nous narre l’expérience — supposée — 
d'un célèbre chirurgien. Dans L’instant 
de Dieu, un prêtre voudrait, le couperet 
tombé, arracher un signe de repentir à 
un criminel endurci. 

La torture par l'espérance et Catalina 
sont, apparemment, de simples « récits 
de terreur » ; mais, dans un cas comme 
dans l’autre, le lecteur se sent envahir 
par ce très particulier malaise propre à 
certains cauchemars, cette paralysie plus 
ou moins complète dont souffre le rêveur 
à l’approche d'un péril. Est-elle réelle, 
est-elle rêvée, cette évasion rampante, 
cette avance au ralenti à travers les 
geôles de l’Inquisition, dont le chétif 
héros se demande « s’il ne serait pas 
déjà mort » ? Quant à Catalina, si l’on 
veut l’analyser froidement, on s’aperçoit 
que l’affaire relève de la folie furieuse, 
avec ce serpent géant ligoté autour 
d’une armoire; mais il semble bien qu’en 
sa déraison même, la monstrueuse vision 
appartienne à la faune onirique, ou, tout 
au moins, à ces domaines où l’esprit 
s’égare parfois, dans l’entre-chien-et-loup 
du désœuvrement. Je me souviens 
qu’étant enfant, j’imaginais des invasions 
d’immenses reptiles, dans une avenue 
très calme, proche du logis. Pourquoi 
ces appétits d’horreur ? Mais, en admet¬ 
tant que Viiliers ait voulu nous servir 
un phantasme de ce genre, en l’entou¬ 
rant de quelques oripeaux chatoyants, 
convenons que son tableau est une 
somptueuse, une hideuse réussite. 

Sur le style de Viiliers, tributaire de 
son époque, quelques mots sont néces¬ 
saires. Sans doute représente-t-il l’abo¬ 
mination de la désolation, aux yeux de 
ceux de nos contemporains que leur 
puritanisme a conduits à ce que Claude 
Mauriac dénomme l’« alittérature ». Les 
gongorismes de Tribulat Bonhomet, en¬ 
core qu’il s’agisse de boursouflures vo¬ 
lontaires, sont de nature à les faire 
grincer des dents. Et quels sourires de 
pitié doivent leur arracher les ciselures 


142 


FICTION 143 



de plume prodiguées dans Véra ! Mais 
une large part du « public lisant », 
exempte des partis pris d’école, saura 
goûter l’enchantement, très fin-de-l’autre- 
siècle, qui émane de ces pages. Nous 
arrivons en des temps où les préraphaé¬ 
lites et Gustave Moreau sortent de leur 
purgatoire, où l'on recommence à s’ex¬ 
tasier devant les féeriques objets de 
Gallé, cù Montesquiou-soi-môme retrou¬ 
ve des porte-fleurs. On peut aussi bien 
réhabiliter cette prose opalescente. Et 
encore, et surtout, convient-il d’y appré¬ 
cier, malgré les surcharges et les enjo¬ 
livures, une remarquable clarté. On est 
libre d’aimer ou de ne pas aimer, mais 
on aurait mauvaise grâce à prétendre 
être gêné par des obscurités de langage, 
de récit, d’intentions... 

Avec quatre-vingts ans de recul, cette 
lecture de plain-pied a bien son prix. 
La vogue présente — et peut-être pré¬ 
caire — du Fantastique a provoqué 
l’éclosion d’une foule d’écrits alambi¬ 
qués, flous, invertébrés, où les contor¬ 
sions de phrases, que leurs auteurs pa¬ 


raissent prendre pour l’exercice du 
« beau style », ne servent souvent qu'à 
pallier une carence d’imagination. Cela 
devient du Fantastique de mots, de for¬ 
me, d’humeur, parfois des manifesta¬ 
tions d’inquiétant narcissisme, toutes 
choses qui déroutent, qui rebutent le 
lecteur de bonne foi, et pourraient pré¬ 
sager la tombée en déliquescence du 
genre. Ce n’est nullement prendre le 
parti des « alittérateurs » que de déplo¬ 
rer certaines logorrhées malsaines. En 
tout cas, il est excellent de relire «nos» 
classiques, tel ce tumultueux Villiers de 
l’Isle-Adam — grand, malgré ses travers 

— pour y retrouver les lignes de force, 
les tendances-mères de la littérature fan¬ 
tastique. Justement parce que celle-ci 
répond à certaines nostalgies d’Au-delà 

— ce terme pris en son acception la 
plus large — parce qu’elle exige des 
gageures d’inspiration, elle doit imposer 
aussi une probité de la forme, la préci¬ 
sion, la limpidité. 

Jean Louis BOUQUET 


Contes fantastiques par Villiers de l’Isle-Adam : Flammarion, Collection « l’Age 
d’Or », 9,75 F. 


Claude Seignolle : La Malvenue 

La nuit des Halles 

Préface au Grand et Petit Albert 


Le fantastique de Seignolle a sa di¬ 
mension propre. Comme le dit Hubert 
Juin, il s’agit d’un fantastique assumé 
et non pas imaginé. Poe, Lovecraft, Jean 
Ray sont des hommes seuls, ils créent 
les faits relatés, et le monde qu’ils révè¬ 
lent est leur univers propre, surgi de 
leur esprit. Seignolle ne crée pas, il 
rassemble, trie, ordonne un fantastique 
rêvé par des générations paysannes nour¬ 
ries de sorcellerie campagnarde, ou en¬ 
core né des'villes et de leur passé. 

Rien de cosmique dans cet univers, 
rien qui crève ou bouleverse les cadres 
établis, mais un monde très réel, très 
réaliste, collé à la terre, faisant corps 
avec l’homme. Ce ne serait qu’une en¬ 
quête folklorique, si Seignolle n’était 
avant tout un écrivain, dont l’écriture 
n’est point une et figée, mais s'adapte 


chaque fois au sujet traité. Ainsi la lan¬ 
gue, le style, les images diffèrent selon 
les sujets, et les courts romans de La 
Malvenue ne se rédigent pas comme les 
contes citadins de La nuit des Halles. 


La Malvenue, Marie la Louve, Le Ga- 
loup, Le Diable en sabots, rassemblés 
sous la même couverture, sont quatre 
courts romans, paysans et fantastiques, 
où s'opère harmonieusement la fusion 
de ces deux éléments dissemblables : 
le réalisme et le fantastique. Langue, 
image, écriture, tout vient de la glèbe, 
restitue le pesant soleil d’août, l’espace 
dur de l’été, la terre sèche, la sueur 
des hommes. C'est une langue paysanne, 
où affleurent les archaïsmes, et qui fait 
corps avec son sujet, au point qu’on 


REVUE DES LIVRES 


143 





croit surprendre des récits de veillées, 
avertissant les auditeurs du danger de 
frayer avec ies forces obscures. 

La Malvenue, c'est avant tout le destin 
d’une fille grisée par l’été et par le jeu 
des flammes, qui boute le feu alentour, 
charge un innocent, amène son amoureux 
à incendier la ferme paternelle. A pre¬ 
mière vue, rien qui dépasse un destin 
de fille perverse et pyromane. Mais il 
y a l’autre, la statue brisée qui dormait 
sous la terre et qui porte malheur ; il 
y a le trimardeur dont les apparitions 
répétées sont sans doute autre chose 
que des hallucinations. Et surtout il y a 
ce que l’on devine, ce que l’auteur 
suggère : la présence maléfique de celui 
qu’on ne nomme pas, mais qui, sans 
prodige, par le simple cheminement du 
mal dans les esprits, révèle sa présence 
de façon redoutable. 

Marie la Louve a reçu d’un meneur 
de loups le pouvoir de guérir les bles¬ 
sures, mais perdra ce don quand mourra 
le donateur. La fille en rit d'abord, puis 
un jour, cédant aux supplications, elle 
guérit un enfant. C’est alors le haro gé¬ 
néra], le pays dressé contre cette mau¬ 
vaise, cette fille du diable, cette sorciè¬ 
re. La haine baveuse et basse se déchaî¬ 
ne, chacun la hait, la méprise, l’envie 
et la désire. Et Marie, repoussée par 
tous, reniée par Dieu, se veut servante 
de l’Autre et déchaîne autour d’elle des 
puissances mortelles. 

Dans ces deux romans, le fantastique 
est tout en suggestions, en silences, en 
courants sous-marins qui agitent les pro¬ 
fondeurs des âmes. Au contraire, Le 
Galoup et Le Diable en sabots nous en¬ 
traînent directement dans les terres 
maudites : soit qu’un fermier se change 
en loup et massacre de nuit les trou¬ 
peaux ; soit que le diable se fixe dans 
un village, y exerce le métier de for¬ 
geron, et y brase et martèle les portes 
qui se fermeront sur de futurs assassins. 


Mais Seignolle n’est pas familier que 
du terroir solognot. A la suite de Ner¬ 
val, il a découvert que les grandes 
villes sont terrain plus riche encore, 
avec ces strates déposées par les siè¬ 
cles, ces mille magies, mille conniven¬ 
ces secrètes entre les gens et les cho¬ 
ses, avec le grand secret enclos dans 
les pierres, monde qu’il faut se hâter 

144 


d'explorer et de défricher, dont il faut 
recenser toutes les richesses, avant que 
la pioche des démolisseurs achève ce 
qu’a commencé l’instruction obligatoire, 
le nivellement des esprits, la destruc¬ 
tion concertée de tout ce qui fut le 
passé. 

Aussi Paris, sous sa plume, se révèle 
aussi complexe, aussi fantastique que 
les plus lointaines campagnes, dans ces 
contes voués à la magie citadine. Par 
certains détails, La nuit rappelle ce livre, 
si envoûtant, de Jacques Yonnet : En¬ 
chantements sur Paris, où l’on esquisse 
les limites dévolues à ce diable cita¬ 
din, dont l’autorité ne s’étend guère au- 
delà de l’enceinte de Philippe-Auguste. 

C’est là, dans ce périmètre où tout est 
redoutable, que Sonia, la pitoyable pe¬ 
tite putain de quinze ans, s’embusque 
la nuit, choisit un client parmi les plus 
sanguins des Halles, puis s’en retourne 
dormir au Père-Lachaise. 

Chaque millième cierge allumé dans 
l’église St-Merri appartient au Diable, 
et la vie du suppliant dure autant que 
cette flamme brève. Le héros du conte 
de cette malédiction se fait une arme, 
et exerce une vengeance raffinée contre 
la femme qui jadis le ridiculisa. 

Il y a encore ce bourreau surgi des 
âges, ce faucheur qui se révèle la Mort. 
Et puis il y a Delphine, héroïne d’une 
histoire d’amour et de désillusion, qui 
ne peut que répéter des gestes ' accom¬ 
plis cent ans plus tôt, pour tomber frap¬ 
pée par une balle tirée en 1300. Jean 
Ray y voyait « une dangereuse intrusion 
dans l'Inconnu, une troublante polarisa¬ 
tion... dont les plans d'incidence se si¬ 
tuent dans un autre monde, peut-être 
hypergéotrique ». 

Et nous touchons là à un domaine où 
fantastique et S.F. se mêlent, comme ils 
le font dans Le Diable dans la tête, qui 
nous apprend que certaines nuits le pla¬ 
teau Beaubourg est hanté par le fantôme 
d’une rue oubliée. 

Le monde ainsi découvert ne paraîtra 
étrange qu’à ceux qui perdirent l'habitu¬ 
de de regarder, de marcher avec lenteur, 
cherchant à surprendre le secret des 
visages et des choses, devenant par là 
sensibles à bien des résonances semi- 
éteintes. 


Ce fantastique quotidien, cet insolite 
FICTION 143 



de la vie courante, on le découvre dans 
le destin du Grand et du Petit Albert, ce 
grimoire introuvable. Alors que les édi¬ 
tions en furent multiples. Il y a une 
quarantaine d’années, la dernière édition 
populaire se vendait aux sorties du mé¬ 
tro. Et ces dizaines, ces centaines de 
milliers d’exemplaires ont été perdus, 
détruits, soigneusement cachés... Ou, 
comme le suggère Seignolle dans sa 
piéface, repris par le Diable qui n’aime 
point voir ses secrets traîner partout. 

Il aurait bien tort en ce cas, car Le 
Grand Albert, loin d’être un grimoire, 
intéresse l’historien des sciences. C’est 
l’Encyclopédie de la Renaissance, le re¬ 
censement des croyances scientifiques 


d’une époque. Et qui le lit avec atten¬ 
tion, et a de la mémoire, retrouvera 
maints tours et recettes repris dans les 
ouvrages de physique amusante du XIX e 
siècle, voire dans La Science Illustrée 
éditée par Figuier. Il y trouvera aussi 
l'origine de remèdes populaires, comme 
ce sirop de limaces rouges, encore prô¬ 
né dans ma jeunesse. 

Le Petit Albert, lui, est en revanche 
un grimoire magique, qui reprend sou¬ 
vent, en les dénaturant, des remèdes 
du Grand Albert, qui parle beaucoup 
des dons magiques, mais se tait sur 
l’essentiel : comment les obtenir. 

Jacques VAN HERI» 


La Malvenue par Claude Seignolle : Marabout. 

La nuit des Halles par Claude Seignolle : Maisonneuve. 
Le Grand et le Petit Albert : Nouvel Office d'Edition. 


Ce roman combine deux thèmes, dont 
le premier est de nature sociologique, 
et dont le second relève de l’aventure 
pure et simple. L’un et l’autre de ceux-ci 
sont intéressants en eux-mêmes, mais 
ils sont traités de façon parfois déce¬ 
vante. Leur combinaison eût pu donner 
quelque chose de très vivant, mais Jack 
Vance en a tiré un roman qui, en dépit 
de passages excellents, laisse le lecteur 
sur sa faim. 

C’est au thème sociologique que se 
rapporte le titre. La planète Pao est ap¬ 
paremment un monde jadis colonisé par 
des Terriens, et habité par les descen¬ 
dants de ces colons, indolents et paisi¬ 
bles, les Paonais se contentent d’une 
culture en stagnation. Ils parlent une 
langue qui correspond à leur indolence 
et à l’apathie avec laquelle ils s’accom¬ 
modent d’assassinats occasionnels dans 
leur dynastie régnante. A la suite d’un 
tel assassinat, un « sorcier » originaire 
d’un monde voisin propose un plan au¬ 
dacieux pour sortir les Paonais de leur 
torpeur : la création d’idiomes diffé¬ 
renciés pour les divers groupes sociaux, 
chacun de ces idiomes étant fabriqué 
de manière à stimuler la créativité pro¬ 
pre d’un groupe. Le sujet est intéres- 


Jack Vance 
Les langages de Pao 

sant, et Vance le rend tout aussi vrai¬ 
semblable que le parler « socialiste » 
standardisé décrit par George Orwell 
dans 1984. 

Les aventures sont celles de Béran 
Perasper, héritier légitime du trône de 
Pao, que le « sorcier » Paiafox emmène 
sur sa propre planète, pour le soustrai¬ 
re au danger et l’élever. Paiafox n’est 
pas sorcier, en réalité, mais un savant 
ambitieux qui entend utiliser le jeune 
prince comme un outil en vue de sa 
propre conquête de Pao. Béran combi¬ 
nera donc des éléments culturels du 
monde de Paiafox avec ses caractères 
innés de Paonais. 

L’astuce de l’auteur consiste à faire 
sentir que le monde de Paiafox com¬ 
porte ses propres faiblesses — bien que 
celles-ci restent naturellement invisibles 
aux tranquilles Paonais. La principale 
est une sorte de sclérose due à une 
tradition trop strictement observée : Im¬ 
portation de femmes étrangères desti¬ 
nées à l’enfantement de fils, modifica¬ 
tion du corps du « sorcier » pour en 
faire une sorte de super-organisme de 
robot, patriarcat myope et égoïstement 
replié sur lui-même. De son éducation, 
Béran tirera des traits qui s’uniront à 


REVUE DES LIVRES 


145 


ceux de sa propre race pour surprendre 
finalement Palafox. 

Tout cela est ingénieux, et correcte¬ 
ment traduit par Elisabeth Giiie. L’échec 
de l’auteur provient de la difficulté qu’il 
y a à rendre également intéressants les 
événements individuels et ceux qui affec¬ 
tent l’ensemble d’une vaste collectivité. 
Jack Vance raconte plus aisément les 
premiers que les seconds : ses scènes 
de batailles et de révolutions n’ont pas 
le mouvement de celles de Poul Ander¬ 
son, de telle sorte que le lecteur les 
considère avec une certaine indifférence. 


Conscient sans doute de cette faiblesse, 
l’auteur adopte parfois le point de vue 
distant de l’historien — avec plus de 
bonheur, il faut le souligner — et il en 
résulte une inégalité dans l’équivalent 
de ce que les peintres appellent la 
matière. 

L’ensemble n’est pas dénué d’intérêt, 
il s’en faut de beaucoup ; mais les idées 
utilisées eussent mérité un traitement 
plus soigné, avec un meilleur contre¬ 
point des deux thèmes principaux. 

Demètre iOAKIMSDIS 


Les langages de Pao (The languages of Pao), par Jack Vance : Denoël, 
Présence du Futur ». 


Porté par un ouvrage de moins de 
cent pages — dont plusieurs sont consa¬ 
crées à des illustrations — un titre aussi 
général implique un choix de la pari 
de l’auteur. Ce que Gérard Diffloth sem¬ 
ble avoir cherché à rédiger est, prin¬ 
cipalement, une plaidoirie adressée à 
des lecteurs profanes. 

Remontant comme de juste aux origi¬ 
nes, et même aux précurseurs, il intitule 
la première partie de son étude Les 
racines de la science-fiction, et cherche 
les liens entre ce genre littéraire d’une 
part, l’épopée, l’utopie, les récits mythi¬ 
ques et les contes de fées de l’autre. 
Qu’il y ait, là comme ici, des motivations 
de l’inconscient, la chose est difficile¬ 
ment contestable. Mais Gérard Diffloth 
ne paraît pas suffisamment dominer la 
psychologie pour les dégager. De plus, 
il ne définit pas clairement ce qu'il 
nomme science-fiction : sans doute une 
telle définition est-elle inévitablement 
subjective (en partie tout au moins) mais 
elle permet de poser les fondations d’un 
raisonnement e d'une argumentation. 
Peut-être faut-il voir une définition indi¬ 
recte à ia page 12, là où l’auteur écrit : 
...la Science ou la Technique a pu ins¬ 
pirer les conteurs de jadis, mais jamais 
de façon systématique et prolongée, 
c'est pourquoi on ne peut parler encore 
de s-f. Admettons. Mais ce manque de 
précision joue des tours à l’auteur, puis- 


Gérard Diffloth 

La science-fiction 

qu’il l’amène à écrire (en cette même 
page 12, et à quelques lignes d’interval¬ 
le, d’une part que les utopies ne font 
pas partie de la s-f, et de l’autre que 
l’on trouve parmi les utopies de vérita¬ 
bles anticipations, au sens que donne 
la s-t à ce mot. 

En fait, cette première partie permet 
de distinguer la faiblesse principale de 
ce travail (faiblesse qui éclate encore 
plus nettement, ainsi qu’on aura l’occa¬ 
sion de le remarquer, sur le plan stric¬ 
tement historique) : les connaissances 
de l’auteur sont évidemment insuffisantes 
pour présenter un panorama — ou une 
simple esquisse — de la science-fiction. 
C’est ce défaut qui lui fait dénoncer 
(page 20) te pessimisme de la science- 
fiction occidentale, ce qui est une géné¬ 
ralisation pour le moins abusive. Et c'est 
sans doute à la même cause qu’il faut 
attribuer l’affirmation selon laquelle la 
plus grande partie de la science-fiction 
« populaire » (c’est-à-dire de qualité in¬ 
férieure) serait américaine d’origine et 
d'inspiration : Gérard Diffloth oublie là 
do tenir compte de diverses gloires bien 
françaises dont les signatures apparais¬ 
sent trop régulièrement sur les volumes 
du Fleuve Noir. C’est peut-être là un 
lapsus dû à un travail hâtif : rendons à 
l’auteur justice, il prouve plus loin (pa¬ 
ge 39) qu’il connaît cette collection, et 
aussi qu’il se fait une idée correcte de 


146 


FICTION 143 


sa valeur moyenne. Son omission anté¬ 
rieure permettait, il est vrai, une oppo¬ 
sition facile, et propre à piquer la curio¬ 
sité du profane : d’un côté le pessimis¬ 
me anglo-saxon, de l’autre l’optimisme 
soviétique... 

La première partie se termine par un 
aveu explicite : n’ayant pas adopté de 
définition, écrit l’auteur, nous pouvons 
choisir arbitrairement une date ou un 
moment dans ce mouvement littéraire, 
choix qui constituera en quelque sorte 
une définition. La chose est naturelle¬ 
ment possible, mais il en résulte une 
large part d’arbitraire dans une présen¬ 
tation historique (ou plus exactement 
pré-historique) comme celle qui précède 
cette remarque. 

Le fait est que Gérard Diffloth a écrit 
les pages les plus acceptables de cet 
ouvrage lorsqu’il s’est permis, délibéré¬ 
ment, d’être subjectif. Dans le chapitre 
Répertoire des thèmes favoris, il présen¬ 
te une sorte de raccourci de thèmes 
importants, sans références, en simpli¬ 
fiant parfois exagérément, mais avec une 
certaine verve. On peut également por¬ 
ter à son actif la lance qu’il rompt en 
faveur de la nouvelle, peu appréciée du 
lecteur français, mais non la manière 
dont il entreprend son apologie : il le 
fait, en partie, en rabaissant la qualité 
moyenne des romans. Désir de présenter 
des images vivement contrastées, docu¬ 
mentation insuffisante, ou simple défi¬ 
cience du sens critique ? La dernière 
possibilité ne doit pas être rejetée arbi¬ 
trairement, car Gérard Diffloth écrit au 
sujet de la collection Présence du futur 
(page 43) : en toute occurrence l'ori¬ 
ginalité du sujet et la qualité littéraire 
sont assurées. Qu’il y ait d’excellents 
titres dans la collection, chacun en con¬ 
viendra ; mais on ne peut passer sous 
silence le fait qu’on y trouve aussi des 
choses lamentables : Les faits d’Eiffel, 
La foire des ténèbres, Billets de loge¬ 
ment, Le règne du bonheur, Le chemin 
de la lune, Mémoires d'une femme de 
l’espace, La voix des dauphins, La ré¬ 
publique lunatique, interdisent de saluer 
« en toute occurrence » l’originalité et 
la qualité littéraire. 

Plus grave encore est la documenta¬ 


tion insuffisante, sur le plan purement 
historique, dont témoignent ces pages. 
Dans le chapitre intitulé Des pionniers 
à nos jours, on trouve des incorrections 
de fait qui sont inadmissibles lorsqu’on 
se propose de renseigner le lecteur sur 
un sujet donné. Le relevé qui suit ne 
prétend nullement être exhaustif. 

L’auteur déclare que la revue Argosy- 
a II story publiait en 1917 déjà des nou¬ 
velles de science-fiction, alors que le 
titre Argosy-all story weekly ne fut adop¬ 
té qu’en 1920. Il affirme que Astounding 
science-fiction apparut en 1927 ; en réa¬ 
lité, c’est en 1930 que commença à pa¬ 
raître un magazine nommé Astounding 
stories of super-science, qui prit en 
mars 1938 le titre de Astounding science- 
fiction. A en croire Gérard Diffloth, il y 
avait en 1937 trente-cinq revues se ratta¬ 
chant à la science-fiction sur le marché ; 
on ne peut que comparer cette affirma¬ 
tion avec celle d’Anthony Boucher (dans 
son étude The publishing of science- 
fiction, faisant partie du volume Modem 
science-fiction) selon laquelle le nom¬ 
bre de tels magazines était alors de 
quatre exactement. Gérard Diffloth situe 
en 1945 la disparition de Unknown (qui 
eut lieu en 1943 ; il la fait contemporaine 
de Beyond, qui parut de 1953 à 1955, et 
à peu près contemporaine du change¬ 
ment du nom d’ Astounding science-fiction 
en Analog science tact and fiction, lequel 
fut effectué au cours de l’année 1960. 
Une ou deux erreurs de ce genre se¬ 
raient certes excusables ; mais l’auteur 
en commet bien plus. 

Il n’est d’ailleurs guère nécessaire de 
les relever toutes. Leur présence suffit 
à indiquer les limitations de la docu¬ 
mentation avec laquelle ce travail a été 
entrepris. Bien intentionné, mais trop 
superficiel ; enthousiaste, mais imprécis : 
s’il a raison en déclarant que la science- 
fiction est encore insuffisamment connue, 
Gérard Diffloth montre aussi clairement, 
bien qu’involontairement, qu’on ne s’en 
improvise pas spécialiste. Un petit livre 
quî eût pu être utile ne devient, en fin 
de compte, qu’une adjonction nouvelle 
au rayon des mauvaises présentations 
d’un excellent sujet. 

Demètre IOAKIAAIDIS 


La science-fiction par Gérard Diffloth : Collection « Promo », Editions Gamma 
Presse, 3 rue Henri-Monnier, Paris. 


REVUE DES LIVRES 


147 


En 180 pages, Roger Caillois présente 
ici un choix de reproductions se ratta¬ 
chant à l’art fantastique. Quel art fan¬ 
tastique ? il s’explique sur ce point 
dans son introduction, et développe le 
raisonnement qui a guidé son approche 
dans les chapitres suivants du livre. 

A coup sûr, ce fantastique est avant 
tout subjectif. L’auteur ne s’en cache 
pas, et s’efforce de faire partager au lec¬ 
teur, par l’analyse de certaines œuvres 
dont les reproductions accompagnent 
son texte, les raisons pour lesquelles il 
les juge fantastiques. !l exclut de sa 
présentation les œuvres qu’il rattache au 
« fantastique de parti pris », c'est-à-dire 
celles qui ont été créées expressément 
pour surprendre ; le « fantastique d’ins¬ 
titution », qui englobe les contes, les 
légendes, la mythologie, etc. ; l’étran¬ 
geté qui résulte du simple dépaysement. 
Que reste-t-il ? 

La stimulation de l’imagination par 
l'œuvre d’art paraît être, pour Roger 
Caillois, une condition pratiquement né¬ 
cessaire au fantastique. Ce dernier se 
confond parfois avec une touche de 
mystère, voire avec ce qui n'est que 
saugrenu : autrement dit, la juxtaposi¬ 
tion du quotidien avec le monstrueux 
lui paraît relever beaucoup plus stric¬ 
tement de son étude que, par exemple, 
le Jardin des Délices de Bosch. A cette 
dernière œuvre, il préfère (en tant 
qu’exemple de fantastique, s’entend) cet¬ 
te curieuse Tentation de saint Antoine 
de Jan Gossaert dit Mabuse où le seul 
élément inhabituel est la patte d'oiseau 
qui dépasse de la robe de la tentatrice. 

Cette réduction du fantastique à ce 
qui ne sera, pour bien des lecteurs, que 
simplement énigmatique ou bizarre, s’ac- 


Roger Caillois 

Au cœur du fantastique 

complit au prix d’une limitation peut- 
être excessive du sujet. Roger Caillois 
écrit en effet (p. -13) : « Il faut au fan¬ 
tastique quelque chose d’involontaire, de 
subi, une interrogation inquiète non 
moins qu’inquiétante, surgie à l'impro¬ 
viste d’on ne sait quelles ténèbres, que 
son propre auteur fut obligé de prendre 
comme elle est venue et à laquelle il 
désirait parfois éperdument pouvoir don¬ 
ner réponse. » Est-il exagéré d’interpré¬ 
ter une telle affirmation comme la re¬ 
cherche d’une affinité intuitive, subjecti¬ 
ve, entre l’auteur de l’œuvre d’art et 
celui qui en prend connaissance ? 

Roger Caillois éprouve une profonde 
attirance (toujours sur le plan du fan¬ 
tastique, est-il besoin de le répéter ?) 
pour les images d'écorchés. Ces êtres 
suppliciés, qui labourent ou méditent 
pendant que pendent leurs muscles et 
alors que leurs os sont partiellement à 
l’air, exercent sur lui une sorte de fasci¬ 
nation ; il s’en explique, avec beaucoup 
de lucidité, au lecteur, mais il ne réus¬ 
sira pas à convaincre celui qui aborde 
ces images selon l’intention purement 
didactique de leurs auteurs, et en tenant 
compte du goût pour la décoration qui 
régnait à l’époque. 

Mais qu’il partage ou non les convic¬ 
tions de Roger Caillois, le lecteur sera 
intéressé par l’exposé de sa démarche 
intellectuelle. Il goûtera en outre une 
abondance remarquable de reproductions, 
la plupart peu connues parce que rare¬ 
ment incluses dans des ouvrages sur le 
fantastique. Et celles-ci pourront donner 
le départ à ses propres réflexions : une 
subjectivité déterminée peut en stimuler 
une autre. 

Demètre IOAKIMSDIS 


Au cœur du fantastique par Roger Caillois : Gallimard. 


Fulcanelli : Le mystère des cathédrales 
Les demeures philosophales 

Très luxueusement présentée, voici la miste contemporain : l’énigmatique Ful- 
réédition des deux gros ouvrages (abon- canetli. Nous disons bien un alchimiste, 
damment illustrés) laissés par un alchi- et non pas un simple historien de l’al- 


148 


FICTION 143 


chimie. L-’auteur des deux volumes, dont 
Eugène Canseliet (leur préfacier) fut le 
fidèle disciple, était bel et bien un 
homme ayant vraiment travaillé de ses 
mains en laboratoire à la réalisation 
concrète du Grand Œuvre Hermétique 
avec, du moins nous l’est-il affirmé, un 
total succès, puisqu'il aurait obtenu la 
pierre philosophale au terme de ses 
persévérants travaux. Mais, dira-î-on, qui 
pouvait donc être cet homme si mysté¬ 
rieux connu aujourd’hui encore sous son 
seul nom alchimique ? Diverses hypo¬ 
thèses ont pu être soutenues. Canseliet, 
fidèle disciple du maître, n’ayant jamais 
voulu révéler l’identité humaine de celui- 
ci, certains ont fini par penser que Ful- 
canelli n’était autre que lui-même ! Mais 
cette opinion n’est pas soutenable. Que 
nous restera-t-il donc comme identifica¬ 
tions possibles ? Fulcanelli serait, selon 
les uns, Jean-Julien Champagne (l’illus¬ 
trateur de la première édition) ; seion 
d’autres, l'écrivain Rosny aîné, certains 
optant au contraire pour le libraire Du- 
jols ou pour le frère de celui-ci, qui 
étaient tous deux descendants des Va¬ 
lois par une ligne collatérale. Peut-être 
viendra-t-il un jour quelque très habile 
détective réussissant enfin à percer à 
jour l’irritante énigme, au sujet de la¬ 
quelle se présentent ces diverses pistes 
contradictoires. 

Mais qu’en est-il du contenu de l’ou¬ 
vrage ? Nous éviterons pour l’apprécier 
les points de vue (si légitimes qu’ils 
soient) du savant (problème de la réalité 
des transmutations alchimiques), de l’his¬ 
torien des idées (origine, structure phé¬ 
noménologique et survivance de l’alchi¬ 
mie), du théologien de l’ésotériste ou de 


l’archéologue, pour ne considérer ces 
beaux volumes que du seul angle pour 
lequel ils seraient susceptibles d’intéres¬ 
ser les lecteurs de cette revue : nous 
voulons évidemment parler — abstraction 
faite du problème des résultats corrects 
effectivement obtenus — de la confron¬ 
tation des buts de l’alchimie tradition¬ 
nelle avec certains thèmes très fasci¬ 
nants traités par les écrivains contem¬ 
porains de fantastique et de science- 
fiction. En effet, les aspirations des an¬ 
ciens alchimistes — et de ceux (Fulca¬ 
nelli, Canseliet) qui se sont posés au 
XX° siècle encore comme leurs héritiers 
directs — ont de quoi retenir notre at¬ 
tention soutenue : le maniement magi¬ 
que des énergies si classiques cachées 
dans la matière, la conquête de l'im¬ 
mortalité corporelle, le passage final de 
l’homme au-delà des apparences sensi¬ 
bles (nous dirions : dans un univers 
parallèle), nous trouvons bel et bien 
tout cela dans l’alchimie. D’ailleurs, cer¬ 
tains écrivains fantastiques actuels n’ont 
eu garde de négliger ce trésor d’aspira¬ 
tions « science-fictionnistes » avant la 
lettre (l’une des plus récentes réussites 
du genre étant le roman de B.R. Bruss : 
La figurine de plomb, paru aux Edi¬ 
tions du Fleuve Noir, collection « An¬ 
goisse »). 

A tous ceux qui désireraient, même 
s’ils sont d’un total scepticisme à l’égard 
de l’occultisme, se faire une idée vrai¬ 
ment précise des buts et tentatives de 
l'alchimie traditionnelle, les deux ouvra¬ 
ges de Fulcanelli apporteront certes tout 
le « dossier » accessible à nous autres 
profanes en « haute science ». 

ARAL 


Le mystère des cathédrales () vol.) et Les demeures philosophales (2 vol.) : 
Jean-Jacques Pauvert. 


REVUE DES LIVRES 


149 



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Àrî fantastique 

Les amateurs de peinture fantastique seront heureux d’apprendre l'ouverture 
prochaine de ia Galerie Jacqueline Ranson, 4 rue de Furstenberg, Paris-6e, qui se 
spécialisera dans ce genre. L'inauguration aura iieu avec uns exposition Guido 
Biasi, dont !e vernissags est fixé au 7 octobre. Biasi est un jeune peintre italien 
dont notre collaboratrice Anne Tronche a déjà parié, lors d’une exposition collective 
(voir dans notre numéro 134, i'ariicie Huit peintres insolites). Pour suivre, viendra 
une exposition Ferro (autre peintre déjà cité dans le même article). L’un et l'autre 
expriment un univers bizarre, qui rejoint certaines des préoccupations de la science- 
fiction. Chez Biasi, un monde magique et feutré ; chez Ferro, un univers délirant, 
proche des comics ou des c artoons. Nous reviendrons plus en détail sur ces 
expositions. 

index du Rayon des Classiques 

A ia demande de plusieurs lecteurs, voici la liste de l’endemble des récits parus 
au Rayon des Classiques, depuis ia création de celui-ci dans Fiction : 

Le passé merveilleux par Octave Béliard : 

Un autre monde par J.H. Rosny aîné : 

Qu’était-ce ? par Fitz James O’Brien : 

Les souvenirs de M. Auguste Bedloe par Edgar Poe : 

Carmilla par J. Sheridan Le Fanu : 

La vériié sur le cas de M. Valdemar par Edgar Poe : 

La rumeur dans la montagne par Maurice Renard : 

L'hcmme qui a vu le diable par Gaston Leroux : 

Le tour d'écrou par Henry James : 

Une histoire épouvantable par Gaston Leroux : 

La fin d’ilia par José Moseiii : 

Le colloque des chiens par Léo Perutz : 

Mademoiselle de la Choupilliêre par Boucher de Perthes 

La chambre n° 13 par Montague R. James : 

Inferi par Victor Hugo : 

Le comte Magnus par Montague R. James : 

Les amis des amis par Henry James : 

La Maison du Juge par Bram Stoker : 

La bête à cinq doigts par W.F. Harvey : 

La Vierge de fer par Bram Stoker : 

Eux par Rudyard Kipling : 

La découverte de Paris par Octave Béliard : 


n° 79. 
n° 80. 
n° 81. 
n° 82. 
n° 83. 
n° 86. 
n° 88. 
n° 89. 
n° s 90 et 91. 

n° 94. 
n° s 98 et 99. 
n° 101. 
n° 107. 
n° 108. 
n° 111. 
n° 112. 
n° 114. 
n° 115. 
n° 118. 
n° 124. 
n° 132. 
n° 141. 


La déesse de feu 


i.'âcran 


Sorti à la sauvette à Paris en plein 
mois ae ju’Jet, et disparu des écrans 
presque aussitôt, on ne peut dire que 
ce film ait été très remarqué. Il méritait 
pourtant l’attention des amateurs de fan¬ 
tastique, ne serait-ce que par la source 
littéraire dont il s'inspire. 

A son origine, en effet, il y a un très 
beau et très célèbre roman de H. Rider 
Haggard : She. Célèbre : en Angleterre 
s’entend, car sa renommée a peu franchi 
nos frontières. Ce roman est d'ailleurs 
la première partie d’un cycle, dont l’es¬ 
sentiel parut en France aux Editions Crès 
aux alentours de 1920. (Ajoutons que 
Jean-Jacques Pauvert s’apprête — excel¬ 
lente idée ! — à en faire la réédition.) (1) 

Le thème de She est assez voisin de 
celui de L’Atlantide de Pierre Benoît 
(une accusation en plagiat fut d’ailleurs 
portée contre celui-ci, au moment de la 
publication de son livre). Il est en effet 
possible que l’écrivain français se soit 
inspiré (assez platement, il faut le dire) 
de l'œuvre de son devancier anglais, la¬ 
quelle a quand même une tout autre en¬ 
vergure. 

Dans She, comme dans L'Atlantide, un 
royaume ignoré est découvert dans une 
contrée inexplorée de l’Afrique, avec à 
sa tête une reine immortelle (ici Ayesha, 
là Antinéa) qui fait périr à tour de rôle 
ses amants, et inspire une passion folle 
au héros de l’histoire. Le thème, chez 
Rider Haggard, se complique d’allusions 
à la métempsycose : Léo Vincey, le 


(1) A cette occasion, nous publierons dans 
notre prochain numéro une étude de Francis 
Lacassln sur Rider Haggard. (N.D.L.R.) 


jeune Anglais qui a découvert le royau¬ 
me d'Ayesha, est en réalité la réincar¬ 
nation du grand-prêtre égyptien Kailicra- 
tès, qu’elle tua par jalousie deux mille 
ans auparavant. Mais ce n’est pas tant 
le sujet qui compte, dans ce roman, que 
la façon dont il est traité, le superbe 
souffle épique qui traverse le récit, l’art 
du décor, l’ambiance magique, la pré¬ 
sence enfin, extraordinairement envoû¬ 
tante, de la reine Ayesha, divinité char¬ 
nelle à la beauté surhumaine. 

De tout cela, il ne reste dans le film 
qu’une charpente un peu sommaire. Il 

faut dire que, d’autre part, la produc¬ 
tion a manqué de moyens, comme en té¬ 
moigne le faible nombre des décors et 

des figurants, et que, d’autre part, rien 

dans le passé du metteur en scène 
Robert Day (il réalisa des Tarzan !) ne le 
prédisposait à être spécialement inspiré 
pour la circonstance. Et pourtant, malgré 
la schématisation de l’action, malgré la 
relative pauvreté de l’atmosphère, un 

charme se dégage du film : la trame du 
roman reste suffisamment prenante pour 
percer au-delà des insuffisances maté¬ 
rielles. Et certaines scènes, malgré leurs 
limitations, atteignent même à une gran¬ 
deur assez impressionnante, comme l’ar¬ 
rivée à Kuhma ou la fameuse mort 
d’Ayesha (clou déjà du roman), qui se 
met à vieillir et à se ratatiner à une 
allure vertigineuse, en assumant soudain 
d’un seul coup son âge réel. 

Reste l’interprétation. Contrairement à 
ce qu’on pouvait penser, je n’ai pas 
l’impression qu’Ursula Andress était faite 
pour le rôle. L'image qu’elle en donne 
n’est en tout cas guère convaincante, le 


152 


FICTION 143 



plus gênant étant peut-être l'insipide voix 
grêle qui sort de ses lèvres et qui ne 
cadre pas avec ce grand corps marmo¬ 
réen. Mon ami Jacques Goimard, fervent 
andressolâtre, me pardonnera ce crime 
de lèse-Ursula, mais j’avoue avoir été 


beaucoup plus sensible à Rosenda Mon- 
teros, la jeune actrice mexicaine qui joue 
le rôle de l’esclave Ustane, et à la can¬ 
dide impudeur de ses décolletés laté¬ 
raux. 

Alain DORÉMIEUX 


LA DÉESSE DE FEU (She), film anglais de Robert Day (1964). Scénario : David 
Chandler, d’après le roman de H. Rider Haggard. images : Harry Waxman. Musique : 
James Bernard. Décors : Robert Jones. Interprétation : Ursula Andress, John 
Richardson, Peter Cushing, Christopher Lee, Rosenda Monteras. 


Eléments pour un mausolée 


Qui se douterait, en voyant les films 
allemands d’aujourd'hui, que le cinéma 
germanique fut jadis l'un des premiers 
du monde ? Pourtant les crucifères qui 
nous parviennent d’outre-Rhin fleurissent 
sur d’augustes ruines, et les pâles fre¬ 
luquets qui les jardinent au hasard sont 
peut-être les seuls cinéastes au monde 
qui aient oublié la leçon de leurs mé¬ 
morables pères. De 1918 à 1933, l’« écran 
démoniaque » (pour reprendre la judi¬ 
cieuse épithète à lui décernée par Lotte 
Eisner) déroule ses fastes nocturnes de¬ 
vant des foules empoisonnées goutte à 
goutte par le virus nazi ; si l’avènement 
de Hitler lui porta un coup fatal, il n'a 
pas cessé par-delà la mort d’exercer une 
immense influence sur les développe¬ 
ments ultérieurs du septième art, et on 
peut le considérer comme le berceau 
de deux œuvres qui comptent parmi les 
plus admirables de notre temps : celle 
de Murnau et celle de Fritz Lang. 

Il reste bien peu de choses, actuelle¬ 
ment, de ces splendides cauchemars. 
Tous les lecteurs du Sadoul (et ils sont 
nombreux) connaissent par oui-dire cet¬ 
te période bénie de quinze ans à peine 
où une grâce maudite descendit sur les 
studios de Berlin, mais seuls les assidus 
de la cinémathèque ont une expérience 
un peu consistante de cet art défunt, 
ou du moins de ce qu’il en reste — car 
les films qui n’ont pas disparu servent 
de festin à cette terrible race des rats 
de blockhaus, terreur des chétifs em¬ 
ployés de la cinémathèque. Peut-on faire 
mieux ? Il y faudrait une patience et un 
sérieux d’archélogue fouisseur, toutes 


qualités que les gens du cinéma ne pas¬ 
sent pas pour cultiver assidûment. Il y 
a quelques mois encore, on pouvait pen¬ 
ser que les chefs-d'œuvre de l'expres¬ 
sionnisme resteraient des offices réser¬ 
vés aux fidèles du petit temple du Palais 
de Chaillot. 

Or l'inattendu s’est produit. La Rank 
a racheté plusieurs films importants aux 
anciennes sociétés productrices, et les 
a repassés en Allemagne. A son tour, 
Claude Makovski, toujours à l’affût de 
rétrospectives à faire, nous les program¬ 
me au Napoléon et au Dragon à partir 
du mois d’octobre sous le titre général- 
de L'écran démoniaque emprunté à Lotte 
Eisner. Le programme comprendra sept 
films choisis parmi les chefs-d'œuvre de 
l’école expressionniste : 1. Le cabinet 
du docteur Caligari (Vienne, 1919) ; 2. 
Nosferatu (Murnau, 1922) ; 3. Le dernier 
des hommes (Murnau, 1924) ; 4. Les trois 
lumières (Lang, 1922) ; 5. Mabuse le 
joueur (Lang, 1922) ; 6. Inlerno (Lang, 
1922) ; 7. Métropolis (Lang, 1926). Il s’agit 
là, on le voit, d'un choix des plus res¬ 
trictifs, et qui ne s’évade pas des va¬ 
leurs les mieux consacrées. Mais peut- 
on reprocher une prudence excessive à 
des circuits commerciaux qui prennent 
des initiatives aussi hardies ? Le risque 
est grand de repasser devant le public 
moderne des films de quarante ans d’âge, 
qui sont des films muets et à ce titre 
réputés insoutenables pour tout specta¬ 
teur non guidé par de fortes motivations 
esthétiques. Souhaitons que l’initiative 
rencontre un plein succès, spécialement 
auprès des amateurs de fantastique (et 


RBVUE DES FILMS 


153 


23 - 25, Rue du Cherchc-Midi - PARIS (6 e ) 
C.C.P. 13.312.96 - PARIS 






même de science-fiction) qui y trouve¬ 
ront une riche provende, car l’école ex¬ 
pressionniste est dans toute l’histoire du 
cinéma, et de loin, celle qui a le plus 
cherché l’inspiration dans les thèmes 
qui nous sont chers. 


Mais cette exhumation (comme toutes 
les exhumations) ne ramène à la surface 
qu’une partie des chefs-d’œuvre de l’âge 
d’or. Le marteau de l’archéologue sup¬ 
pose donc la plume d’oie de l’érudit : 
sans livres de synthèse, impossible de 
revivre le passé autrement que par lueurs 
fugitives. Par chance, nous possédons 
ces livres. 

Il nous manquait un grand ouvrage sur 
Murnau. Le vide est désormais comblé, 
grâce à Lotte Eisner, déjà auteur d’un 
livre célèbre sur le cinéma allemand (1). 
Murnau, qui reste pour nous l’auteur de 
deux grands films fantastiques, Nosferatu 
et Faust (sans parler de chefs-d’œuvre 
comme L’Aurore ou Tabou, qui ne res¬ 
sortissent pas directement à notre spé¬ 
cialité), est peut-être le plus difficile à 
cerner des grands metteurs en scène, 
parce que 10 de ses films (sur 21) ont 
disparu et que sa mort prématurée nous 
a privés de bien des interviews et dé¬ 
veloppements ultérieurs qui auraient 
éclairé son œuvre comme elles font, par 
exemple, celle de Fritz Lang. 

C’était donc un travail de longue ha¬ 
leine qui attendait Lotte Eisner ; disons 
tout de suite qu'elle l’a exécuté au-delà 
de tout éloge. Non seulement elle a 
exploré méthodiquement toutes les sour¬ 
ces possibles, dépouillant la presse, ré¬ 
solvant les problèmes d’authentification 
des copies existantes (comme dans le 
cas de Nosferatu) et faisant développer 
un des films perdus de Murnau, miracu¬ 
leusement retrouvé par Henri Langlois, 
mais encore elle a procédé à partir de 
ces matériaux à un travail de recons¬ 
truction d'une rare habileté complété 


(1) Il s’agit de L’écran démoniaque déjà 
évoqué. Epuisé depuis longtemps, ce livre 
sera publié de nouveau par Losfeld dans 
une version très augmentée. La sortie du 
livre doit coïncider avec la rétrospective. 
Décidément Losfeld (qui est aussi l’éditeur 
du Murnau) est en passe de devenir le 
Caïus Cilnius Maecenas de l’édition cinéma¬ 
tographique. 


par une illustration et un appareil cri¬ 
tique aussi complets que possible. 

Le plan du livre est à lui seul un 
chef-d’œuvre d'érudition intelligente, en¬ 
tièrement axé autour du problème des 
films perdus, qui malheureusement se si¬ 
tuent tous au début de la carrière de 
Murnau : ce que nous connaissons de 
lui, c’est donc un style tout formé, coupé 
des expériences qui expliqueraient ses 
caractéristiques. Les lecteurs de L’écran 
démoniaque savent que l’esthétique de 
Lotte Eisner est ordonnée autour des 
procédés de création cinématographique, 
et spécialement autour de ceux auxquels 
les cinéastes expressionnistes consa¬ 
craient tous leurs soins. La personnalité 
de l’auteur a visiblement pour elle une 
puissance explicative bien moindre : elle 
est donc évoquée en un seul chapitre, 
d’ailleurs passionnant, puisque entière¬ 
ment formé de témoignages directs. Sui¬ 
vent des chapitres sur le découpage, le 
décor et le tournage, qui cherchent à 
saisir le travail créateur de Murnau 
d’après les témoignages existants, puis 
des chapitres sur les trois seuls films 
de la période ancienne que nous puis¬ 
sions encore voir : Gang in die Nacht 
(le film retrouvé), Schloss Vogelôd et 
Nosferatu. C’est alors seulement qu’in¬ 
tervient un chapitre regroupant les té¬ 
moignages sur les films perdus et don¬ 
nant une idée de leur contenu. Le plan 
classique est donc strictement inversé : 
la synthèse précède l’analyse, et justi¬ 
fie les hypothèses sans lesquelles celle- 
ci ne pourrait être menée à bien. 

Ajoutons que la démarche suivie ne 
cesse de témoigner d’une honnêteté 
exemplaire, et que l’on aimerait retrou¬ 
ver dans plus de livres de cinéma. Tou¬ 
tes ses analyses sont construites autour 
de citations, et Lotte Eisner a si peu de 
vanité d’auteur qu’elle n’hésite pas à 
laisser parler des témoins (Robert Pium- 
pe, frère de Murnau, et le décorateur 
Robert Herlth) pendant des chapitres en¬ 
tiers. Il est vrai qu’elle choisit, et use 
de son pouvoir discrétionnaire d’auteur 
pour faire prévaloir sa propre concep¬ 
tion de Murnau. Si le décorateur Robert 
Herith, admirateur inconditionnel du maî¬ 
tre, se voit confier un chapitre entier, le 
chef opérateur Karl Freund, qui fit neuf 
films avec Murnau, n’est cité dans le 
chapitre sur la caméra que pour y être 
réfuté ; il affirmait que le véritable met- 


REVUE DES FILMS 


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teur en scène des films de Murnau était 
le scénariste Cari Mayer I Mais c’est son 
droit de choisir, et ses exégèses fon¬ 
dées sur une laborieuse marqueterie de 
documents paraissent infiniment respec¬ 
tables, si l'on songe aux innombrables 
adeptes du délire d'interprétation (ou, si 
l'on préfère, de la synthèse brillante) qui 
sévissent dans la critique actuelle, et 
dont, ma foi, votre serviteur, à ses mo¬ 
ments perdus... 

Mais ne changeons pas de sujet. Au 
demeurant la vision eisnérienne de Mur¬ 
nau, si elle est classique, reste la plus 
vraisemblable et la plus fondée. Peut- 
être son exécution des Finances du 
Grand-Duc est-elle un peu trop Inévita¬ 
ble en fonction du contexte (Je dis ça 
comme ça, car Je n’al pas vu le film) ; 
mais elle a bien raison de faire une 
mise au point sur le prétendu « réalis¬ 
me » de Murnau. Le hobereau rêveur 
qui avait Interrompu des études littérai¬ 
res pour travailler avec Max Relnhardt 
n'avalt aucune vocation pour le réalisme, 
et son œuvre témoigne d’une continuité 
suffisante, de Nosteratu à Faust, pour 
que l’on s’interroge sur le pourquoi de 
cette curieuse interprétation. Il est vrai 
que Raymond Borde et Freddy Buache 
l’ont émise à propos du Dernier des 
Hommes, et qu’il faut peut-être distin¬ 
guer, dans l'œuvre de Murnau, les films 
tournés sur des découpages de Cari 
Mayer (dont Le dernier des hommes) et 
les autres (dont justement Nosferatu et 
Faust). Pourtant Cari Mayer lui-même a 
écrit Le dernier des hommes entre Call- 
gari et La nuit de la Saint-Sylvestre, qui 
ne sont pas précisément des films réa¬ 
listes. Cette controverse de peu de por¬ 
tée montre une fois de plus que les 
Français ont bien du mal à comprendre 
la culture allemande ; son origine réelle 
ne réside-t-elle pas d’ailleurs dans les 
énormes bourdes proférées par Sadoui 
dans sa définition du kammerspiel ? Il 
est dangereux de creuser le fossé entre 
le kammerspiel et l’expressionnisme, 
dont il n’est au fond que l’intériorisation 
(l’expressionnisme cinématographique pui¬ 
sait surtout son esthétique dans les arts 
plastiques) ; dans cette perspective, la 
synthèse eisnérienne de L'écran démo¬ 
niaque semble infiniment plus satisfai¬ 
sante que la vision sadoulienne, où les 
mêmes personnages (Cari Mayer et Mur¬ 
nau notamment) procéderaient à plusieurs 


révisions successives — et déchirantes 
— de leurs vues sur la création artis¬ 
tique. 

H reste qu’après avoir présenté Mumau 
comme un cinéaste fantastique, beau¬ 
coup plus intéressé par la composition 
de l’image que par la direction d’ac¬ 
teurs, la carrière américaine de l'auteur 
devient malaisée à justifier ; Lotte Eisner 
le fait en détail à la fin de son livre, 
en montrant que cette période résulte 
d'un élargissement des formes d’expres¬ 
sion à partir d'une inspiration qui res¬ 
tait fondamentalement la même. Nous ne 
sommes pas censés parler Ici de L’Au¬ 
rore et de Tabou, mais nous pouvons 
bien dire que Lotte Eisner a réuni dans 
ces chapitres une fouie de détails sur 
leur tournage qui sont extraordinairement 
révélateurs, et qui nous font comprendre, 
mieux qu’aucun autre texte antérieur, 
deux films qui sont parmi les plus beaux 
de l’histoire du cinéma. 


Le Fritz Lang publié par Présence du 
Cinéma posait de tout autres problèmes : 
auteur toujours vivant, et copieusement 
interviewé ; œuvre plus facile à interpré¬ 
ter à cause de son développement ulté¬ 
rieur, où la personnalité de l'auteur est 
plus clairement affirmée que dans les 
studios berlinois, où la forte unité d’ins¬ 
piration camouflait en partie l’originalité 
de chacun, et où la forêt cachait les 
arbres. En revanche l'ampleur de l’œuvre 
(45 films au lieu de 21 — dont 10 perdus 
— pour Murnau) la rend beaucoup plus 
difficile à évoquer dans un ouvrage de 
dimensions limitées, alors même que sa 
popularité multiplie les exégètes, donc 
les occasions de discuter. Aussi bien 
les auteurs du recueil ont-ils voulu, eux 
aussi, faire parler les textes : pour la 
première période allemande (jusqu’en 
1933), la période américaine (1934-1957) 
et la seconde période allemande (depuis 
1958) sont présentés successivement des 
textes de Fritz Lang, des témoignages de 
ceux qui ont travaillé avec lui, des arti¬ 
cles et des témoignages publiés sur ses 
films à l'occasion de leur sortie. Il s'agit 
donc moins d’un ouvrage d'érudition que 
d’un ouvrage de documentation, où les 
textes cités ne sont reliés que par de 
courtes notices, généralement exemptes 
de jugements esthétiques et de dlscus- 


REVUE DES FILMS 


157 



sions, ce qui n’est pas le cas, nous 

l’avons vu, dans le Murnau de Lotte 
Eisner. L’appareil critique est proprement 
océanique (et non dépourvu, à ce titre, 
de la tendance à l’érudition pour elle- 
même qui envahit de plus en plus la 
critique moderne) et l'illustration, très 
riche, est rehaussée par une présenta¬ 
tion luxueuse. Voilà donc au total un 

recueil important, qui d’ailleurs ne se 
présente pas comme une somme (le 
texte manque de précision sur certains 
épisodes de la carrière de Fritz Lang) 
et qui, outre la mine de renseignements 
qu’il rassemble, vaut surtout par l’abon¬ 
dance de textes de Fritz Lang qui s’y 

trouvent regroupés (des témoignages 
comme celui par exemple de Sally For- 
rest ne s’imposent pas toujours, sinon 
sur le plan du clin d'œil). 

La personnalité de Fritz Lang n’inté¬ 
resse pas moins l'amateur d'insolite que 
celle de Murnau, mais sur des registres 
très différents et à certains égards oppo¬ 
sés. Ses thèmes sont fort éloignés du 
fantastique classique (sauf dans Les trois 
lumières) et très proches de la littérature 
populaire du premier vingtième siècle : 
histoires d’espionnage (Les Araignées et 
les Mabuse tournent autour du mythe de 
l’organisation criminelle visant à dominer 
le monde), récits mythologiques (Les Ni- 
belungen) ou de science-fiction ( Métro- 
polis, La femme sur la lune). Très vite 
se précise la vocation de l'auteur pour 
le film criminel et accessoirement pour 
le film d’aventures, qui sera la base de 
sa carrière américaine (1). Mais surtout 


(1) C'est de cette carrière américaine (et 
du bref retour en Allemagne qui a suivi) 
que datent la plupart des chefs-d'œuvre de 
Lang, qui ont d'ailleurs en général peu de 
liens avec le fantastique. Mais nous ne nous 
intéressons ici qu'à ses débuts, trop oubliés 
de bien des spectateurs, et où ce cinéaste a 
exprimé sans déguisements ni métaphores sa 
vocation profonde pour l'insolite. 


(car Murnau lui aussi donna dans le film 
de mystère, au moins avec Schloss Voge- 
lôd) Fritz Lang est un citadin, un Vien¬ 
nois, fils d’intellectuel avant d’être un 
intellectuel lui-même, et qui développa 
dans toute son œuvre une idéologie hu¬ 
maniste, voire anarchisante, aux antipo¬ 
des de l’idéalisme plus ou moins mys¬ 
tique de Murnau. Enfin sa poésie archi¬ 
tecturale, un peu sèche, un peu cruelle, 
n’a pas grand-chose à voir avec le ro¬ 
mantisme expressionniste de l’auteur de 
Faust. Les deux grands du cinéma ger¬ 
manique ont commencé leur carrière la 
même année (1919), au sein de la même 
lame de fond expressionniste ; mais ils 
ont infléchi leur milieu dans des sens 
très différents et ouvert la voie à des 
écoles cinématographiques opposées. Au¬ 
jourd’hui la descendance de Fritz Lang 
est innombrable ; celle de Murnau, des 
plus restreintes, ne regroupe guère que 
de très grands cinéastes — et c’est là 
en fin de compte un critère aussi vala¬ 
ble que le précédent. 

Mais tous deux ont en commun d’a¬ 
voir Inspiré deux des très rares livres 
réellement solides publiés sur le ciné¬ 
ma ; livres de conception bien différen¬ 
te. mais qui sont l’un et l’autre inspirés 
par un esprit de sérieux fort recomman¬ 
dable, et qui seront probablement pour 
longtemps des livres de référence. L’ex¬ 
pressionnisme est un des trois ou qua¬ 
tre sujets importants que peut rencontrer 
le cinéphile amateur de fantastique ; c’est 
aussi, grâce à Lotte Eisner et à l’équi¬ 
pe de Présence du Cinéma, un des rares 
sujets qu’on peut aborder sans mécomp¬ 
tes graves. Espérons que ces livres pro¬ 
duiront leurs fruits, et que le cinéma 
expressionniste, qui n’a guère contre lui 
que d’être un cinéma muet, retrouvera 
l’audience qu’il mérite. 

Jacques GOIMARD 


Lotte Eisner : F.W. Murnau (Le Terrain Vague). 

Fritz Lang : Choix de textes établi par Alfred Eibel (Présence du Cinéma, 
5, Passage des Princes, Paris-2 e ). 


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